I. Ed. Sebck, m. g. h., VI, I, p
s'efforça dans une lettre {Ep. xvii) à Valentinien de lui démontrer le mal-fondé des doléances dont Symmaque s'était fait l'interprète :
« Ils viennent se plaindre de leurs pertes, y disait-il, eux qui furent si peu économes de notre sang, et qui, de nos églises, ont faits des ruines !... Ils réclament de vous des privilèges, quand, hier encore, les lois de Julien nous refusaient le droit dévolu à tous de parler et d'enseigner... » (S iv).
De quel droit les païens prétendaient-ils imposer à leurs collègues chrétiens, dans la curie même, l'image d'un culte réprouvé par eux ? Ambroise suppliait Valentinien, au nom de son frère mort, au nom de sa conscience d'empereur chrétien, de rejeter la pétition :
« La présente cause est celle de la religion, j'interviens donc en tant qu'évêque... Si une décision contraire est prise, nous ne pourrons, nous évêques, nous en accommoder d'un coeur léger ni dissimuler notre opinion. 11 vous sera loisible de vous rendre à l'église, mais vous n'y trouverez point de prêtre, ou il ne sera là que pour protester » (S xin).
Cet avertissement eut son plein effet. Valentinien décida, à l'encontre de ses conseillers, de ne rien changer à la décision prise deux ans auparavant par Gratien. L'échec du parti païen était complet. Pour le rendre plus désastreux encore, Ambroise rédigea une riposte détaillée à la pétition de Symmaque, sous la forme d'une lettre à Valentinien {Ep. xvm). Prenant un à un les arguments de Symmaque, il s'attacha à rompre toute solidarité entre les gloires romaines et les rites sacrés de la religion officielle. Il appesantit son ironie sur la désolation des vestales et des prêtres frustrés de leurs revenus, et, à ces dévouements
rémunérés, il opposa le magnifique désintéressement de l'Église :
« L'Église ne possède rien, si ce n'est la foi : voilà ses revenus, voilà ses bénéfices. L'entretien des pauvres, tel est son patrimoine. Que nos adversaires nous disent combien de captifs les temples ont rachetés, combien de pauvres ils ont nourris, à combien d'exilés ils ont fourni le moyen de vivre ! »
Enfin, gourmandant les doléances réactionnaires de Symmaque et son culte superstitieux du passé, il n'hésita pas à affirmer le caractère inévitable de l'évolution par oïj l'humanité, se dégageant de formes religieuses désormais périmées, marchait vers une vérité de plus en plus lumineuse et complète.
La cause était entendue. En dépit de plusieurs tentatives hasardées auprès de ïhéodose, de Valentinien II et d'Eugène, l'élément pa'ien ne réussit jamais à récupérer intégralement ce qu'il avait perdu. Et il est indubitable que, de cette défaite humiliante, l'évêque de Milan avait été l'artisan principal.
L'affaire de Callinicum, simple incident local, ne mérite d'être rappelée ici que parce qu'on y voit à plein la fermeté inflexible et hautaine de l'évêque, dès que le prestige de l'Église lui semblait menacé.
Au cours de l'année 388, Théodose apprit par un rapport du commandant des troupes romaines en Orient, le cornes Orientis, que des désordres fort sérieux avaient éclaté dans la ville de Callinicum, une des principales cités de la province d'Osroëne (= Mésopotamie). Des moines, bousculés par les partisans d'une secte gnostique, avaient incendié, en manière de représailles, un sanctuaire de cette secte. Fait plus fâcheux encore, et sur quoi l'attention de l'empereur se porta
principalement, une synagogue juive avait été brûlée à l'instigation de l'évêque de la ville.
Soucieux comme il l'était du bon ordre public. Théodose jugea indispensable de sévir. Il ordonna que la synagogue serait reconstruite aux frais de l'évêque, considéré comme responsable.
A cette nouvelle, Ambroise, qui se trouvait à Aquilée, revint en toute hâte à Milan, dans l'intention de s'opposer formellement à la mesure prise par l'empereur. S'apercevant que celui-ci ne tenait nullement à lui donner audience, il lui adressa une lettre {Ep. xl), pour essayer de le faire revenir sur sa décision. Il lui reprochait de n'avoir même pas demandé à l'évêque un rapport, de l'avoir condamné sans l'entendre. Il évoquait le souvenir de faits semblables, où bien souvent les Juifs avaient assumé les responsabilités les plus graves sans être inquiétés sérieusement. Surtout, il protestait contre l'injure faite aux catholiques, humiliés devant des Juifs, et obligés de rebâtir avec de l'argent chrétien une synagogue, repaire d'impiété : « Si mon crédit personnel est trop faible, concluait-il, veuillez réunir les évêques qu'il vous plaira. Qu'ils examinent ce qu'on peut faire sans porter atteinte à la foi. Pour les alï'aires d'argent, vous consultez vos comtes : n'est-il pas plus équitable encore de consulter, dans les choses religieuses, les ministres du Seigneur? » (§ 27).
Cette argumentation si pressante n'eut pas tout d'abord l'effet qu'Ambroise en avait espéré. L'empereur n'y donna pas de réponse. Alors Ambroise résolut de frapper un grand coup. Il a lui-même raconté dans une lettre à sa sœur (Ep. xli) la mise en scène dont il usa. En pleine église, par une série d'allusions transparentes, il rappela à l'empereur, du haut de sa
chaire, les responsabilités de la fonction qui était la sienne, la dette de gratitude qu'il avait contractée envers le ciel, et il Tinvita à « protéger le corps du Christ » pour que le Christ lui-même protégeât son empire. Le sermon fini, il descendit :
« C'est de moi que vous avez parlé ? me demanda l'empereur. Je répondis : « J'ai dit ce que je croyais devoir vous être utile. » « — Oui, reprit-il, l'ordre que j'avais donné de faire réparer par « l'évèque la synagogue était trop dur, mais je l'ai adouci. Les « moines se portent à bien des excès ! » Je restai debout quelque temps, puis je dis à l'empereur : « Faites en sorte que j'offre « pour vous le saint sacrifice en pleine sécurité. Déchargez mon « âme. ^) L'empereur, assis, fit un signe d'assentiment, mais sans rien promettre formellement. Je restai planté devant lui. Il me dit qu'il corrigerait son rescrit. Je lui demandai d'arrêter immédiatement l'instruction de l'affaire... 11 me promit que la chose serait faite. « J'ai votre parole ? » lui demandai-je, et j'insistai : « J'ai votre parole ?» — « Vous l'avez. » Alors seulement je montai à l'autel, dont je ne me serais pas approché s'il ne m'avait fait une promesse positive (S 27-38).
Telle était la fermeté avec laquelle Ambroise osait parler à un Théodose, dès qu'il lui apparaissait que l'empereur outrepassait ses droits.
Plus fameuse encore est la pénitence qu'il sut lui imposer, après le massacre de Thessalonique. Résidence du gouverneur de Macédoine, Thessalonique fut en 390 le théâtre d'une sédition, née de circonstances futiles, où périrent un certain nombre de fonctionnaires importants. Théodose en éprouva une irritation profonde. Mal conseillé par son entourage, il expédia un ordre atroce, qu'il essaya bien de révoquer peu après, mais quand il était déjà trop tard. La population de Thessalonique, réunie dans le cirque sous le prétexte d'une représentation, fut massacrée en grande partie par les soldats qu'on lâcha sur elle.
Quand la funeste nouvelle fut connue à Milan, plusieurs évêques s'y trouvaient réunis en synode. L'opinion générale fut qu'on devait exiger de l'empereur une expiation publique. Ambroise, dont on connaissait les attaches avec Théodose, sentit qu'il lui appartenait d'obtenir de lui qu'il s'y résignât et comprît qu'exclus de l'Église par son crime il n'y pouvait rentrer qu'au prix d'un sincère repentir. Il n'attendit pas que Théodose, alors absent de Milan, fût revenu; fort souffrant lui-même, il quitta la ville et adressa de loin à l'empereur, à titre tout confidentiel, la lettre li. Après quelques plaintes discrètes sur l'éloignement où Théodose l'avait tenu à dessein, pendant le temps où il machinait d'abominables représailles, il y indiquait catégoriquement à l'empereur le devoir qui s'imposait à lui : devoir de repentir et de pénitence dont David et d'autres personnages bibliques lui proposaient l'exemple. Parmi des témoignages affectueux, il glissait une menace : il lui serait impossible, à lui évêque, d'offrir le saint sacrifice devant un pécheur qui n'aurait rien fait pour récupérer la communion ecclésiastique.
Quelle fut l'attitude de Théodose en face de cette sommation respectueuse? Il vint à résipiscence, la chose est certaine ; mais sur les détails de cette pénitence historique la critique moderne élève de sérieuses difficultés'. D'après l'historien grec Théodoret', quand l'empereur voulut entrer dans l'église, Ambroise marcha au devant de lui et lui interdit de mettre le pied sur le saint parvis. Aujourd'hui même, à Milan, une antique colonne marque l'endroit où la tradition veut
I. Cf. mon Saint Ambroise, p. 1 36- 147a. Hist. eccL. V, xvii (P.G., LXXXII, laSa).
que se rencontrèrent l'évêque et l'empereur. Malheureusement Tliéodoret a mêlé à son récit diverses bévues qui le rendent suspect. Ni Rufîn, ni saint Augustin, ni Âmbroise lui-même, ne parlent d'une exclusion aussi émouvante. 11 y a donc là un problème historique assez obscur'. Au surplus, la gloire d'Ambroise ne dépend à aucun degré de l'une ou l'autre des solutions en présence : l'épisode raconté par Théodoret fût-il fiction pure, il resterait que la lettre confidentielle d'Ambroise à Théodose aurait suffi pour décider l'empereur à affronter l'humiliation d'une pénitence publique, qu'atteste unanimement le témoignage des contemporains.
On peut dire que la politique religieuse d'Ambroise se proposa, au total, un triple objet : d'abord protéger l'Église contre toute violence ou toute indiscrétion de l'État : « Dans les affaires de foi, ce sont les évêques qui sont les juges des empereurs chrétiens, et non pas les empereurs qui sont les juges des évêques ^ » — Ensuite, obliger le pouvoir civil à respecter la loi morale, même dans des actes dépourvus de caractère religieux, et ce, sous peine des censures de l'Église. — Enfin sceller une étroite union entre l'Église et l'État, de telle sorte que, loin de mettre sur le même pied les différents cultes, l'État marquât inlassablement sa faveur spéciale et unique au culte catholique, et décourageât tous les autres.
Il ne saurait être question d'approuver en bloc toutes les mesures prises par Ambroise dans les affaires politico-religieuses auxquelles il fut mêlé. Son succès, lors de l'incident de Callinicum, est-il de ceux dont il convient de le louer à plein cœur? A coup sûr Théo-