‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 72 sur 460 · De Cor., 11 et · texte numérisé non relu

De Cor., 11 et

l'opposition catholique contre TERTULLIEN 123

tirés de la pratique chrétienne ne le prouvaient-ils pas surabondamment? Est-ce que le Christ avait prescrit quelque part de prononcer au moment du baptême les paroles : « Je renonce à Satan, à ses pompes, à ses anges »? Où était il écrit qu'on dût se signer en tant d'occasions? etc.. Tous ces usages n'avaient d'autre autorité que celle de la coutume : tradifio aactrix, consLietiido confirmafrlx, jides ohseruatrix. Et, en dernière analyse, le support de la tradition elle-même, c'était la raison : Batlonem tvaditioni et consuefudini et fidei pairocinaiiiram aiii ipse perspicies aut ab aliquo qui perspexerit disces. Dès lors, concluait TertuUien, à défaut de loi, c'est la coutume qui fait loi — tout comme dans le droit civil — et cette loi est justifiée suffisamment par l'autorité de la raison.

A-t-il fini ? Non pas ! Il s'empresse de tirer parti de cette dernière considération, pour se garer des a coutumes ') trop bénignes que l'on pourrait d'aventure lui objecter. Si la raison est une autorité légitime, pourquoi ne jugerait-elle pas la tradition, toutes les fois que celle-ci ne se rattache pas explicitement à une déclaration du Seigneur ou de l'Apôtre ? Bien mieux, pourquoi ne pas constituer en loi tout ce que la raison prescrit ? Pourquoi ne serait-il pas loisible à tout fidèle {omnl Jîdeli) de ce faire, pourvu que la règle établie soit en conformité avec les desseins de Dieu, qu'elle profite à la discipline et contribue au salut ? Dieu n'a-t-il pas dit : « Que ne jugez vous par vous-même ce qui est juste? » Et saint Paul a-t-il fait autre chose, quand il a donné des conseils en son propre nom sous le patronage de la raison divine ?

On sent bien ici le fond de l'esprit de TertuUien : un attachement passionné à son sens propre, qui, au lieu de s'avouer franchement, veut justifier par tout

un système compliqué et savant son envie d« légiférer. Par tempérament, Tertullien aimerait à trancher d'autorité sur toutes choses. Mais son goût catholique de la tradition, des choses respectables par leur durée ou par leur source, réfrène cet appétit individualiste. Et il s'agit, à force de ruses et de sophismes, de mettre à peu près d'accord ces tendances contradictoires.

Au surplus, de tels artifices, bons pour masquer les insuffisances d'une argumentation aux abois, ne pouvaient satisfaire sa propre logique ni duper longtemps ceux qu'il avait un moment éblouis. 11 était dans la situation d'un juge fermement convaincu de la nécessité de réprimer certains délits et à qui 1' « arsenal )> des lois ne fournit aucune arme appropriée. Seule, une parole vivante et divinement inspirée eût été capable de suppléer aux insuffisances des sancti Comme ntatni, aux silences ou aux mollesses de la tradition. Mais cette voix, d'où se ferait-elle entendre, pour réchauffer la fr'mola et frigida fides des masses chrétiennes et pour remédier à l'affaissement des caractères ?

Tel était l'état moral de l'inexorable intransigeant, quand il rencontra le montanisme, ou tout au moins quand il se décida à en faire une étude approfondie.

YIII

Comment le connut-il ? On ne sait. Il est certain qu'il eut entre les mains un recueil d'oracles montanistes grâce auquel il fut mis en contact immédiat avec la pensée et l'action des prophètes phrygiens. Bien des choses durent l'y choquer : par exemple, le rôle dévolu aux femmes dans la secte, le ferment d'à-

narchie enfermé dans cette doctrine où « l'Esprit » était tout. Mais à côté de ces déplaisances, que de séductions il y rencontrait ! il suffît, là-dessus, d'enregistrer ses aveux.

Ce qui l'y frappa d'abord, c'est le respect de Montan pour le dogme, son dédain pour les questions purement théoriques.

Le montanisme acceptait la révélation chrétienne comme un fait acquis, comme une tradition vénérable, comme un héritage intangible. Loin d'essayer, à l'exemple du gnosticisme, d'en dissoudre les éléments par l'analyse pour les recomposer ensuite par la spéculation, il y cherchait respectueusement de quoi justifier sa propre tâche, et n'affichait d'autre ambition que de réaliser une promesse expresse du Christ. Rien ne dénonçait chez ceux qui le propageaient l'orgueil de l'esprit.

En outre, cette doctrine ne semblait préoccupée que de la pratique de la vie. L'idéal qu'elle proposait était un idéal tout moral, dont lobjet n'était point tant la connaissance que V action. Tournée tout entière vers l'avenir de l'humanité, dont elle estimait la destinée désormais chancelante, elle se gardait de chercher des justifications commodes pour la désertion des devoirs ordinaires, pour les lâchetés de l'être sensible, pour les secrètes infamies charnelles. Quoi de plus savoureux à l'âme de TertuUien? Quoi de plus rassurant pour la rigueur de son puritanisme ?

Puis, quelle allégresse de voir refleurir au sein du montanisme tous les phénomènes religieux dont l'Écriture, surtout les EpUres de saint Paul, lui avaient révélé la signification : prédictions de l'avenir, lecture dans les cœurs, psaumes improvisés, visions, discours spirituels articulés en extase ! A mesure qu'il

accordait plus pleinement sa créance aux voyants phrygiens, un double sentiment l'envahissait : d'abord il se sentait meilleur, plus pur, il avait l'impression d'une rénovation morale où s'exaltait son moi ^ ; puis, grâce à la précision des enseignements du Paraclet, une foule de problèmes oii jusque-là ses démonstrations avaient vacillé, faute de textes explicites et sans équivoque, recevaient la solution la plus lumineuse, et aussi la moins complaisante pour la mollesse de tant de catholiques ^

Tertullien cherchait un Code ; et voici qu'il en trouvait un qui lui fournissait tout à la fois une réglementation morale conforme à son vœu secret et une autorité capable de l'imposer en la rattachant à une source divine. Comment se fût-il refusé à le faire sien? C'est son esprit de juriste passionné qui a été conquis d'abord, et qui, entre le montanisme et l'Eglise, quand il a fallu se décider, a fixé son choix.

Ce choix, il ne lui suffisait pas d'être personnellement convaincu de l'avoir opéré avec discernement et sagesse : encore fallait-il l'imposer aux autres, et trouver les arguments susceptibles de les y faire adhérer. Son système s'est formé, a grandi dans la lutte. Du premier éveil de sa curiosité à l'égard du montanisme jusqu'à son adhésion complète, une longue et brûlante méditation s'est déroulée en lui, attisée par l'offensive ou les répliques de ses ennemis. Il est probable que des influences vinrent du dehors l'aiguillonner, et précipiter la rupture. Saint Jérôme en signale une avec précision : u Inuidia posthac et con-

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