‹ Histoire de la littérature moderne. La réforme, de Luther a ShakespeareChapitre 22 sur 30 · IV. Camoens, les Luëiades · texte numérisé non relu

IV. Camoens, les Luëiades

y. Camoens, ses malheurs et sa renommée.

En Espagne, comme en Italie, la Réforme fut réprimée avec beaucoup de zèle et de rigueur. Elle j était venue par Erasme. Un esprit d^une certaine vaillance, Alphonse Yaldès, s^était complu dans les idées de Thumaniste que Charles-Quint protégeait manifestement. En 1527 ce Yaldès écrivit un dialogue où il défendait le sac de Rome et attaquait le pouvoir temporel des papes, non sans flétrir, par la même occasion , les mauvaises mœurs des cardinaux. Vers la même époque, en Portugal, un Damien de 6oes, historien, premier archiviste du royaume et commandeur de Tordre du Christ, osa soutenir également qu'Erasme était un grand sage. Mais il fut forcé d^abjurer cette erreur ; l'inquisition en Portugal était très forte, aussi n'y, eut-il en ce pays, au seizième siècle, ni hérésie ni répression.

L'Espagne, en revanche, produisit quelques hérétiques.

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notamment ce Jean Valdès, frère d'Alphonse, qui fit école à Naples, et l'infortuné Michel Servet, qui tomba sous les coups de Calvin. De petits groupes luthériens se formèrent à Valladolid et à Séville. Mais cela dura peu : quelques autodafés, très solennels et très populaires, suffirent pour brûler toute cette « mauvaise graine » importée du Nord. Seule en Europe, l'Espagne était restée profondément catholique : chez elle tout était religieux, même le patriotisme ; le pays et son Dieu ne faisaient qu'un. Jja chevalerie et la dévotion marchaient ensemble ; toutes les férocités prenaient le ciel pour complice : brûler les hommes par centaines, c'était accomplir un <l acte de foi ». Ce sentiment très sincère, fortement national, n'avait pas encore eu le temps de se relâcher; l'expulsion définitive des Maures était un fait encore récent et coïncidant avec une conquête éminemment catholique, la découverte du Nouveau-Monde : la foi des fidèles y voyait de nouvelles âmes à jeter aux pieds du vrai Dieu. La littérature du temps s'inspirait de cette mysticité chevaleresque. Le livre du temps (écrit entre 1492 et 1508), celui que François I*' rapporta de sa prison et qu'on lisait encore un siècle après, c'était VAmadis des Gaules; toujours la piété des armes, toujours la vaiUance de la foi.

Voilà comment il se fit qu'un chevalier de Charles- Quint devint le chevalier de Jésus, de Marie et de saint Pierre. Ignace de Loyola, lecteur passionné de VAmadis des Gaules , mais blessé à la jambe et forcé de pendre l'épée au croc, s'était mis à lire la a Vie des saints y> qui était elle-même un recueil de gestes héroïques. Aussitôt le capitaine affamé d'honneur changea de dame : après avoir servi, dit-on, une princesse du sang, il fit la veillée

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des armes devant une image de la sainte Vierge, à laquelle il Yooa sa vie et son cœnr. C^est ainsi que la religion était une chevalerie : il j avait un point d'honneur de la dévotion, on arborait non sans orgueil une orthodoxie sans tache. Les juifs, les morisques, les protestants périssaient dans les flammes au bruit d'unanimes applaudissements.

En revanche, Tlnquisition redoutable et approuvée faisait la guerre aux livres. Il se trouve encore à la bibliothèque de Madrid quantité de volumes portant l'estampille aucfar damnatus, auteur qu'il était défendu de lire en aucun lieu de la terre. On cite le conte d'un homme qui s'embarqua un jom*, pour avoir le droit de lire, la prohibition ne disant pas «c en aucun lieu de la mer ». Ce n'est là qu'un badinage, mais voici qui est plus sérieux ; par une ordonnance du 7 septembre 1 558, Philippe II décréta la peine de mort contre tout lecteur d'oeuvres damnées. Il était défendu surtout d'écrire sur des sujets philosophiques ou théologiqnes, et les peines lancées contre les délinquants atteignirent surtout des honmies très religieux : Louis de Léon, par exemple. Ce très digne homme, moine augustin (1528-1591) et professeur à Salamanque, fut arraché de sa chaire en 1572 parce qu'il avait traduit le Cantique des cantiques en espagnol. Précédemment, pour le même motif, on avait longuement molesté Louis de Grenade ( 1504-1588 ), c saint homme influent partout, même à la cour et dans le peuple, professeur de théologie et de philosophie, prédicateur éminent, égal et pur, » chez qui l'on a vu quelque chose de Fléchier et de MassiUon (1). Sa tra-

(1) La Guia de pecadortê de Lonia de Grenade (1556) est restée T. II. 20

duction de l'Imitation de Jésus-Christ fut prohibée, parce que, bien qu'il n'y eût rien que d'excellent dans ce livre pieux, « tout ne convenait pas au peuple et ne devait pas être mis à sa portée par une traduction en langue vulgaire : » tel était l'avis de l'archevêque de Ségovie, voire de Montaigne et d'autres hommes moins éminents. Un prédicateur français du même siècle n'avaitil pas dit : « On a trouvé une nouvelle langue qu'on appelle grecque; il faut s'en garantir avec soin. Cette langue enfante toutes les hérésies. Je vois dans la main d'un grand nombre de personues un livre écrit en cette langue ; on le nomme Nouveau Testament : c'est un livre plein de ronces et de vipères. Quant à la langue hébraïque, tous ceuxqui l'apprennent deviennent juifs aussitôt. »

Louis de Léon fut le plus doux et le meilleur des hommes. Lorsqu'il remonta dans sa chaire après une détention de cinq ou six années, il conunença sa leçon par ces mots : m Como dmamos ayer, comme nous disions hier... j»

Même l'irréprochable carmélite, sainte Thérèse, qui est aussi de ce temps (1515-1582), eut affaire à l'Inquisition : elle mettait une telle ardeur dans sa dévotion qu'on la dénonça comme hypocrite, et que la Sorbonne, en France, parut s'inquiéter des « saintes folies de son amour ». Elle a laissé des œuvres ascétiques (le Chemin de la perfection, le Château de l'âme, des pensées sur l'amour de Dieu) et des lettres où M"® d' Aulnoy, qui prétendait les avoir lues, trouvait beaucoup de douceur et aussi

longtemps célèbre ; le Gk)rgibas de Koliére, dans la première scène de SganareUe (1660), en parle avec approbation :

Le Guide des pécheur» est encore un bon livre :

CTest lÀ qu'en peu de temps on apprend à bien vivre.

CAMOËJNS. 307

de gaité en tout cas. C'était une âme simple, sincère, à qui M. de Poibnsqae attribue ce mot ingénu : «c On a dit de moi trois choses : que j'étais assez bien faite, que j'avais de l'esprit et que j'étais sainte, i» Dans sa pitié sans borne, elle plaignait jusqu'au diable : < Le malhenieaz ! disait-elle, il ne saurait aimer. > On a d'elle un sonnet antref ois célèbre :

Ce qni me fait faimer tant, œ n'est pas,

Mon Dieu, le ciel promis à TAme sainte.

Ni Tenfer sombre, au delà du trépas,

Qui me fait peur et me tient dans ta crainte ;

C'est toi, mon Dieu, toi seul I c'est quand je toîs Ton corps divin, qu'on chérit et révère. Cloué sanglant, décharné sur la croix, C'est l'agoi^ie atroce du calvaire.

Cest toi, mon Dieu, toi qui m'émeus si fort,

Que sans le ciel je t'aimerais encor,

St sans l'enfer je te craindrais de même ;

Quand je devrais ici-bas demeurer

Sans rien attendre et sans même espérer,

Je t'aimerais, mon Dieu, comme je t'aime (1 ).

(1) No me mueve, mi Dios, para quererte

El cielo que me tienes prometido.

Ni me mueve el infiemo tan temido Para dejar por eso de of enderte

Tu me mueves, mi Dios, muéveme el verte Clavado en esa crus y escamecido ; Muéveme ver tu cuerpo tan herido ; Muévenme las angustias de tu muerte.

Muéveme, enfin, tu amor de tal manera.

Que, aunque nohubiera cielo, yo te amara, Y, aunque no hubiera infiemo, te temiera

No me tienes que dar por que te quiera, Porque, si cuanto espeio no esperara.

Lo mismo que te quiero te quisiera.

298 LA RÉFOBME.

des coups de boutoir ; il était superstitieux et son maître put le taquiner dans ses opinions, le blesser même : quoi qu'il en soit, par dépit on par scrupule, ce fut le gentilhomme qui alla dénoncer le philosophe au tribunal de rinquisition. Bruno, qui allait retourner à Francfort chez les Wechel pour j faire imprimer son livre des Sept arts libéraux, fut arrêté un beau jour, dans la maison de MocenigOy et enfermé sous les Plombs, dans un cachot que d'autres écrivains ont rendu célèbre.

c Les jours passés, dit un document daté du 28 septembre 1592 et retrouvé par M. Ranke, a été arrêté et est toujours détenu dans les prisons de cette ville destinées au service du Saint-Office Giordano Bruno de Noie, accusé d'être non seulement hérétique , mais encore hérésiarque, ayant composé divers livres dans lesquels il louait beaucoup la reine d'Angleterre et d'autres princes hérétiques et, de plus, écrivait certaines choses qui ne con- ^ venaient pas (ehe non convenwano) sur les choses de la religion, bien qu'il parlât philosophiquement — et que (sic) celui-ci était apostat, ayant été d'abord frère dominicain ; qu'il avait vécu beaucoup d'années à Genève et en Angleterre, et qu'à Naples et en d'autres lieux il avait été poursuivi sous les mêmes imputations. Et que l'emprisonnement de celui-ci (di costui) étant connu à Rome, l'illustre Santa-Severina, suprême inquisiteur, avait écrit et donné l'ordre que (le détenu) fût envoyé à Bome par la première occasion sûre. »

Les sages (savi) de Venise n'obéirent pas à cette injonction, € la chose étant importante et demandant réflexion, et les occupations de l'État nombreuses et graves i». Cependant, dès le 29 mai, deux jours après son arrestation, le Nolain avait comparu à Venise devant le tribunal du

Saint -Office composé du patriarche de la ville , du nonce apostolique, du père inquisiteur et de trois < sages de rhérésie » (savii delV eresia) nommés par le gouvernement pour surveiller la procédure. C'était donc un tribunal mixte, plus ou moins soumis à Tinquisition de Some, selon les intérêts politiques du gouvernement vénitien.

L*aocusé comparut : < il était de petite stature, écrit M. Berti, svelte de sa personne, mince de corps, visage pâle, décharné, physionomie méditative, regard vif et triste, cheveux et barbe entre noir et châtain. ]» Il raconta sa vie et exposa son système. On Tinterrogea sur sa religion, il se retrancha derrière la distinction, alors en vogue, entre les choses de la raison et les choses de la foi. On le pressa sur une de ses hérésies, la transmigration des âmes d'un corps à un autre ; il s'abrita derrière Pythagore. Il dut repousser d'autres accusations non moins frivoles, fondées sur les dénonciations de Mocenigo. Dans toutes ses réponses, il se montra coulant, soumis, prêt à rentrer au giron de l'Église et à se présenter devant le pape, avec son nouveau livre à la main, pour se faire pardonner. Il espérait par là se tirer d'af- &ire à bon marché, subir tout au plus quelque peine légère. Mais Rome le voulait à toute force et accumulait contre lui les charges, rappelant d'anciens procès, commentant le fameux écrit « l'Expulsion de la béte triomphante », où, sous couleur de démolir le paganisme, il ébranlait toutes les religions. Il convint à Venise de céder, et en janvier 1593, date importante à noter, parce qu'elle rectifie 'd'anciennes assertions, le Nolain fut livré à Rome.

Il y resta détenu sept années , sept années de torture

inutile, puisque, récidiviste et apostat, il devait mourir. On n'a qu'un document sur la fin de cette agonie : la lettre d'un Allemand, luthérien converti, qui se nonmmit Schoppe et signait Scioppius. Ce témoignage d'un ennemi qui faisait du zèle est irréfragable. Après avoir raconté sur la vie et les œuvres du Nolain des détails à peu près exacts, après avoir dénoncé ses erreurs, ou plutôt ses horreurs très absurdes {Jwrrenda absurdissma) : l'infinité des mondes, la transmigration des âmes, l'immanence de l'Esprit-Saint, l'imité de l'univers, le salut du diable, etc., Scioppius ajoute :

«c ... Enfin, à Venise, il tomba dans les mains de l'inquisition. Après 7 être resté assez longtemps, il fut envoyé à Rome et souvent examiné par le Saint-Office et convaincu par les premiers théologiens. D'abord il obtint quarante jours pour délibérer, puis il promit une rétractation (promisit paUnodiam)^ puis soutint de nouveau ses sottises (nugas) , puis obtint un nouveau délai de quarante jours. Mais, en somme, il ne fit autre chose que de jouer le pape et l'inquisition. C'est pourquoi deux ans environ (sept ans!) après être tombé au pouvoir de l'inquisition, il fut conduit le 9 février dernier (1600) dans le palais de l'inquisiteur. Là, en présence des très illustres cardinaux du Saint-Office qui par l'âge, la pratique des affiiires, la connaissance de la théologie et du droit, sont au-dessus de tous les autres ; en présence des théologiens consultants et du magistrat sécuher, gouverneur de la ville, Bruno fut introduit dans la salle de l'inquisition où il entendit à genoux sa sentence. Dans cette sentence, on racontait sa vie, ses études et ses doctrines, la diligence que l'inquisition avait mise à le convertir fraternellement, la pertinacité à l'impiété qu'il avait mon-

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trée. Après qaoi, on le dégrada, comme nous disons, puis on l'excommnnia et on le livra pour le châtiment au magistrat séculier, auquel on recommanda quMl fût puni avec le plus de clémence possible et sans efPusion de sang (c'està-dire par le feu). Cela fait , il ne répondit rien, si ce n'est avec un air de menace : « Peut-être prononcez-vous ma « sentence avec plus de frayeur que je ne la subirai (1). »

€ C'est ainsi qu'il fut reconduit en prison par les gardes du gouverneur de la viUe, et on l'y retint encore huit jours pour voir s'il ne rétracterait pas ses erreurs. Mais en vain. On l'a donc aujourd'hui mené au bûcher. Lorsqu'on a présenté à celui qui allait mourir l'image du Sauveur, il l'a repoussée avec mépris, d'un air farouche. C'est ainsi qu'il a péri misérablement grillé {sic) pour aller raconter, je pense, aux autres mondes imaginés par sa fantaisie de quelle façon les blasphémateurs , les impies sont traités par les Romains (2). i>

La plaisanterie est féroce et peint l'époque. Giordano Bruno avait dit et répétait volontiers^ se parlant à luimôme : c Si Dieu te touche, tu seras un feu ardent. )>

Nam, tangente Deo, ferridus ignis eris.

Il dit encore en italien : La marte cP un secolofd vivere in tutti gli altri, ce qui, traduit librement, signifie : « Meurs bien dans ton siècle, et tu vivras dans tous les autres. 9 Voilà pourquoi nous parlons aujourd'hui, deux

(1) Majori fonan tnm timoré sententiam in me fertis quam ego accipiam.

(2) Bloque nstolatiu misera periit, lenunciataras credo in zeliquis illia, qao8 finzit, mnndis, qnonam pacto homines blasphemi et impii a Romanis tractari soleant.

312 LA BéFOBME.

VOUS contre vous-mêmes ces armes qui pourraient exterminer vos ennemis et venger votre patrie ? Ah ! si vous voulez périr, cherchez une mort qui vous procure de la gloire. D'une main brisez le joug honteux, et de Tautre attaquez les Espagnols, et ne répandez pas dans une querelle stérile les précieux restes d'un sang que les dieux vous ont laissé pour vous venger. J'applaudis, je l'avoue, à la fîère émulation de vos courages; ce même orgueil que je condamne augmente l'espoir que je conçois. Mais que votre valeur aveugle ne combatte pas contre elle-même et ne se serve pas de ses propres forces pour détruire le pays qu'elle doit défendre. Si vous êtes résolus de ne point cesser vos querelles, trempez vos glaives dans mon sang glacé. J'ai vécu trop longtemps : heureux qui meurt sans voir ses compatriotes malheureux, et malheureux par leur faute ! Écoutez donc ce que j'ose vous proposer. »

Ce que propose Colocolo, c'est de déférer le com*mandement à celui qui porterait le plus longtemps une grosse poutre. Malgré cette conclusion, Voltaire n'hésite pas à proclamer la harangue du cacique plus belle que celle de Nestor dans Y Iliade, au livre premier. Voilà donc Ercilla porté très haut, mais pour être rejeté plus bas que terre. On ne le trouve, dans un seul endroit, supérieur à Homère que pour le mettre dans tout le reste audessous des plus infimes poétereaux. ce II y a sans doute beaucoup de feu dans ses batailles, mais nulle invention^ nul plan, point de variété dans les descriptions, point

Y en este ayeriguarnos no queremos, Estando aun de EspaAoIes oprlmidos ; Kejor f nera esta f nria executalla Contra el fiero enemigo en la bataUa.

CAHOENS. 313

â^onité dans le dessin. Oe poème est plos sauvage que les nations qui en sont le sujet. » Tel est le dernier mot de Voltaire.

Depuis lors la critique a changé d'avis et n'admire plus tant l'altOoquence de Colocolo qui parle trop beau pour un cacique. En revanche d'autres endroits du poème sont plus goûtés qu'ils ne furent autrefois, notamment la seconde partie qui ne côtoie plus de si près l'histoire ; on y admire une certaine générosité d'esprit qui ne craignait pas de donner le beau rôle aux sauvages, et en même temps une vaillance, une fierté de style qui sentent bien le soldat et l'Espagnol. Bnfin le poète est intéressant par lui-même ; il connut tous les périls et toutes les misères, fut condamné à mort, puis subit la prison et l'exil, mena une vie agitée, vagabonde, n'obtint aucune faveur pour son poème et vieillit dans la pauvreté. Lorsqu'il mourut vers 1595, on l'avait perdu de vue.

Camoens ne fut pas plus heureux qu'ErciUa, mais il eut plus de gloire et le trois centième anniversaire de sa mort lui a valu de nos jours (1872) un regain de popularité (1). Les travaux récents n'ont pu ajouter beaucoup de faits à la monographie très complète du vicomte de

(1) Luiz de Camoens, dtr Sœnger der LuiiadeHf par Beinhardatœttner, 1877. — BUUma de Camoens, par T. Biaga, 1878-1876. — Vicomte de Juromenha, Obrascompktas de L,de Camoens y 1860-1869.

— Lows de Camoens, sàmmtiiche Gedichte, par Wilhelm Storck, 1880.

— Raffaele Gatdoiii Lvigi di Camoens {Nnova AnUAogia, 1880-1881).

Souza-Botelho {Vida de Camôes) placée en tête de la magnifique édition des Lusiades, chef-d'œuvre de Firmin- Didot (1817). Mais si Thistoire de Thommene s'est pas fort enrichie, la critique de l'œuvre a été poussée plus loin : il est plus facile aujourd'hui, grâce aux progrès de la littérature comparée et au franc parler qu'ont acquis les Portugais, d'apprécier leur poème et leur poète.

Louis de Camoens naquit à Lisbonne, et non à Coïmbre, en 1524, et non en 1517. En ce temps-là, le Portugal connnençait à déchoir, le luxe corrompait les mœurs, la peste sévit en 1526 et 1527; la cour de Jean III dut émigrer à Coïmbre où se rendit aussi la famille noble mais pauvre de Camoens. A Coïmbre on faisait alors de bonnes études classiques dans une université célèbre où les étudiants parlaient entre eux grec et latin, dédaignant le vulgaire portugais. L'université ne déclina qu'à partir de. 1555, lorsque Jean III y eut introduit les jésuites. Au temps où le futur poète entra en classe, après les littératures antiques, la seule moderne qui fût en faveur était l'italienne. Sa de Miranda, l'auteur le plus élégant de l'époque et le plus en vue, tâchait de polir sa langue maternelle en lui donnant le garbe du toscan. Camoens enfant s'éprit de Pétrarque et lui donna tout son cœur. Son œuvre de début fut, croit-on, une traduction des Trionfi. C'est à Coïmbre que coule le Mondego, la rivière si souvent chantée. Camoens s'y abreuva luimême et la regretta longtemps en vers imités de Pétrarque :

« Douces et claires ondes du Mondego, doux repos de mes souvenirs où l'espérance perfide m'a longtemps traîné, aveugle, derrière elle,

« Je m'éloigne de vous, et pourtant je ne nie pas que

. CAMOEKS. 315

toujoars la longue mémoire qai me poursuit et m'atteint ne permet pas que mon cœur change envers vous, mais plus je m'éloigne de vos bords, plus je m'en rapproche.

c II se peut que la fortune emporte cet instrument de l'âme en des terres nouvelles et étranges, en l'exposant aux vents et aux flots lointains ;

« Mais l'âme elle-même qui ne vous quitte pas, sur les ailes légères de la pensée, jusqu'à vous, douces ondes, vole et en vous se baigne (1). d

A dix-huit ans, Camoens était rentré à Lisbonne où il fut reçu dans le meilleur monde et mena gaiement la vie : c'était alors un jeune homme bien pris, de taille moyenne, le visage plein, le front pensif, le nez long, relevé au milieu, émoussé à la pointe, les cheveux d'un blond vif, couleur safran. Les Allemands qui s'annexent volontiers même les hommes de valeur, en concluent que celui-là devait être d'origine germanique. Il eut probablement des succès de salon, rien ne le prouve cependant; tout ce qu'on sait c'est qu'il devint amoureux de doue Catherine d' Ataïde , demoiselle d'honneur de la reine Catherine. Il l'avait rencontrée dans une église : était-ce encore pour imiter Pétrarque ? on n'en sait rien. £n tons cas, voici le sonnet :

c On célébrait le culte divin dans le temple où toute créature loue le divin Créateur qui la racheta de son sang.

c C'est là que l'amour qui m'attendait au passage... avec une beauté rare, une figure angélique, offusqua la lumière de ma raison.

(1) Mas a aima, qne de cA vos acompanha

Kaa axas do Ugeiro pensamento Para rà», a^as, vôa e em vôb se banha.

« Moi, croyant que le lieu me défendait contre les libertés qu'amour se donne, et ne sachant pas que nul ne lui échappe en se fiant à lui,

<c Je me laissai captiver; mais voyant aujourd'hui. Madame, qu'il voulait que je fusse à vous, je me repens du temps où j'étais libre (1). »

Ce madrigal aspergé d'eau bénite est bien dans le goût italien. Camoens chanta Catherine sous le pseudonyme ou l'anagramme de Natercia, en vantant le mouvement pieux et doux de ses yeux, l'honnêteté du sourire, la modestie^ du maintien, le calme de la démarche, une hardiesse recueillie, etc., etc . (Telle était ma Circé, disait-il en retombant dans la mythologie.) Par malheur, il descendait d'une famille moins haute et moins riche que celle de Catherine ; de plus, c'était alors prohibé d'être amoureux à la cour ou du moins de trop le laisser voir ; le père se plaignit au roi, qui enjoignit au poète imprudent de quitter Lisbonne.

Il fallut obéir. Camoens alla d'abord à Santarem, où il trouva encore le Tage et lui fit des vers ; enfin il résolut d'aller rompre une lance en Afrique : ainsi faisaient volontiers les jeunes gentilshommes de son temps. Il passa donc au Maroc, en 1547, dans sa vingt-troisième année, et dut se battre vaillamment, bien qu'il ne s'en fût pas vanté, soit dit à son honneur. On a retrouvé des lettres qu'il écrivait en ce temps-là ; il y dit assez gaiement des choses tristes :

«c La vie est la marchandise avariée dont nous nous

(1) Deixel-me captivar : mas hoje vendo,

Senhora, que por tosso me queria, Do tempo que fui libre me arrepesdo.

GAMOENS. 817

serrions. — II en coûte fort de montrer un visage gai quand Tâme est affligée : c^est là une éto£fe qui ne prend jamais bien la couleur qu'on veut, puisque la lune reçoit son éclat du soleil et le visage du cœur. J'ai tâté le pouls à toutes les conditions sociales et j'ai trouvé qu'aucune d'elles n'est en bonne santé. (Suivent des censures contre les prêtres et les moines.) L'état de mari est bon à prendre, difficile à garder et plus encore à quitter ; l'état de célibataire est comme un esquif en verre sans gouvernail ; il est malaisé de naviguer dedans. Je répète donc mon refrain ordinaire que ni d'un côté ni de l'autre on ne peut trouver le vrai moyen d'être bien dans cette vie. >

Camoens eut un malheur à la guerre : dans une attaque des Mores, il perdit l'œil droit. On ne trouve dans ses vers qu'une allusion à cet accident célèbre :

c Maintenant... j'éprouve la rare fureur de Mars , qui voulut que, dans mes yeux, j'eusse à voir et à goûter ses fruits amers, etc. i>

En 1549, l'arrêt d'exil étant révoqué, le poète put retourner à Lisbonne ; il n'y trouva pas l'accueil qu'il attendait et qu'il méritait. Cet œil perdu, blessure glorieuse, défigurait pourtant le chevalier de Catherine d'Âtaïde; il se trouva, parmi les rivaux envieux, de mauvais plaisants qui rirent de cette difformité. Aussi dès lors le poète songea-t-il à partir pour les Indes, cette terre désirée et lointaine, sépulture de tout homme pauvre et honoré :

Aquella desejada e longa terra,

De todo o pobre honrado sepnltura.

Camoens ne partit pas sur-le-champ : il y a entre 1549 et 1553 une partie de sa vie négligée peut-être à dessein

par les anciens biographes ; les péchés, les folies de jeunesse n'y manquent pas : tapages nocturnes, exploits de cape et d'épée, escapades d'amoureux et de spadassin. Il y gagna neuf mois de prison (mai 1552 -mars 1553). Fut-ce dans ces arrêts et ce repos forcé qu'il composa le premier chant de ses Lusiadês ? Il y traTaiDa en tous cas, s'inspirant des Décades de JoSo de Barros, historiographe de la conquête des Indes : cet ouvrage venait de paraître et faisait quelque bruit. Enfin, le poète partit pour le grand voyage. En s'enrôlant, il reçut un \iatique de 2,400 reis, environ 15 francs. Il s'embarqua le 24 mars 1553, dimanche des Rameaux, sur le San-Benio. Adieu Lisbonne !

a Quand j'eus quitté cette terre, écrivit-il après son arrivée à Goa, il me parut que je m'en allais dans l'autre monde, et j'ordonnai par un ban public que tous mes rêves, comme de faux monnayeurs , fussent pendus. Je détruisis toutes les pensées que j'avais dans le cerveau, de façon qu'il n'en restât plus pierre sur pierre. Et placé ainsi en de telles conditions que je me sentais entre la poêle et la braise, les derniers mots que je dis sur le navire furent ceux de Scipion l'Africain : Ingrata patria, non possidehis 08sa mea. Ah ! quand je pense que sans avoir commis un seul péché qui pût me faire condamner à trois jours de purgatoire, j'en ai passé plus de trois mille sous les coups de mauvaises langues, de pires intentions, de volontés damnées, etc., etc... Enfin, Monsieur, je ne sais comment j'aurais pu me tirer des pièges qu.'on me tendait là-bas, sinon en me sauvant jusqu'ici. i>

Ce voyage a été décrit , on en sait toutes les péripéties. Sous les tropiques une tempête violente assaillit l'expédition, trois vaisseaux périrent avec les équipages. Seul,

le San-BentOy qui portait Camoens, fat épargné. Au mois de septembre les émigrants arrivèrent à 6oa, pays de coquins afibmés de lucre. Là, le poète prit part à quelques expéditions, mais éprouva aussi Tennui de quelques longues stations dans des lieux déserts, sans oiseaux, sans fontaines, sans végétation, appelés par dérision « TArabie heureuse ». Il eut de pires épreuves à subir, non, comme on Ta dît, par la haine et l'injustice du vice-roi dom Pedro Ban'eto (les recherches récentes ont en partie réhabilité ce personnage), mais par la rancune de certains ivrognes dont il s'était moqué dans un pamphlet. Quoi qu'il en soit, il fut envoyé à Macao, c'est-à-dire à la Chine, avec un emploi honorable où il put utiliser les études de droit qu'il avait faites à Coïmbre. Il y fut beaucoup moins malheureux que la légende ne Fa dit. Macao n'était pas un pays de loups, mais une ville peuplée, commerçante ; aux environs, dans de hautes roches, se creusait une grotte naturelle où le poète allait travailler. On la montre encore, et on l'appelle la grotte de Camoena. Ce fut là qu'il composa la plus grande partie de son poème.

Qu'est-ce que « les Lusiades » ? Peut-être est-il encore nécessaire de résumer ce récit épique, tant il y a de gens qui ne l'ont pas lu. Os Lusiadas^ cela signifie les Portugais, c'est-à-dire les descendants de Lusus, compagnon de Bacchus, d'après les érudits de la Renaissance. C'est donc toute l'histoire de sa nation, que le poète veut nous raconter, seulement, comme il a lu Virgile et qu'il sait les règles de l'art, il ne nous donnera pas une sorte de

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chronîqne rimée. Il y aura au centre de l'œuvre un motif épique, Texpédition de Yasco de Gama, qui, à la fin du quinzième siècle, trouva le chemin des Indes et offrit sa conquête au Portugal. Le poème, partagé en dix chants, est écrit en octaves, comme celui de TArioste et comme le fragment de Politien que Camoens devait connaître. En tout, 1,102 octaves et 8,816 vers.

C'est la plus courte des grandes épopées modernes : encore fallait-il la remplir. Voici comment Tingénieux auteur s'en est tiré. Au chant premier, la flotte portugaise, sous les ordres de Gama, est en pleine mer et a déjà doublé le cap des Tempêtes. Les dieux de TOlympe tiennent conseil : Bacchus veut arrêter les Portugais, Yénus et Mars les secondent. Gama poursuit sa route et, après avoir découvert Mozambique, il échappe à une trahison suggérée par Bacchus. A Monbaze, les perfidies du dieu continuent; sans le concours de Vénus et des Néréides qui détournent les vaisseaux du rivage, les fils de liUsus auraient péri jusqu'au dernier. La flotte arrive à Mélinde, où Gama raconte au roi du pays l'histoire du Portugal, Cette histoire remplit le troisième et le quatrième chants ; au cinquième, le narrateur fait le récit de son propre voyage ; après quoi, il se rembarque (au chant VI) : alors seulement commence l'action. Il y a une tempête; puis (chant VII), après une digression sur Tétat politique de l'Europe, les Portugais font une entrée triomphale à Calicat. Le catual ou premier ministre monte sur leur flotte et se fait expliquer les traits de courage figurés sur les bannières : c'est comme un second récit des gestes et fastes des Portugais. Vasco échappe encore à quelques embûches, mais il est évident que le poème est fini. L'Inde est retrouvée, morale*

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ment conquise ; il ne s'agit plus que d'en porter la bonne nouvelle à Lisbonne. Gama se rembarque, et au retour, sur une île flottante, s'oublie dans une apothéose voluptueuse, au milieu des Néréides et aux pieds de Téthjs. Au dixième chant, la déesse annonce aux triomphateurs les hautes destinées qui attendent leur patrie déjà si glorieuse. C'est ainsi que deux récits et une prédiction nous donnent , dans le poème, Thistoire entière du Portugal.

Après cette courte analyse, comme après une première lecture des Lusiades^ l'idée qui saute aux yeux est celleci : que viennent faire céans Bacchus et Yénus ? Yasco de Gama était un héros quasi contemporain, qui mourut en 1525, un an après la naissance de Camoens. Ajoutons que le poète, comme le navigateur, se présente à nous en bon catholique ; l'œuvre est dédiée au jeune roi Sébastien, qui ne veut conquérir le monde que pour offrir sa conquête au vrai Dieu; Gama fait devant les Mores du Mozambique une magnifique profession de foL Camoens ne manque pas l'occasion de rompre une lance contre Luther, ce nouveau pasteur qui invente une secte nouvelle en se révoltant contre le successeur de Pierre (1). C'est ce mélange de christianisme et de paganisme qui a le plus inquiété les critiques de Tancien temps. Eapin se plaignait déjà de Camoens, c qui parle sans discrétion de Vénus, de Bacchus et des autres divinités payennes dans un poème chrétien >. Voltaire disait tout franc : « Un merveilleux si absurde défigure tout l'ouvrage aux

(1) Do snccessor de Pedro, rebeUado,

NoTO pastor, e nova seita inventa.

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