‹ Histoire de la littérature moderne. La réforme, de Luther a ShakespeareChapitre 23 sur 30 · C. VII, 4.) T. II · texte numérisé non relu

C. VII, 4.) T. II

yeux des lecteurs sensée. j> La Harpe trouve étrange « de voir Bacchus et Mars disputer devant Jupiter pour savoir si un capitaine chrétien ira porter la foi de Jésus- Christ aux sectateurs de Mahomet et aux adorateurs de Brahma. > Delille déclare ce mélange monstrueux ; Chateaubriand y cherche une excuse pour ne pas s'occuper des Lusiades. M"® de Staël (peut-être sous l'influence de Schlegel) fiit la première qui osa non seulement tolérer, mais admirer ce l'art avec lequel Camoens a su mêler les faits de l'histoire portugaise aux splendeurs de la poésie et la dévotion chrétienne aux fables du paganisme. On lui a fait un tort de cette alliance ; mais il ne nous semble pas qu'elle produise dans sa Lusiade (sic) une impression discordante ; on y sent très bien que le christianisme est la réalité de la vie et le paganisme la peinture des fêtes, et l'on trouve une certaine délicatesse à ne pas se servir de ce qui est saint pour les jeux du génie même. Camoens avait d'ailleurs dés motifs ingénieux pour introduire la mythologie dans son poème. Il se plaisait à rappeler l'origine romaine des Portugais, et Mars et Yénus étaient considérés non seulement comme les divinités tutélaires des Romains, mais aussi comme leurs ancêtres. La fable attribuant à Bacchus la première conquête de l'Inde, il était naturel de le représenter comme jaloux de la gloire des Portugais... j»

Il faut ajouter qu'en 1553, époque où Camoens quitta l'Europe, on était encore en pleine Benaissance ; les lettrés vivaient dans l'Olympe et ne se trouvaient point dépaysés dans la compagnie des dieux. A Coïmbre, le poète écoher s'était nourri de mythologie et de paganisme. On ne croyait pas faire acte de pédantisme ou d'idolâtrie en conservant à la mer l'ancien nom de Neptune;

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bien plus, oertAines asBOciations d'idées on d'images^ qui nous choqueraient aujourd'hui comme des anachronismes, ne dérangeaient en rien, dans ce temps-là, les habitudes des oreilles ou des yeux. Voltaire lui-même le reconnaît : Paul Yéronèse compta comme un grand peintre, c quoiqu'il ait placé des pères bénédictins et des soldats suisses dans les sujets de TAncien Testament >• Un siècle après les Lusiades, Tintervention des dieux dans les récits poétiques était regardée encore, non seulement comme une liberté permise, mais comme une nécessité. Le législateur du Parnasse disait en son Art poétique (1664) :

Qa'énée et ses TaUseaiiz par le vent écartés Soient aux bords africains d'un orage emportés, Ce n'est qu'nne aventure ordinaire et commune ; Hais que Junon, constante en son aversion, PoniBuive sur les flots les restes d'Illon...

qu'Éole pousse les vents mutinés, que Neptune se lève sur la mer et Tapaise, voilà ce qui surprend, frappe, saisit, attache ; sans tous ces ornements

La poésie «vt morte ou rampe sans vigueur.

Camoens ne pensait pas autrement, cent ans avant Boileau : il ne pouvait voir le monde qu'à travers les anciens et peuplait ses tableaux de leurs figures divines ; son^ héros était contemporain, mais le voyage au long cours le tenait à distance, et la poésie, qui aime les lointains, se déclarait satisfaite : n'y avait-il pas autant d'espace de Lisbonne aux Indes que de Yasco à Bacchus ? Aussi n'hésitait-il pas à envoyer les Néréides et Vénus

contre les yaisseanx portugais, pour les éloigner de la côte &tale de Monbaze.

Les Toyez-Toas, les fiUes de Nérée, Franger d'écame au loin Tonde aznrée?

Sur les siUons argentés qu'eUe fend Jamais Doto n'eut plus de pétulance, Nisa bondit, Nérine en triomphant Jusqu'au sommet de la vague s'élance ; Les flots courbés reculent, contenus, Laissant passer les nymphes de Vénus...

Droit à la nef du grand Qama qu'eUe aime

Avait couru la déesse eUe-même ; .

Pour l'éloigner de ces fatales eaux,

Contre le vent luttait Vénus la blonde ;

Contre la proue et les flancs des vaisseaux

Vous combattiez aussi, filles de l'onde.

Les repoussant des bras nus et du sein ;

Les vaisseaux lourds cédaient au frêle essaim (1)«

(1) Jà na agua erguendo vfto com grande pressa Com as argenteas caudas branca escuma ; Doto co' o peito corta, e atravessa, Com mais f uror o mar do que costuma ; Salta Nise, Nerine se arremessa, Por cima da agua crespa, em força suma : Abrèm caminho as ondas encurvadas De temor das Nereidas apressadas...

Poemse a deosa com outras em direito

Da proa capitaina, e alli f echando

0 caminho da barra, estSo de geito,

Que em vio assopra o vente, a vêla inchando : •

P5e no madeiro duro o brando peito.

Para detraz a forte nao forçando ;

Outras, em derredor, levando-a estavam ,

E da barra inimiga a desviavam.

(Cant. II, 20, 22.)

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Ces figures ondoyantes qne peignaient alors avec tant de charme les maîtres italiens hantaient Timagination de Gamoens qni, de pins, avait la le Politien et TArioste, non sans s^arréter dans les îles de Venus et d^AIcine où ces poètes avaient réuni tant d^enchantements. En ce temps-là, de pareils épisodes s'imposaient presque aux longs récits épiques ; on a vu que le Tasse lui-même, en son poème religieux sur les croisades, devait s'oublier dans les jardins d' Armide, où se laissèrent ensorceler tant de paladins. D'ailleurs, les Lusiades, aux yeux des contemporains, eussent paru trop sérieuses, trop historiques, trop dépourvues de figures féminines ; il y fallait, bon gré mal gré, la page où Ton aime, bien que le sujet, comme eût dit Boileau, ne parût pas c susceptible d'ornements égayés ». De là la fameuse île flottante où la description is warm videed; c'est l'avis de William Mickle, qui traduisit le poème en anglais. Voltaire et La Harpe firent mine de s'en offusquer, mais ces deux critiques appartenaient au siècle de la raison, tandis que Camoens était né au plus beau temps de la Renaissance.

Alors, immédiatement après l'Arioste, la fantaisie régnait dans l'art. On se gardait bien de peindre d'après nature : on ne s'attardait point à reproduire exactement la végétation tropicale : Tîle flottante de Vénus n'offrait aux yeux que myrtes, citronniers, grenadiers, orangers, tous les arbres du Portugal. En ceci encore, Camoens ne doit pas être détaché de son temps où même la description devait être mélodieuse : la flore indienne offrait un buisson de noms étranges et barbares, qui eussent écorché l'oreille d'un classique et que Virgile, d'ailleurs, avait ignorés. Cependant, c'est un maître qui l'a dé-

claré (1), jamais renthonsiasme, la mélancolie ou la virtuosité dn poète n'ont altéré en rien la vérité des phénomènes : si Part 7 a mis du sien, c'est pour ajouter à la grandeur et à la fidélité des tableaux. Camoens, au dire d'Alexandre de Humboldt, est inimitable quand il dépeint l'échange perpétuel qui s'opère entre l'air et la mer, les harmonies qui régnent entre la forme des nuages, leurs transformations successives et les divers états par lesquels passe la surface de l'Océan. D'abord, il montre cette surface ridée par un léger souffle du vent ; les vagues & peine soulevées étincelant et se jouant avec le rayon de lumière qui s'y reflète; une autre fois, les vaisseaux de Coelho et de Paul de Gama^ assaillis par une terrible tempête, luttent contre tous les éléments déchaînés. Camoens est, dans le sens propre du mot, un grand peintre maritime... Il décrit le feu électrique de Saint- Elme, que les anciens personnifiaient sous les noms de Castor et de Pollux; il l'appelle c la lumière vivante sacrée pour les navigateurs 9. Il dépeint la formation successive des trombes menaçantes et montre c comment des nuages légers se condensent en une vapeur épaisse qui se roule en spirale, et d'où descend une colonne qui pompe avidement les eaux de- la mer ; comment ce nuage sombre lorsqu'il est saturé, retire à soi le pied de l'entonnoir, et fuyant vers le ciel, laisse retomber en eau douce dans les flots de la mer ce que la trombe mugissante leur avait enlevé... y> Camoens excelle encore à embrasser d'un coup d'œil les grandes masses. Le troisième chant reproduit en quelques traits la configuration de l'Europe, depuis les plus froides contrées du Nord

(1) A. DE Humboldt, Cosmot^ tome II, 1, page 64.

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