T. IL
prix de sa persévérance et de son amour. — TJne autre jeune fille, Viola (1), travestie en page pour servir son bien-aimé, pousse Tabnégation jusqu'à porter des messages d*amour à sa rivale. Un roi jaloux (2) met sa femme en prison et abandonne au bord de la mer sa petite fille nouveau-née qui, recueillie par un berger, sera aimée seize ans après par un prince de sang royal. La reine injustement accusée, qu'on avait mise en prison et qui passait pour morte, a pu se réfugier dans un temple où elle vit^ déguisée en statue : au dénoûment, elle descend de son piédestal pour tout arranger en pardonnant à tous.
Une seule fois, Shakespeare essaie de rire à la manière antique et emprunte soit à Plante, soit à Bibbiena, ou au Trissin ou à vingt autres^ le sujet des Ménechmes (3) , mais on sent qu'il n'est pas là chez lui. L'intérêt ou l'amusement sortant d'un imbroglio n'est point son fait ; ce qui l'amuse, c'est plutôt l'esprit, l'humour, les coups de bec, l'escrime galante et discourtoise, les saillies d'imagination que lancent les précieuses et les beaux-esprits. Bien de plus vif et de plus impertinent que le duel de langue entre Bénédict, le jeune dégoûté, et l'allègre Béatrice^ celle qui disait avec tant de charme : «c Quand je suis née, une étoile dansait (4). i>
« Contre ma volonté, dit Béatrice à Bénédict qu'elle va chercher jusque dans le parc, je suis envoyée pour vous avertir de venir dîner.
— Belle Béatrice, je vous remercie pour vos peines.
— Je n'ai pas pris plus de peine pour mériter ces re-
(1) Twd/th nigkt,
(2) Winter't taie,
(3) The Cimedy oftrron,
(4) Mwh ado about nothinç.
8HAKESPEABE. 435
merciements que yonfi n'en prenez youa-même pour me remercier; si cela m'avait été pénible, je ne serais pas venue,
— Alors, c'est plaisir que tous a fait ce message ?
— Oui, à peu près autant de plaisir que vous en auriez à mettre la pointe d'un couteau dans le cou d'une grue. Vous n'avez pas appétit, signor ? Bonjour, alors. ]>
Et elle sort ; Bénédicte resté seul, fait des réflexions avantageuses :
«c Ah! ahl contre ma volonté, je suis envoyée pour vous avertir de venir dîner. » Il j a dans ces mots un double sens, c Je n'ai pas pris plus de peine pour mériter ces remerciements, que vous n'en prenez vous-même pour me remercier. > Cela équivaut à dire : <c Quelques peines que je prenne pour vous, elles me sont aussi faciles que des remerciements, i» Si je n'ai pas compassion d'elle, je ne suis qu'un vilain ; si je ne l'aime pas, je ne suis qu'un juif. Je vais aller me procurer son portrait. »
AiUeurs (1), c'est un seigneur de la cour de Navarre, Biron, qui attaque Boaalinde , une dame d'honneur de la princesse de France.
c N'ai-je pas dansé avec vous autrefois dans le Brabant?
— Je sais bien qu'oui, reprend Biron.
— Alors, à quoi bon me questionner ?..
— Votre esprit est trop chaud, il court trop vite , il se fatiguera,
— Pas avant d'avoir jeté son cavalier dans l'ornière
— Quelle heure est-il, à présent ?
— L'heure où les fous la demandent.
(1) Lovées labours loti.
436 LA RÉFOBME.
— Bonne chance à votre masque !
— Bonne chance au visage qu*il vous cache !
— Et que le ciel vous envoie beaucoup d'amoureux^ Bosalinde. Amen, pourvu que je ne soie pas du nombre. »
Shakespeare se plaisait dans ces assauts de paroles. Un pareil goût porte à Tépigramme, et l'épigramme s'attaque surtout aux laideurs ; aussi a-t-on taxé le poète de pessimisme. U avait trop d'esprit pour tomber dans ce travers. Les pessimistes de son théâtre sont d'honnêtes gens, parfois très gais, qui s'amufient à jouer un air de satire contre le genre humain. Ce Jacques le Misanthrope qui se sauve dans la forêt des Ardennes pour vivre seul, à l'écart, oublieux, oublié, chante un fort joli couplet sur nos misères :
<c Le monde entier est un théâtre où tous, hommes et femmes, ne sont que des comédiens : ils ont leurs sorties et leurs entrées, et le même homme, en son temps, peut jouer plusieurs personnages, les actes de sa vie étant sept âges différents. D'abord^ c'est l'enfant, qui geint et bave entre les bras de sa nourrice ; après, l'écolier pleurnicheur avec sa gibecière et son brillant minois du matin : comme un limaçon, il se traîne à contre-cœur vers l'école ; puis l'a* moureux qui soupire comme une fournaise une lamentable ballade, faite à l'honneur des sourcils de sa maîtresse; puis le soldat, plein de jurons étranges, barbu conmie un léopard, jaloux en honneur, prompt et vif à la querelle, cherchant la bulle d'air de la renonmiée jusque dans la bouche du canon ; puis le juge au beau ventre .rondelet, bouiTé d'un bon chapon, jeux sévères, barbe à coupe formaliste, plein de sages dictons et de sentences à la mode : voilà le personnage qu'il fait. Le sixième âge nous le transforme dans le personnage du maigre Pantalon, avec ses pantoufles, ses lunettes sur le nez et son aumônière au
côté; la chemise de sa jeunesse, si elle avait été conservée, serait trop large d'an monde ponr son torse efflanqué, et sa forte voix virile, redescendue au fausset de l'enfant, rend maintenant des sons de flageolet et de sifflet. Enfin, la dernière scène de toutes, celle qui termine cette étrange histoire pleine d'événements, est la seconde enfance et le complet hébétement : plus de dents, plus d'yeux, plus de goût, plus rien (1). »
Tout ce monde (Orlando, Rosalinde, Viola, Bénédict, Béatrice, Mercutio, dans Roméo et Juliette) est plein d'esprit, et c'est un esprit de mots ; cependant Shakespeare semblait réprouver le style mièvre d'Italie et le style fanfaron d'Espagne : on a déjà vu avec quelle verve il bafouait le pauvre Adriano de Armado. En lisant une lettre de ce personnage, la princesse de France demanda : c QueUe est la plume de paon qui a rédigé cette lettre ? Quel est le coq de clocher qui en est l'auteur ? i> La princesse avait raison, mais elle-même et toute cette cour de Navarre où elle était tombée, une cour de jeunes savants qui veulent oublier le monde et la vie pour ne se vouer qu'aux livres, tous ces raffinés ne sont guère moins précieux que don Adriano de Armado. C'est Euphuès contre Oongora : ils se valent.
Ce qu'il y a de charmant toujours dans Shakespeare, même dans ses comédies un peu fardées et musquées, ce sont les figures de femmes : la chaste Hermione ; Pauline, une héroïne de l'amitié ; Yiola, si obstinément dévouée ; Hélène, que ne rebute aucune marque de mépris, quand c'est le bién-aimé qui la tourmente ; Isabelle (dans Measurefor measure)^ si pathétique lorsqu'elle va demander la
, (1) Ai you Uke %t<, acte II, se 7 (trad. Montégnt).
grâce de son frère, si fièrement indignée lorsqu'elle refuse cette grâce au prix d'une mauvaise action. Le frère , en revanche, le jeune Claudio, n'est qu'à fleur d*homme. Il pousse un cri d'une poignante vérité, dans son cachot, la veille de l'exécution décrétée, lorsqu'il apprend de sa sœur qu'elle ne le sauvera pas en se déshonorant.
« Isabelle ! — Que dit mon frère ? — La mort est une terrible chose (1) !
Ce sont là des figures idéales, mais il en est d'autres, Catarina, par exemple, l'enfant gâtée qui est devenue terrible et qu'il s'agit de dompter : c'est Petruccio, qui s'en charge et qui la guérit par l'homéopathie {Taming of tke shrew). Ici le poète pouvait prendre d'après nature et trouver assez près de lui son modèle : on le dit, mais on n'en sait rien ; quoi qu'il en soit, la peinture est franche et juste. Le dramatiste n'allait pas volontiers au hasard et ne suivait pas servilement la tradition. Les masques de la comédie antique ne l'attiraient pas : le soldat fanfaron, par exemple, le miles gîortosus, n'apparaît que dans une de ses pièces (AU is well that ends well) sous le nom français de Parolle (sic).
Bien plus nombreux sont les personnages que Shakespeare a pu voir de ses propres yeux : tel est cet Holopheme {Lovées labours lost)^ chez qui l'on a cru reconnaître l'Italien Florio, favori de la reine. Le puritain apparaît aussi dans ses comédies, mais timidement, masqué encore sous un nom italien, Malvolio, et relégué dans une Illyrie
(1) 0 Isabel !
— What says my brother ?
— Death ia a fearfnl thing, (Afeaturefor mwture, acte III, se. 1.)
fantastique. Il est intendant de la comtesse Olivia, qni le connaît bien.
«c Oh ! vous avez la maladie de Tamonr-propiey Malvolio, et vous avez le goût d^an appétit dérangé. Quand on est généreux, sans remords et de franche nature, on prend pour des flèches à moineau ce que vous tenez pour des boulets de canon. Il n'y a rien de malveillant dans un bouffon émérite qui ne fait que plaisanter, comme il n'y a rien de plaisant dans un sage prétendu discret qui ne fait que censurer. >
Dans la même pièce (h Soir des Rois), on revient sur ce personnage. Marie, la soubrette, dit à sir Tobie, oncle d'Olivia ;
c Eh bien, Monsieur, cet homme est par moments une espèce de puritain.
— Oh I si je croyais cela, s'écrie sir André, je le battrais comme un chien.
— Quoi ! demande sir Tobie, s'il était puritain ?...
— C'est un diable de puritain, répète Marie, ou à coup sûr ce n'est rien moins qu'un homme accommodant ; un âne plein d'affectation, qui, sans étude, sait la société par cœur, et débite ses maximes par grandes gerbes, tout féru de lui-même et se croyant tellement bourré de perfections qu'il est fermement convaincu qu'on ne peut le voir sans l'aimer, c'est dans ce travers même que ma vengeance va trouver un notable sujet de s'exercen j>
On voit déjà sur ce théâtre de fantaisie que ce qu'il cherchait avant tout, c'était l'homme. Les aventures ne l'intéressaient guère : il les reproduisait exactement ou ne s'en inquiétait pas, selon le caprice du jour. Tout cela lui paraissait secondaire ; les faits le remuaient peu, même ceux de sa propre vie. Aussi ne faut-il pas chercher dans
440 LA BéFOBME.
son œuvre un lyrique, il ne Tétait que dans Texpression , toujours éclatante et poétique ; nul n^oubliera jamais la scène du balcon entre Roméo et Juliette^ ou le duo de Jessica et de Laurent dans le jardin de Portia (1).
€ La lune resplendit, s^écrie Laurent. Dans une nuit pareille à celle-ci, pendant que Pair caressant baisait doucement la cime des arbres qui frémissaient à peine, dans une nuit pareille , Troïlus monta sur les murailles de Troie et, regardant yers les tentes des Grecs, mit toute son âme dans un soupir, en songeant que Cressida y dormait.
— Dans une nuit pareille, Thisbé, craintive, foula d'un pied léger la rosée et vit Tombre du lion avant de le voir lui-même, et, aflFolée, prit la fuite.
— Dans une nuit pareille, Didon, une branche de saule à la main, se tint sur le rivage de la mer farouche 9 rappelant avec des gestes désespérés son amant à Garthage.
— -. Dans une nuit pareille , Médée cueillit les herbes magiques qui rajeunirent le vieil ^son.
; — Dans une nuit pareille, Jessica s'envola de la maison du riche juif (son père) et, riche d'amour, courut de Venise à Belmont.
— Et dans une nuit pareille, le jeune Laurent lui jura qu'il l'aimait bien^ et lui vola son cœur par mille serments de fidélité, dont pas un n'était vrai...
— Et dans une nuit pareille, riposte Laurent, la jolie Jessica, comme un petit démon mutin, calomnia son bienaimé, et il lui pardonna. y>
Un peu plus loin, Laurent s'écrie :
« Assieds-toi, Jessica. Vois comme le parquet du ciel
(1) The Merchant 0/ Tcntoe, act. V, se. 1.
est jonché de patènes d^or. Le moindre de ces globes, où s'attachent tes regards, modale par son mouvement comme une hymne d'ange accordée aux voix des chérubins dont les jeux restent jeunes. Cette musique est dans les âmes immortelles, mais tant que nous restons captif de nos grossiers vêtements de boue, elle ne parvient pas à nous, nous ne Tentendons pas (1). »
Shakespeare eut le langage lyrique de son temps et le mania d'une main très souple et très ferme ; il ne fut pourtant pas un lyrique dans la stricte acception du mot, un homme qui se regarde, s'écoute, se palpe, se prend pour sujet, se chante lui-même ; un de ces malheureux qui n'ont cessé de pleurer avec les saules de Babylone depuis Pétrarque jusqu'à Leopardi, même au delà. Au contraire, s'il est un homme qui se soit effacé dans son œuvre, ce fut bien lui. c Un bon lecteur, disait Emerson, peut, d'une
(1) 6it, Jessica. Look how the floor of hetfren Is thick inlaid with patines of bright gold : There*B not the smallest orb which thon behold'at Bat in bis motion like an angel sings, Btill qniring to the yoong-ej'd chérubins. Such harmony is in immortal soûls ; But, whilst this muddy Testure of decay Doth g^ossly close it in, we cannot hear it.
(^Tke MtrchatU of Venice^ acte Y, se. 1.)
Voir aussi la chasse du lièvre dans le poème de Vewuê and Adoniê, Du lyrisme à Teuphuisme U n'y avait alors qu'un pas. M. Paul Stapfer relut, dans l'autre poème de jeunesse que Shakespeare a signé, the Râpe of Lucrèce, cette phrase étonnante sur Lucrèce endormie : a Sa main de lis est sous sa joue de rose, frustrant d'une caresse légitime cet oreiller qui se sépare en deux, et des deux côtés se relève pour réclamer le baiser qui lui est dû. p Shakespeare et V antiquité, t, P', 120 (1879).
certaine façon ^ faire son nid dans le cerveau de Platon, et se mettre à penser de là, mais non dans le cerveau de Shakespeare ; nous restons toujours à la porte. (1) » Ses œuvres ne nous donnent sur lui aucun renseignement ; on a déjà vu que les Sonnets ne fournissent que des documents fort troubles et passablement équivoques ; on en pourrait dire autant de ses drames, où il évite de se montrer. Cette discrétion n'a fait qu'intriguer davantage la curiosité des critiques allemands : l'un d'eux, et non des moindres, Gervinus (1), a voulu déterminer l'évolution du caractère et du talent de son auteur, d'après la chronologie dé ses pièces. Au commencement, beaucoup d'hésitation et de tâtonnements : le petit paysan de Stratford arrive à Londres et ne trouve pas sa voie : alors il imite, ou collabore, ou reprend de vieux sujets qu'il traite librement, en les marquant de sa griffe {Titics Androni- ÙU8, Pericîes, Henry VI, etc.). Ce métier de subalterne dure peu. Arrive bientôt le plein épanouissement de la jeunesse et du bonheur (1591-1598) : c'est le temps des comédies gaies (Two gentlemen of Veronaj Midsummer nighfs dream), des amours comiques et même tragiques ; c'est alors que Roméo et Juliette peuvent répéter le vers si touchant de Dante :
Amor conduBse noi ad ona morte.
Survient une troisième période de maturité, de tristesse ; les tragédies se suivent, plus nombreuses que les comédies, les grands drames, tous pleins de terreur ou de
(1) A good reader can, in a sort, nestle into Plato'a brain and think from thence, but not into Shakespeare's ; we are still ont of doors. «- Emeraoni Représentative men.
pitié 9 paraissent coup sur coup entre 1605 et 1611 : King Lear, Maeheih, Julius CcRsar^ Antony and Cleopor tra^ CariolanuSy Othello, Mais tout cela est conjectural. Après Malone, Chalmers et Drake qui avaient essayé de se mettre d*accord pour fixer la chronologie des drames et qui n'y sont point parvenus, d'autresont amenédes opinions ou des hypothèses nouvelles. On se perd dans toute cette érudition, dans toute cette sagacité dépensée pour démasquer un homme et le refaire au goût du public. Le critique chasse le poète qui passa toute sa vie à se dérober, Tarrète aucoind*un bois, le fouille sans vergogne, l'interroge, non seulement sur ses plaisirs ou ses peines d'amour, mais encore sur ses opinions : fut-il protestant ou catholique ? Shakespeare ne répond pas. Dans tels de ses drames, il flétrit la cour romaine, Tépiscopat qui absout Richard III, l'invincible Armada qui voulait ramener l'Angleterre aux anciens dogmes ; ailleurs cependant, avec une tolérance périlleuse, il semble admettre le purgatoire, la confession, le couvent, même le crucifix; il ennoblit, en y enveloppant la tête d'un souverain, la cagoule du moine : «r il allie la race arabe à la race chrétienne, en mariant Othello à Desdemona, comme en mariant Lorenzo à Jessica, il réconcilie la famiUe chrétienne avec la tribu juive (1) 3. Cependant cette intention si probable, Shakespeare ne l'a jamais avouée ; ici encore ce sont les commentateurs qui lui ont forcé la main.
Connaissons-nous mieux sa poUtique ? Plusieurs de ses contemporains, même au théâtre, se piquaient d'arborer un drapeau : Massinger se disait républicain, Beaumont et
(1) François-Victor Hugo, traducteur, Œuvres complètes de Shakes» peare, introdaction au tome XII (1878).
Fletcher, légitimiistes. Shakespeare fit-il comme eux ? On ne le sait pas. Certes, dans ses drames historiques, il a Tair d'exécrer « ces tyrans divers qu'on nomme peuple ou roi 2», et d'ajouter avec un des nôtres : que ces malfaiteurs
Déshonorent la pourpre et salissent la boue, La honte qal les couTie est la même pour moi !
mais il nous montre aussi des figures royales d'une grande majesté; d'autre part, dans Julius Cœsar^ c'est le républicain, le régicide Brutus qui a le beau rôle. Il est donc impossible d'entrer dans la pensée de Shakespeare : il ne patronait aucune idée, parce qu'il les comprenait toutes et que, parvenu à une certaine hauteur de génie, l'homme supérieur cesse de pouvoir être partisan. Les comédies et les drames ne nous renseignent que sur certaines théories littéraires de notre auteur. Nous pouvons déterminer assez nettement ce qu'il pensait des unités. Il n'en pensait rien, ne les acceptait pas comme règle, profitait des libertés acquises et, en général, s'affranchissait le plus possible de toutes les conventions. Il se raille quelque part par la bouche de Polonius, de toutes les classifications qui encombraient déjà la scène.
c Les acteurs sont ici. Monseigneur... les meiUeurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale comique, l'histoire pastorale^ la tragédie historique, la tragi-comédie, les pièces avec unité ou les poèmes sans règles. Sénèque ne peut être lourd, ni Plante trop léger pour eux ; pour le genre régulier, comme pour le genre Ubre, ils n'ont pas leurs pareils. :»
On a cru longtemps, en lui prêtant nos préoccupations de 1830 que c'était un rude condottiere du romantisme
SHAKESPEABE. 445
et qa*il livrait sur son théâtre du Olobe des bïEktailIes d'Hemani. Tout aa plas discatait-il ces questions avec Ben Jonson, au cabaret de Ja Sirène. Tel critique en retard voyait encore, il y a dix ans, dans Trcïltcs and Orêssida une sorte de parodie de Tépopée et du théâtre grec ; quelque chose comme la BMé ffélèné.
Rien de plus inexact. La pièce est tout simplement une de ces légendes antiques, refaites par le moyen-âge, ramassées par nos chroniqueurs et &bliers, reprises par Boccace et par Ghaucer. Il importe de noter que TEurope, Rome en tête, adopta surtout les légendes troyennes, où les Troyens étaient sympathiques (1) : Énée, Hector, Troïlas et leurs descendants : Francien, Brute, etc., fondateurs des dynasties qui devaient régner en Occident. Shakespeare était, comme tout le monde, pour les Troyens ; voilà pourquoi il bafoue les Grecs et ménage Hector. Là conmie partout, il cherche Thomme : que l'humanité dans Cressida» dans Troïlus, dans Pandarus, dans Thersite, et jusque dans Diomède qui marchait sur la pointe des pieds ! A côté de cela, s'exaltaient des morceaux grandement tragiques ; on voyait Cassandre en fureur traverser la scène en roulant des prophéties foudroyantes, et Ton ne pouvait entendre sans émotion les lamentations de Troïlus sur la mort d'Hector, son ami. lie drame n^est donc pas une parodie, et les règles n'y sont pas violées plus qu'ailleurs ; Shakespeare ne s'en tourmentait guère : il lui arriva même, peut-être sans le vouloir, de les observer, ce fut dans sa dernière oeuvre^ the Tempest
T7ne fois dans Winier*8 Tah^ il eut à enjamber d'un seul bond seize années entre le troisième et le quatrième acte.
(1) Paul Stapfer, Op, cit.
446 LA BÉFOBME.
Étonné lui-même de la liberté qu'il avait prise, il crut devoir la justifier en amenant le Temps en personne sur les planches, déguisé en Prologue et chargé de dire tout franc au public :
<r Moi qui plais à quelques-uns et qui éprouve tous les hommes ; objet de joie et de terreur pour les bons et pour les méchants ; moi qui fais et qui défais Terreur, je prends ici sur moi (car je me nomme le Temps) de me servir de mes ailes. Ne me faites point de reproche, n'incriminez pas mon vol rapide, si je glisse par-dessus seize années, laissant inexploré tout ce vaste intervalle, puisqu'il est en mon pouvoir de renverser la loi, et, dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, de fonder et d'anéantir une coutume. Laissez-moi rester ce que je fus, ce que je suis toujours, avant l'ancien ordre de choses comme avant le nouveau. Je demeure le témoin des siècles écoulés qui ont inauguré des usages maintenant abolis ; je survivrai aux plus récentes innovations qui régnent de nos jours, et je ternirai l'éclat du temps présent qui, semblable à ce conte, ne sera bientôt plus qu'une vieille histoire. Avec votre permission, je retourne mon sablier et j'avance considérablement mon récit, comme si vous aviez dormi dans l'intervalle. 2>
C'est ainsi qu'il se tira très aisément d'un scrupule. Il prenait pourtant son art au sérieux. A regarder de près son œuvre, on constate avec étonnement qu'il n'inventa rien et n'innova pas. Cependant, si on le suit de près, on arrive à cette conclusion inattendue qu'il essaya sur le théâtre anglais la même réforme qui devait être poussée si loin sur le nôtre. Il adoucit le drame, l'apaisa, en écarta de plus en plus les clowns, en éteignit le feu d'artifice des hyperboles. Il voulait que Hamlet fut un
cavalier. Il demande aux comédiens de rester dans le simple et dans le yrai, de parler couramment :
«c Si vous braillez cette tirade comme font beaucoup de nos acteurs, j^aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. Ne sciez pas Tair avec vos bras, usez de tout sobrement. Au milieu du torrent, de la tempête, du tourbillon même de la passion, ayez et conservez une modération qui lui donne de rharmonie. 2>
Ainsi parle Hamlet aux comédiens ; tout l'art classique est dans ce précepte.
« Cela me blesse, ajoute-t-il, jusque dans Tâme de voir un robuste gaillard à perruque échevelée mettre une passion en lambeaux, voire en haillons, et fendre les oreilles de la galerie, qui généralement n'apprécie qu'une pantomime incompréhensible et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce gaillard-là, qui exagère ainsi le matamore et outrehérode Hérode. »
Shakespeare va plus loin ; il ne se contente pas de donner d'excellents conseils et de magnifiques exemples, il combat face à face Tenemi, le précieux, Teuphuisme. L'enflure italienne et espagnole régnait avant lui, à Londres, comme elle régnait avant Corneille, à Paris. Hamlet ose parodier, devant un public de précieux ridicules, les festons et les astragales du grand style maniéré :
c Pyrrhus est maintenant tout gueule : il est horriblement coloré du sang des mères, des pères, des flUes, des fils, cuits et empâtés sur lui par les maisons en flammes qui prêtent une lumière tyrannique et damnée à de vils massacres, etc. »
Voilà tout ce qu'on peut affirmer avec quelque certitude sur la carrière du dramatiste, les progrès de son talent et
rinfluence quMl exerça pendant sa vie. Après avoir débuté par rimitatiott, il fit en esprit son voyage d'Italie, d'oii il rapporta les poèmes erotiques de Vénus et de Lucrèce* Plus tard, il se corrigea de ses défauts. Ses premières œuvres sont les plus précieuses : les comédies les plus débordantes, les drames historiques les plus féroces (Ri^ ehard III), Petit à petit, il s'apaise, le progrès qui se fait en lui est celui que produit partout la culture qui avance : la pensée s^élève, la forme se dégage et s^éclaire, Tesprit comme la main s^adoucit. La dernière des comédies quMl ait laissées est entièrement classique, non seulement de coupe mais de mouvement et d'impression : c'est une œuvre calme. Mirande épouse Ferdinand, le sylphe Ariel triomphe de Caliban le mauvais drôle, et Prospère le charmeur, Tenchanteury le poète, brise sa baguette magique pour aller se reposer dans la paix des champs sous le toit rustique de Stratford.
Tel est l'effet produit sur ses contemporains. Bientôt après sa mort, il paraîtra sauvage ou du moins inculte. Milton l'appellera le toild Shakespeare. Be son temps, on l'appelait le poète à la langue de miel. Il adoucit donc le théâtre, mais ce fut là son moindre mérite. Un autre eût pu le faire sans avoir son génie, et à défaut de cet autre, le mouvement naturel de la civilisation. Ce qu'il y eut en lui de merveilleux, d'inexplicable, ce fut une faculté maîtresse que ni la race, ni le climat, ni le milieu n'auraient pu produire tout seuls. Il fut le plus étonnant créateur d'hommes qui ait existé en littérature. G^est par là qu'il domine de toute la tête ses contemporains, ses devanciers et ses successeurs.
Regardez-les donc, ces hommes qu'il a créés ou plutôt élevés, poussés au point où, sans cesser d'être des individus, ils deviennent des types.
C'est un point à souligner dès à présent pour qu'il ne soit jamais perdu de vue : les personnages de Shakespeare, tous distincts, n'avaient pas la prétention de rendre un caractère abstrait, tout d'une pièce, n'existant que par sa passion ou son ridicule, son vice ou sa vertu. Othello par exemple, c'est sans doute le jaloux ; pour ceux qui aiment k symboliser, ce sera peut-être la jaJousie. Pour le dramatiste, c'est autre chose encore : un More, un capitaine, un généreux qui a le sang chaud, se monte la tête, agit en Africain. Que sont auprès de lui les Orosmane ? Sedaine disait, au siècle dernier : c Celui qui n'a su prendre que Zaïre dans Othello y a laissé le meilleur. »
Il est diflScile cependant de nous reconnattre au milieu de cette foule sortant de terre à l'appel de Shakespeare et accourant à lui, de l'antiquité, du monde romain, du moyen âge, de la renaissance, de tous les coins de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre où il avait tant de modèles sous la main. Cette multitude peut être partagée en plusieurs groupes : les précieux, les passionnés, les scélérats, les bouffons par-dessus lesquels triomphe le gros Falstaff. Les précieux, nous les connaissons déjà pour les avoir rencontrés dans les comédies : c'est Biron et Rosalinde, Béatrice et Bénédict, la princesse de France et le roi de Navarre, c'est enfin ce charmant Mercutio qui n'avait qu'un défaut, celui de trop aimer les querelles.
450 LA BÉFOBME.
Cependant, loin d'avouer cette faiblesse, il la reprochait à d'autres et disait à son ami BenvoUo :
<ic Oui, s'il existait deux êtres comme toi, nous n'en aurions bientôt plus un seul, car l'un tuerait l'autre. Toi ? mais tu te querelleras avec un homme qui aura au menton un poil de plus ou de moins que toi ! Tu te querelleras avec un homme qui fera craquer des noix, par cette unique raison que tu as l'œil couleur noisette : il faut des yeux comme les tiens pour découvrir là un grief ! Ta tête est pleine de querelles, comme l'œuf est plein du poussin ; ce qui ne Tempêche pas d'être vide, comme l'œuf cassé, à force d'avoir été battue à chaque querelle. Tu t'es querellé avec un homme qui toussait dans la ru^ parce qu'il avait réveillé ton chien endormi au soleil. Un jour, n'astu pas cherché noise à un tailleur parce qu'il portait un pourpoint neuf avant Pâques, et à un autre parce qu'il attachait ses souliers neufs avec un vieux ruban ? Et c'est toi qui me fais un sermon contre les querelles? d
Quant aux passionnés et aux scélérats, nous les retrouverons dans les grands drames historiques et psychologiques.
Place maintenant aux bouffons, à ce Falstaff*, le plus colossal de tous, si exorbitant de toutes manières qu'on le croirait inventé par Babelais. Il s'est mis, non seulement hors la loi, mais hors de toute règle : n'ayant que des vices et les ayant tous, il pousse l'immoralité jusqu'à des hauteurs où on ne la voit plus. Aussi, ne contrariait-il pas la pruderie de la reine Elisabeth ; aujourd'hui encore, il amuse tous les Anglais : l'épaisseur de sa graisse suffit à les mettre en joie. Ce qui le sauve, c'est une gaieté naturelle et tenace qui ne le quitte pas, même quand il est battu ou mystifié. D'autre part, il avoue très
nettement qa'îl a peur de la mort. Si c'est une dette qu'il doit payer à Dieu, rien ne presse : il attend réchéance et n'est point assez sot pour courir après un créancier qui ne lui demande rien. Voilà pourquoi il ne se bat pas à la guerre et se tient à une honnête distance des combattants. Il est le plastron de tout le monde, mais il se moque aussi de tout le monde.
Très capable de détrousser les gens et de se faire détrousser par eux, il raconte cet exploit dans une taverne, en se vantant d'avoir fait un fameux coup :
< Je suis un coquin, si je n'ai pas croisé l'épée avec une douzaine d'entre eux, deux heures durant. J'ai échappé par miracle ! J'ai reçu huit bottes à travers mon pourpoint, quatre à travers mon hant-de-chausses ; mon bouclier est percé de part en part ; mon épée est ébréchée comme une scie à main. Ecce signum. Je ne me suis jamais mieux comporté depuis que je suis un homme. Tout a été inutile. Peste soit de tous les couards ! Qu'ils parlent, eux ; s'ils disent plus on moins que la vérité, ce sont des scélérats, ce sont des fils de ténèbres ! ]»
Ce qu'il y a de plus amusant dans la scène, c'est que ces forfanteries de Falstaff sont étalées devant le prince Henri, l'héritier de la couronne, qui était présent à l'affaire et peut la démentir sur-le-champ.
« Je ne veux pas, dit le prince, être plus longtemps complice de ce mensonge... Cet impudent couard, ce casseur de reins de cheval, cetteénorme montagne de chair... »
Falstaff veut arrêter le prince en l'appelant : « Meurtde-faim ! peau de gnome, langue de veau séohée » : les bouffons ont toujours été familiers avec les grands seigneurs. Mais Henri ne se laisse pas arrêter par ce flux de paroles, et ajoute :
« Nous VOUS avons vus, tous quatre, tomber sur quatre hommes ; vous les avez garrottés, et vous vous êtes emparés de leur avoir... Écoutez, maintenant, comme un simple récit va vous confondre... Alors, nous deux, nous sommes tombés sur vous quatre, et d'un mot nous vous avons fait lâcher votre prise, et nous nous la sommes appropriée, si bien que nous pouvons vous la montrer ici dans la maison. Et quant à vous, Falstaff, vous avez emmené vos tripes avec une agilité, avec une promptitude, avec une prestesse ! Et tout en courant, vous mugissiez : grâce ! avec les beuglements les plus plaintifs que jamais veau ait poussés. Quel misérable il feut que tu sois, pour avoir ébréché ton épée comme tu l'as fait et venir dire ensuite que c'est en te battant ! Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire, pourras-tu trouver à présent pour te soustraire à ta confusion manifeste ?
« — Pardieu, je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. Ah ça, écoutez-moi, mes maîtres : étaitce à moi de tuer l'héritier présomptif ? Devais-je attenter au prince légitime ? Eh ! tu sais bien que je suis aussi vaillant qu'Hercule ; mais remarque l'instinct ; jamais le lion ne touche à un vrai prince. L'instinct est une grande chose ; j'ai été couard par instinct. Je n'en aurai qu'une plus haute idée de moi-même et de toi, ma vie durant, de moi, comme lion vaillant, et de toi comme vrai prince (1). y^
Falstaff joue ce rôle abject et important dans les deux parties du drame dH Henri IV : Henri V, son protecteur et son compagnon de plaisir, n'est encore que prince de Galles et s'oublie de loin en loin dans les cabarets en fort mauvaise compagnie pour mieux connaître son peuple,
(1) Htnri /F, l^" partiCi se. 7, trad. François* Victor Hago.
surtout dans les bas-fonds. Elisabeth fat si fort amusée par le rôle de Falstaff dans le drame historique, qu'elle ordonne au poète de ramener cet homme corpulent dans une pièce purement bourgeoise où on le montrerait amoureux. Il était dangereux de désobéir à la reine ; la comédie fiit faite en quinze jours. C'est un ouvrage tout à fait à part : la seule pièce de Shakespeare toute contemporaine, écrite d'après nature, sans personnage poétique ou idéal : c'est l'hôtelier, le chevalier, Vesçpme, le curé, le juge, le marchand, les garçons d'auberge. Le sujet fut pris dans un conte du Pecorone, le même d'où Molière a tiré f École des Femmes. L'École des Femmes et les Merry Wives of Windsor, deux fleurs sorties de la même tige ! Qui le croirait, si les textes n'étaient pas sous nos yeux ?
Il y a pourtant un rapport entre les deux poètes, malgré la différence des races, des théâtres, des écoles et des publics. En adaptant le conte italien à leurs théâtres, ils l'ont corrigé pour le rendre acceptable. Le récit du conteur florentin est absolument immoral : le mari seul y est ridicule. Dans les adaptations de Shakespeare et de Molière, on voit que la moralité du théâtre a fait des progrès. Chez l'Anglais, ce n'est pas seulement le mari jaloux, c'est encore et surtout le galant ventru qu'on raille sans miséricorde. Chez Molière, il ne s'agit pas du tout du mari : Agnès est libre ; le personnage bafoué est un vieux tuteur qui s'obstine à se marier hors de saison.
Ce qui est bien anglais dans Us Joyeuses commères de Windsor, c'est la complication des intrigues, la foule des personnages, le choc des intérêts divers, la pleine liberté de boufionnerie, la mystification extravagante et fantastique qui termine le drame dans la forêt de Windsor. Il fallait tout cela pour ^yer le public en Angleterre : la
cérémonie du Bourgeois gentilhomme^ qui fut jouée en 1 670 à la Comédie Française, n'est pas une œuvre beaucoup plus sensée et posée. Nous ne devrions pas oublier ces choses-là.
Ce FalstaflF, qui devient sympathique, malgré son cynisme, à force d'imagination et de gaieté, a laissé beaucoup de sentences qui pourraient servir encore. Il a dit aux hommes de gueiTe de son pays, qui n'ont pas toujours suivi ce conseil : « La meilleure partie du courage, c'est la prudence. » Il a dit de lui-même avec une sincérité dont on devrait lui tenir compte : « La chair est faible ; j'ai plus de faiblesse que les autres, ayant plus de chair, d
Malheureusement, Us Commères de Windsor font exception dans l'œuvre de Shakespeare. Il était trop poète pour faire le métier des naturalistes et reproduire exactement ce qu'il voyait. La comédie de fantaisie plaisait mieux au caprice de son imagination, et il ne craignit pas d'aller de la fantaisie jusqu'à la féerie, où Spenser venait de ramener le goût des Anglais. Il fit deux pièces, Midsummer's night dream et the Tempest, la première en sa jeunesse, la seconde à la fin de sa carrière dramatique, et tâcha de s'oublier dans le monde poétique et singulier des gnomes, des lutins, des sylphes et des fées.
Le gnome, qui n'apparaît que dans la Tempête y c'est Caliban, sorte de sauvage diflTorme, nourri de racines, grondant comme une béte sous la main de Prospère, qui l'a dompté. Il hurle incessamment contre son maître, tout en sachant que chaque injure lui sera payée par une douleur. C'est un loup à la chaîne, tremblant et féroce, qui essaie de mordre quand on l'approche et qui se couche en voyant le fouet levé sur son dos. Il a la sensualité crue, le gros rire ignoble, la gloutonnerie de la nature humaine
dégradée... Un matelot débarqué dans l'île, Stefeno, lui donne du vin : il lui baise les pieds et le prend pour un dieu ; il lui demande s'il n'est pas tombé du ciel et l'adore. On sent en lui les passions révoltées et froissées, qui ont hâte de se redresser et de s'assouvir. Stefano a battu son camarade, (c Bats-le bien, dit Oaliban, et, après un peu de temps, j'oserai le battre aussi. y> Il supplie Stefano de venir avec lui tuer Prospère endormi, il a soif de l'y mener ; il danse de joie et voit d'avance son maître la gorge coupée et la cervelle épanchée par terre.
« Je t'en prie, mon roi, ne fais pas de bruit. Vois-tu^ ceci est l'ouverture de sa cellule. Va doucement et entre, fais ce bon meurtre ; tu seras maître de l'île pour toujours, et moi, ton Caliban, je te lécherai les pieds (1). i»
Tel est Caliban, le mauvais gnome, monstre à quatre pattes qui a des jambes d'homme et des nageoires comme des bras : méchant, malfaisant, portant des ongles longs pour déterrer les truffes et agripper des mouettes. Pour l'achever, Shakespeare lui met à la bouche des mots de libre penseur et même de nihiliste. Il s'écrie en parlant de ses bienfaiteurs : <l Bafouons-les, secouons-les, la pensée est libre (2). »
Le lutin, lui, n'est pas mauvais : il protège une famille et lui rend toutes sortes de bons offices, à moins que la famille ne soit ladre et ne lui rogne son morceau de pain ou sa tasse de lait.
Le lutin qui n'est point méchant, mais malicieux c'est
(1) Talne^ Littérature anglaise, t. II, 117.
(2) Float 'em and skoat *em ; and skont 'em and float *em ; Thought is f ree.
{The Tempest, acte III, se. 8.)
le Robin ou le Pack du Songe cFune nuit d'été, celai qui coart toujoars avec ane effrayante vélocité et peat faire ane ceintore aatoar de la terre en qaarante minâtes.
(( N^étes-voofi pas celai, demande ane fée, qai effraie les filles da village, écréme le lait, tantôt dérange le moalin et fait qae la ménagère s*essouf9e vainement à la baratte, tantôt empêche la boisson de fermenter, et égare la nait les vojagears, en riant de lear peine? Ceux qai voas appellent Hobgolin et charmant Pack, voas faites leur ouvrage, et vous leur portez bonheur ; n'êtes-vous pa» celui-là ?
« — Tu dis vrai ; je suis ce joyeux rôdeur de nuit. J'amuse Obéron et je le fais sourire, quand je trompe un cheval gras et nourri de fèves en hennissant comme une pouliche coquette. Parfois je me tapis dans la tasse d'une commère sous la forme exacte d'une pomme cuite, et, lorsqu'elle boit , je me heurte contre ses lèvres et je répands Taie sur son fanon flétri. La matrone la plus sage, contant le conte le plus grave, méprend parfois pour un escabeau à trois pieds : alors je glisse sous son derrière ; elle tombe, assise comme un tailleur, et est prise d'une quinte de toux; et toute l'assemblée de se tenir Jes côtes et de rire, et de pouffer de joie, et d'étemuer, et de jurer
que jamais on n'a passé de plus gais moments »
Legnome hantait les souterrains, le lutin se plaisait an foyer domestique ; plus haut le sylphe, l'elfe qui étaient doux, amoureux du printemps, tout de vert habillés, vivaient dans la nature on dans l'air. Tel se montre Âriel dans la Tempête : il suce où suce l'abeille, a pour lit la clochette d'or de la primevère, s'y couche quand les hiboux crient, s'envole sur le dos d'une chauve-souris, gaiement, à la suite de l'été.
< Gaiement y gaiement, dit-il, je venx vivre désormais sons la fleur qui pend à la branche et se change en nymphe de la mer. ]»
Plus haut encore planerit les fées autour de Titania, leur reine : elles font des rondes, passent leur vie à chanter, à tuer des vers dans des boutons de rose musquée, elles guerroient avec les chauves-souris pour avoir la peau de leurs ailes et en font des cottes aux petits sylphes.
Il serait difficile et maladroit de vouloir raisonner sur des œuvres de pure fantaisie. Deux ou trois points cependant veulent être relevés : tout le Songe cCune nuit éPité repose sur une brouille entre le roi et la reine des fées, Obéron et Titania. La nature entière en est troublée, et non seulement la nature et les hommes, des amoureux qui vivaient en paix se quittent, se fuient, se prennent en horreur : il y a quelque chose dans Pair qui détraque les esprits en desséchant les plantes et qui met partout la défiance et le désaccord. Titania en a conscience et en rejette la faute sur Obéron :
« Jamais depuis le commencement de la mi-été, nous ne nous sommes réunies sur la colline, au vallon, au bois, au pré, près d'une source cailloutée, ou d'un ruisseau bordé de joncs, ou sur une plage baignée de vagues, pour danser nos rondes au sifflement des vents, sans que tu aies troublé nos jeux de tes querelles. Aussi les vents, nous ayant en vain accompagnés de leur zéphir, ont-ils, comme pour se venger, aspiré de la mer des brouillards contagieux qui, tombant sur la campagne, ont à ce point gonflé d'orgueil les plus chétives rivières, qu'elles ont franchi leurs digues. Ainsi le bœuf a traîné son joug en vain, le laboureur a perdu ses sueurs, et le blé a pourri avant que la barbe fut venue à son jeune épi. Le parc est resté vide
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dans le champ noyé et les corbeaux se sont engraissés du troupeau mort. Le mail où Ton jouait à la mérelle est rempli de boue ; et les délicats méandres dans le gazon touffu n'ont plus de trace qui les distingue. Les mortels humains ne reconnaissent plus leur hiver : ils ne sanctifient plus les soirées par des hymnes et des noëls. Aussi la lune, cette souveraine des flots, pâle de colère, remplit Tair d'humidité, si bien que les rhumes abondent. Grâce à cette intempérie, nous voyons les saisons changer ; le givre à crête hérissée s'étale dans le frais giron de la rose cramoisie ; et au menton du vieil Hiver, sur son crâne glacé, une guirlande embaumée de boutons printaniers est miae comme par dérision. Le printemps, l'été, l'automme fécond, l'hiver chagrin échangent leur livrée habituelle, et le monde effaré ne sait plus les reconnaître à leurs produits. Ce qui engendre ces maux, ce sont nos débats et nos dissensions ; nous en sommes les auteurs et. l'origine.
— Mettez-y donc un terme, répond Obéron ; cela dépend de vous. Pourquoi Titania contrarierait-elle son Obéron ? »
Que pensait Shakespeare de ce monde fantastique, entre ciel et terre, où son imagination s'ébattait si librement ? Peut-être nous l'a-t-il dit, à la fin de la pièce, parla bouche de Thésée :
« Tout cela est plus étrange que vrai. Je ne pourrai jamais croire à ces vieilles fables, à ces contes de fée. Les amoureux et les fotis ont des cerveaux bouillants, des fantaisies visionnaires] qui perçoivent le peu que la froide raison ne pourra jamais comprendre. Le fou, l'amoureux et le poète sont tous faits d'imagination. L'un voit plus de démons que le vaste enfer n'en peut contenir, c'est le fou ;
Tamonreux, tout aussi frénétique, voit la beauté d^Hélène sur un front égyptien; ]e regard du poète, animé d*un beau délire, se porte du ciel à la terre et de la terre au ciel ; et comme son imagination donne un corps aux choses inconnues, la plume du poète leur prête une forme et assigne au néant aérien une demeure locale et un nom. Tels sont les caprices d'une imagination forte : pour peu qu'elle conçoive une joie, elle suppose un messager qui l'apporte. La nuit, avec l'imagination de la peur, comme on prend aisément un buisson pour un ours ! )»
Cette déclaration du maître suffit à expliquer pourquoi il ne s'égara pas souvent dans le fantastique. Il s'en servit sans doute dans quelques-uns de ses grands drames {Richard III^ Jules César, ffamUt, Macbeth^ etc.), mais seulement en quelques scènes, et pour produire un grand effet sur le spectateur. Il j revint dans sa dernière œuvre la Tempête y mais en modifiant le genre de telle sorte qu'il le rend très réel et très humain. Ici, les fées ne jouent pas le rôle principal, et une bisbille entre Obéron et Titania ne suffit pas à troubler l'harmonie universelle. C'est un homme, un savant, Prospère, qui gouverne le monde des esprits. II vit seul, dans une île déserte, avec son sylphe et son gnome et n'ayant près de lui qu'une seule créature humaine, sa iille Miranda. C'est elle qui attire toute l'attention aussitôt qu'elle s'est montrée ; jamais Shakespeare n'a produit une figure aussi suave et aussi vraie. Transportée toute enfant dans ce désert, elle n'y a point acquis ces ignorances de salon qu'on attribue si légèrement à l'état de nature, mais il y a chez elle une franchise, une fraîcheur, une pureté d'impressions et d'émotions que la vie mondaine n'a pu ternir. Dès qu'elle voit le prince Ferdinand jeté par un naufrage dans son île, elle dit à son père :
« Qu'est-ce? un esprit? Seigneur, comme il r^arde autour de lui ! Croyez-moi, Monsieur, il revêt une superbe forme, mais c'est un esprit. ]»
Prospère fait le méchant pour éprouver le jeune prince : il le condamne aux travaux les plus durs.
«{ Il 7 a des jeux fatigants, murmure ce fils de roi, mais la fatigue en rehausse le charme ; certains genres d'humi* liations peuvent noblement se subir ; et les plus pauvres moyens mènent à des fins magnifiques. L'humble tâche que je remplis serait pour moi aussi lourde qu'odieuse, si la maîtresse que je sers, ranimant ce qui est mortifié, ne changeait mes peines en plaisirs. Oh ! elle est dix fois plus charmante que son père n'est bourru ; et il est la dureté même. Je dois transporter des milliers de ces bûches, et les mettre en pile, d'après son ordre cruel. Ma douce . maîtresse pleure, quand elle me voit travailler et dit que si vile besogne n'eut jamais pareil exécuteur... Je m'oublie, mais ces douces pensées rafraîchissent mes fatigues et me rendent heureux de mon labeur, i»
 ce moment, entre Miranda, suivie de Prospère, qui se tient à distance.
c Hélas ! je vous en prie, dit-elle à Ferdinand^ ne travaillez pas si dur. Je voudrais qu'un éclair eût brûlé ces bûches qu'il vous est enjoint d'empiler. De grâce, déposez celle-ci et reposez-vous... mon père est tout à ses études.
— 0 maîtresse chérie, s'écrie Ferdinand, le soleil se couchera avant que j'aie terminé la tâche que j'ai à faire.
— Si vous voulez vous asseoir, je porterai vos bûches pendant ce temps-là. De grâce, donnez-moi celle-ci, je vais la mettre sur la pile.
— Non, précieuse créature, j*aimeraiB mieux me rompre les nerfs que de vous voir subir une telle humiliation. >
Une scène qui commence ainsi ne peut que marcher vite, surtout quand la jeune fille est confiante et qu'elle croit son père absent. Miranda demande tout net au prince de Naples :
c M'aimez- vous ?
— 0 ciel ! ô terre ! exclame le jeune homme, soyez témoin de ces accents, et couronnez mes aveux d'une conclusion favorable, si je dis vrai. Si mes paroles sont creuses, changez en malheur tout le bonheur qui m'est destiné.... Oui, plus que tout au monde, je vous aime, je vous estime, je vous honore.
— Niaise que je suis, de pleurer de ce qui fait ma joie. »
C'est dans ces notes vibrantes, point féeriques, profondément humaines, que Shakespeare se relève et se retrouve toujours.
Il se sentait plus à l'aise dans l'histoire que dans la fantaisie. Le drame historique était un moule tout préparé par ses prédécesseurs, on 7 coulait les anciennes chroniques pour apprendre au peuple anglais sa propre histoire et ausssi la moralité de cette histoire. Avant Shakespeare, il y avait déjà au théâtre un Roi Jean, un Edouard P', un Edouard II, les Fameuses victoires d'Henri F, V Histoire du règne d'Henri VI, en trois parties ; la Tragédie de Richard III : toutes ces pièces et beaucoup d'autres que nous passons étaient anonymes et grossières, sauf V Edouard P' de Georges Peele et V Edouard Ilàe Marlowe. Shakespeare reprit ces sujets, en refondit plusieurs, en remania légèrement quelques-uns, en ajouta d'autres au
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répertoire : on eut ainsi son Roi Jean, son Richard II, ses Henri IV ^ Henri V et Henri VI (trois parties) et cet Henri VIII chargé de crimes, qu'on ne pouvait sans témérité faire monter sur la scène, lui, père d'Elisabeth, même sous le règne de Jacques I®'.
Il ne paraît pas qu'en ce temps-là, la police dramatique fût bien ti'acassière : tous ces drames, d'un franc-par- 1er qui nous étonne, passèrent sans difficulté. D'autre part, ils n'étaient pas difficiles à faire. Avec des écriteaux indiquant les décors et une poignée de comparses figurant une bataille rangée, on pouvait aisément presser les faits et remplacer les récits par des actions. Une pièce ainsi conçue n'était guère autre chose qu'une chronique rimée et dialoguée où le dramatiste n'avait qu'à suivre pas à pas le chroniqueur. Shakespeare, cependant, sans rien se refuser de ces licences et en cousant bout à bout des scènes qu'il trouvait toutes faites dans Holinshed, parvint à relever le genre, en y portant la préoccupation qui le suivait partout, letude des caractères et des passions, la recherche de la vérité humaine.
Son Henri V par exemple, celui qui, encore prince de Galles, était le complice de Falstaff, est une des figures que le poète a composées avec le plus de sympathie : aussi a-t-on dit, chez les Allemands, qu'il avait voulu s'y peindre lui-même. Henri, on l'a vu, dans sa jeunesse évaporée, hante les tavernes avec de jeunes bandits, leur permettant de détrousser les passants et s'amusant luimême à voler les voleurs. Le caractère du prince est complexe : on dirait un écervelc qui s'égaie avec préméditation, se grise de parti-pris en gardant toute sa tête. Puis, l'âge vient, son vieux père va lui laisser la couronne ; il s'agit de la porter dignement et, à cet effet, de congédier Falstaff
KHÂKESPEARE. 463
et les autres compagnons de débauche. Mais tout cela est prémédité de longae main. Henri s^était dit à lui-même, dès les premières scènes de la pièce :
« Je vous connais tous et je veux bien me prêter quelque temps à rhumeur effrénée de votre désoeuvrement. En cela, je veux imiter le soleil qui permet aux nuages infimes et pestilentiels de voiler au monde sa beauté, afin d^être admiré davantage, lorsqu'après s'être fait désirer, ilconsent à reparaître en dissipant les sombres et hideuses brumes de vapeurs qui semblaient Tétouffer. Si les jours de fête remplissaient toute Tannée, le plaisir serait aussi fastidieux que le travail, mais, venant rarement, ils viennent toujours à souhait ; et rien ne plaît que ce qui fait événement. Aussi, lorsque je rejetterai cette vie désordonnée, et que je paierai la dette que je n'ai jamais contractée, plus je dépasserai ma promesse, plus j'étonnerai les hommes. Et, comme un métal qui reluit sur un terrain sombre, ma réforme, brillant sur mes fautes, aura plus d'éclat et attirera plus les regards qu'une vertu qu'aucun contraste ne fait ressortir. Je veux &illir, mais pour faire de mes défaillances un mérite, en rachetant le passé quand les hommes y compteront le moins, i»
Viennent les années sérieuses, Henri se couvre de gloire à la guerre et devient roi. Alors, rejetant loin de lui son passé, il tient la promesse qu'il s'est faite. Falstaff, qui ne doute de rien, veut l'aborder avec la familiarité d^autrefois :
« Mon roi ! mon Jupiter ! c'est à toi que je parle, mon cœur!
— Je ne te connais pas, vieux homme, répond le roi. Mets-toi à tes prières. Que les cheveux blancs vont mal à un fou et à un bouffon ! J'ai longtemps vu en rêve un
homme de cette espèce, aussi gonflé d'orgie, aossi vieux et aussi profane ; mais, étant réveillé, je méprise mon rêve. Tâche désormais d'avoir moins de ventre et plus de vertu ; renonce à la gourmandise ; sache que la tombe s'ouvre pour toi trois fois plus large que pom* les autres hommes. Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon. Ne t'imagine pas que je sois ce que j'étais. Car, Dieu le sait et le monde s'en apercevra, j'ai rejeté de moi l'ancien homme, et je rejetterai ainsi ceux qui furent mes ^compagnons. Quand tu entendras dire que je suis encore ce que j'ai été, rejoins-moi, et tu seras ce que tu étais, le tuteur et le pourvoyeur de mes dérèglements. Jusque-là, je te bannis sous peine de mort, comme j'ai banni le reste de mes corrupteurs, et je te défends de résider à moins de dix milles de notre personne. Quant aux moyens d'existence, je les fournirai, afin que le manque de ressources ne vous force pas au mal ; et si nous apprenons que vous vous êtes réformés, alors dans la mesure de votre capacité et de votre mérite, nous vous donnerons de l'emploi, i»
Parmi ces pièces empruntées à Thistoire d'Angleterre, il en est une qui, par la puissance et l'ampleur, dépasse toutes les autres. L'auteur, encore jeune, y est déjà maître de toutes les ressources de son art. Il ne lui manque plus que la chose essentielle, la mesure qu'il acquerra plus tard. Ce drame est Richard III : encore un tyran, sans doute, mais non un inconscient comme le roi Jean ni un halluciné comme Macbeth, c'est un être difforme et défiguré moralement par sa difformité. Désespérant d'être aimé, il se résigne à la haine publique. Dès la première scène, parlant seul comme une sorte de prologue, il le dit cyniquement : ce Moi en qui est tronquée toute noble proportion, moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi
qu^elIe a envoyé avant le temps dans le monde des vivants^ difforme, inachevé, tout an plus à moitié fini, tellement e&tropié et contrefait que les chiens aboient quand je m'arrête près d^eux ; eh bieb, moi, dans cette molle et alan* guissante époque de paix, je n'ai d'autre plaisir pour passer les heures que d'épier mon ombre au soleil et de décrire ma propi'e di£f6rmité. »
Nous voilà donc avertis, nous savons à qui nous avons affaire. Loin d'épargner Richard, le poète l'exagère et le charge même des crimes que les historiens tiennent pour douteux. Avant le lever du rideau, le monstre a déjà tué le prince de Galles et peut-être le roi Henri VI, Pendant la durée de la pièce, il fait jeter son frère Clarence en prison, où après l'avoir poignardé, des assassins le noient dans un tonneau de malvoisie. Richard n'a pas besoin de tuer son autre frère, le roi Edouard lY, qui est en train de se suicider par la débauche. En revanche, avec une férocité tenace, l'ambitieux, déjà couvert de sang, qui aspire au trône, sacrifie tout ce qui s'élève entre le trône et lui : le comte Rivers, lord Grey, sir Thomas Yaughan, lord Hastings qui avait voulu protéger la race d'Edouard; puis les deux enfants d'Edouard, le prince de Gkilles et le duc d'York. C'est ainsi que de crime en crime et de perfidie en perfidie, — car Richard garde continuellement le masque de la religion, de la loyauté et de la générosité, — il parvient à s'asseoir sur le trône et à s'y croire inamovible. Il y a chez lui une verve de fraude, une rage de sang qui ne se montre chez aucun autre : il immole sans merci non seulement tout ce qui lui résiste, mais encore tout ce qui hésite à le seconder (Buckingham). Ce crapaud bossu, comme l'appelle la reine Marguerite, n'a pas seulement le génie, l'intelligenoe et la force du mal, il en a encore la
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fascination. Dès le commencement da drame, apiës une scène, il est vrai, très longae, il obtient la main de la reine Anne, veuve d'un prince qu'il a tué, et menant le deuil d'un roi qu'il a tué. Â la fin de là pièce, il demande et il obtient la main de la fille d'Elisabeth, veuve d'Edouard et mère des deux jeunes princes que Richard vient de &ire égorger. L'homme est si puissant que ces énormités paraissent possibles.
Il y a aussi beaucoup de grandeur dans les malédictions prophétiques de la vieille reine Marguerite d'Anjou qui, au début de la pièce, pour réjouir sa vengeance, prophétise à chacun une mort prochaine et sinistre. Elle dit AUX courtisans :
€ Bivers, et toi, Dorset, vous étiez là, et tu y étais aussi, lord Hastings, quand mon fils fut frappé de leurs poignards sanglants. Je prie Dieu que nul de vous ne vive son âge naturel, et que vous soyez tous &uchés par quelque accident imprévu !
— As-tu fini ta conjuration, horrible sorcière flétrie? interrompt Richard.
— J'allais le lâcher, reprend Marguerite. Arrête , chien ! car tu m'entendras. Si le ciel tient en réserve des châtiments plus terribles que tous ceux que je puis te souhaiter, oh ! qu'il les garde jusqu'à ce que tes crimes soient mûrs, et qu'alors il précipite son indignation sur toi, le perturbateur de la paix du pauvre monde ! Que le ver du remords ronge éternellement ton âme ! Puisses-tu, tant que tu vivras, suspecter tes amis comme des traîtres, et prendre les traîtres les plus profonds pour tes plus chers amis ! Que le sommeil ne ferme jamais ton œil funèbre, si ce n'est pour qu'un rêve accablant t'épouvante par un enfer d'affreux démons! Avorton marqué par le diable! Pourceau
dévorant ! Toi qui fus désigné à ta naissance pour être Tesclave de la nature et le fils de Tenfer ! Guenille de rhounenr! toi, exécrable...
— Marguerite ! exclame Richard.
— Richard!
— Quoi ?
— Je ne t^appelle pas.
— Je te demande pardon alors, je croyais que tu m'avais appelé de tous ces noms odieux.
— Oui, certes; mais je n'attendais pas de réponse. Oh ! laisse-moi finir la période de mes malédictions !
— Je Tai achevée, moi, par : Marguerite !
— Ainsi, dit Elisabeth, vous avez exhalé vos malédictions contre vous-même.
— Pauvre reine en peinture! répond Marguerite. Vaine effigie de ma fortune ! Pourquoi donc verses-tu tout ce miel sur la monstrueuse araignée dont la toile meurtrière t'enveloppe de toutes parts? Folle! folle ! Tu repasses le couteau qui te tuera. Un jour viendra où tu souhaiteras que je t'aide à maudire ce crapaud tout bossu de venin ! »
Les prédictions de Marguerite s'accomplissent. Vers la fin du drame, il 7 a un trio de désespoir entre les trois reines tombées, assises devant le palais, sur la terre nue : Elisabeth, qui vient de perdre ses fils ; la duchesse d'York, mère d'Edouard IV, de Clarence et de Richard, meurtrier de Clarence ; enfin Marguerite, la désespérée, «c experte en malédictions, » comme l'appelle Elisabeth qui lui dit, les mains jointes :
< Apprends-moi donc à maudire mes ennemis.
— Abstiens-toi de dormir la nuit, et jeûne le jour ; compare ton bonheur mort à ton bonheur vivant, repré-
sente-toi tes enfants plus beaux encore quHls n'étaient, et celui qui les a tués, plus hideux qu'il n'est : exalter une perte, c'est en empirer l'auteur. N'oublie rien de tout cela, et tu apprendras à maudire. t>
Enfin justice est &ite : le comte de Eichmond, qui sera plus tard Henri VII, vient venger Jes victimes, fermer les plaies civiles et ramener la paix. C'est dans une bataille suprême où il perd le trône et la vie que Richard pousse le cri célèbre :
« Un cheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval ! »
Quant aux drames romains, empruntés à Plutarque (il y en a trois : Coriolan^ Jules César, Antoine et Cléopâtre)^ le poète y reste fidèle à son système dramatique, s'inquiète peu des faits, accepte ceux qui lui sont fournis par les documents et cherche toujours la bête ou T&me humaine. Ce qui l'attire et le tourmente dans le sujet de Cariolany c'est Coriolan. Faut-il voir en lui un héros de sa foi, un martyr de sa cause ? Les citoyens romains qui le jugent nient qu'il ait tout fait pour son pays :
(c II a tout fait pour plaire à sa mère et pour servir son orgueil, d C'est un aristocrate parlant au peuple avec arrogance : c< Ah ! si la noblesse mettait de côté ses scrupules et me laissait tirer l'épée, je ferais de ces milliers de manants une hécatombe de cadavres aussi haute que ma lance. i^Un tribun du peuple, Siciniusditde lui : «c Sa nature, stimulée parle succès, dédaigne jusqu'à l'ombre qu'il foule en plein midi, d S'il n'est point avide des premiers titres et des premiers rangs, c'est encore à cause de son esprit impérieux, il vent rester son maître : «c J'aime mieux servir les Romains à ma guise, que de les commander à la leur. }» Trop orgueilleux pour se plaire aux louanges qu'il
SHAKESPEARE. 4GÎ)
trouvait indignes de lui, il dédaignait jusqu'aux honneurs du consulat : pour les obtenir, il refusa longtemps d'invoquer les suffrages du peuple et de lui montrer ses blessures. Vaincu enfin par Tobsession des conseils, des exhortations, des supplications qui lui venaient de partout et que ne lui épargnait même pas sa mère, il consentit à se présenter au Forum, mais en posant tout d'abord des conditions toujours insultantes : « Que les citoyens à qui on le fait parler se lavent le visage et se nettoient les dents ! ».
Plus tard, cédant encore aux instances de sa mère, il consent à se justifier devant le peuple, mais voici comment il se justifie. Au premier mot que lui adresse un général, il répond violemment :
a Je ne veux rien savoir. Qu'ils me condamnent aux abîmes de la mort tarpéienne, à Texil du vagabond, à Técorchement, aux langueurs du prisonnier, lentement affamé, je n'achèterai pas leur merci au prix d'un mot gracieux ; non , pour tous les dons dont ils disposent, je ne ravalerais pas ma fierté jusqu'à leur dire : Bonjour ! )>
Puis il se laisse exiler : <r C'est par mépris pour vous que je tourne le dos à votre cité : il est un monde ailleurs. » Puis il se réfugie chez l'ennemi, marche avec lui sur £omc et quand il est devant la ville,, résiste à toutes les prières, à toutes les excuses, ne veut pas même voir son ami, son ancien partisan, Menenius, et ne cède qu'à sa mère Véturie que Shakespeare, comme Plutarque, appelle Yolumnie. On le voit, l'aristocrate persiste : ce qu'il respecte, c'est la sang, la race, le nom, la famille; voilà pourquoi il est bon fils.
Jules César est beaucoup moins intéressant. Shakespeare se plaît à le montrer par les petits côtés : faiblesse physique, poltronnerie superstitieuse, sourd d'une oreille, tom*>
470 LA RÉPOKMB.
bant du haut mal, de plus arrogant et emphatique. On s'est fort étonné que ce grand homme^ qui a donné son nom au drame, disparaisse tout à coup au troisième acte et laisse Faction se poursuivre et se dénouer sans lui. La réponse est facile : Thomme disparaît, mais le nom reste. Il ne meurt pas, mais il demeure dans ce qu'il a en lui d'immortel : l'empereur et l'empire. Son spectre se dressera encore devant Brutus :
« Qui es-tu ? demande le rebelle épouvanté à l'esprit de Jules César, qui erre par le monde et tourne les épées des patriotes romains contre leurs propres entrailles.
— Je suis ton mauvais gém'e, répond le spectre, et nous nous reverrons à Philippes. i^
Le personnage sympathique du drame, c'est Brutus^ une belle nature, non telle cependant que la représente la tradition oq une certaine imagination : ce n'est pas le buste de Michel- Ange; c'est un homme d'étude devenu ^ malgré ses répugnances, un homme d'action et jeté par les événements hors de sa nature (1). Au bruit des réclamations populaires, Brutus, celui de l'histoire, dit doucement : « Je crains que le peuple ne choisisse César pour son roi.
— Vous ne le voudriez donc pas ? demande Cassius.
— Non, je ne le voudrais pas et pourtant j'aime bien César. »
Il aimait aussi la musique, et Cassius, un puritain^ maigre, ne l'aimait pas. Tous ces traits alors étaient relevés par les poètes qui passaient pour barbares.
Ce qu'il y a de merveilleux dans Jules Cisar, c'est le peuple : jamais Shakespeare n'a peint la vile multitude
(1) Gaston Boisaier, cité par H. Paul Stapfer.
avec pins de colère et de mépris. Ancnn spectateur, aucun lecteur ne saurait oublier les deux discours prononcés au Forum, après l'assassinat de César, par Brutus et Antoine. Brutus est logique, très ferme et très serré, sans effets d'orateur; il parle en prose. L'effet qu'il produit sur les masses est si grand quand il leur dit qu'il a tué son meilleur ami pour que cet ami n'usurpe pas le titre royal de César, que les citoyens s'écrient :
« Vive Brutus! vive, vive Brutus! — Ramenons-le chez lui en triomphe. — Donnons-lui une statue au milieu de ses ancêtres. — Qu'on le nomme César. i>
C'est là peut-être le mot le plus profond qui ait été dit au théâtre.
Antoine n'est pas sans rapports avec Brutus : lui aussi est artiste, seulement il aime le paraître et l'apparat. Il adresse cette prière à ceux qui viennent de frapper César : H Tuez-moi près de lui, ce serait une belle mort, n» Antoine est bon, généreux, prodigue, oriental. Croyant CléopÂtre morte, il veut mourir pour la rejoindre : c Là où les âmes couchent sur des fleurs, nous irons la main dans la main et nous éblouirons les esprits de notre auguste apparition. Didon et son Énée perdront leur cortège, et la foule des spectres nous suivra. ]»
A Cléopâtre le poète a voulu donner une physionomie : elle n'est pas belle de cette beauté correcte et froide qu'on inflige à toutes les reines de théâtre ; c'est une charmeuse qui sait toutes les langues ; sa voix est une musique. ^ Enchanteresse, magicienne, fée, sorcière, serpent du Nil à qui tout sied : gronder, rire, pleurer ; chez qui toutes les passions réussissent à paraître belles et à se faire admirer, j» Ainsi la juge Antoine.
« Je l'ai vue une fois, raconte Enobarbus, sauter dans
462 LA lUÊFOBME.
répertoire : on eut ainsi son Eoi Jean, son Richard II, ses Henri /F, Henri V et Henri VI (trois parties) et cet Henri VIII chargé de crimes, qu'on ne pouvait sans témérité faire monter sur la scène, lui, père d'Elisabeth, même sous le règne de Jacques P".
Il ne paraît pas qu'en ce temps-là, la police dramatique fût bien ti*acassière : tous ces drames, d'un franc-par- 1er qui nous étonne, passèrent sans difficulté. D'autre part, ils n'étaient pas difficiles à faire. Avec des échteaux indiquant les décors et une poignée de comparses figurant une bataille rangée, on pouvait aisément presser les faits et remplacer les récits par des actions. Une pièce ainsi conçue n'était guère autre chose qu'une chronique nmée et dialoguée où le dramatiste n'avait qu'à suivre pas à pas le chroniqueur. Shakespeare, cependant, sans rien se refuser de ces licences et en cousant bout à bout des scènes qu'il trouvait toutes faites dans Holinshed, parvint à relever le genre, en y portant la préoccupation qui le suivait partout, Fétude des caractères et des passions, la recherche de la vérité humaine.
Soxi Henri V par exemple, celui qui, encore prince de Galles, était le complice de Falstaff, est une des figures que le poète a composées avec le plus de sympathie : aussi a-t-on dit, chez les Allemands, qu'il avait voulu s'y peindre lui-même. Henri, on l'a vu, dans sa jeunesse évaporée, hante les tavernes avec de jeunes bandits, leur permettant de détrousser les passants et s'amusant luimême à voler les voleurs. Le caractère du prince est complexe : on dirait un ècervelé qui s'égaie avec préméditation, se grise de parti-pris en gardant toute sa tête. Puis, l'âge vient, son vieux père va lui laisser la couronne ; il s'agit de la porter dignement et, à cet effet, de congédier Falstaff
et les autres compagnons de débauche. Mais tout cela est prémédité de longue main. Henri s'était dit à lui*méme, dès les premières scènes de la pièce :
K Je vous connais tous et je veux bien me prêter quelque temps à rhumeur effrénée de votre désœuvrement. En cela, je veux imiter le soleil qui permet aux nuages infimes et pestilentiels de voiler au monde sa beauté, afin d'être admiré davantage, lorsqu'après s'être fait désirer, il consent à reparaître en dissipant les sombres et hideuses brumes de vapeurs qui semblaient Tétouffer. Si les jours de fête remplissaient toute Tannée, le plaisir serait aussi fastidieux que le travail, mais, venant rarement, ils viennent toujours à souhait ; et rien ne plaît que ce qui fait événement. Aussi, lorsque je rejetterai cette vie désordonnée, et que je paierai la dette que je n'ai jamais contractée, plus je dépasserai ma promesse, plus j'étonnerai les hommes. Et, comme un métal qui reluit sur un terrain sombre, ma réforme, brillant sur mes fautes, aura plus d'éclat et attirera plus les regards qu'une vertu qu'aucun contraste ne fait ressortir. Je veux &illir, mais pour faire de mes défaillances un mérite, en rachetant le passé quand les hommes y compteront le moins, i»
Viennent les années sérieuses, Henri se couvre de gloire à la guerre et devient roi. Alors, rejetant loin de lui son passé, il tient la promesse qu'il s'est faite. Falstaff , qui ne doute de rien, veut l'aborder avec la familiarité d^autrefois :
< Mon roi ! mon Jupiter ! c'est à toi que je parle, mon cœur!
— Je ne te connais pas, vieux homme, répond le roi. Mets-toi à tes prières. Que les cheveux blancs vont mal à un fou et à un bouffon ! J'ai longtemps vu en rêve un
464 LA BÉFOKMË.
homme de cette espèce, aussi gonflé d*orgîe, aossi vieux et aussi profane ; mais, étant réveillé, je méprise mon rêve. Tâche désormais d^avoir moins de ventre et plus de vertu ; renonce à la gourmandise ; sache que la tombe s^ouvre pour toi trois fois plus large que poui* les autres hommes. Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon. Ne t^imagine pas que je sois ce que j'étais. Car, Dieu le sait et le monde s'en apercevra, j'ai rejeté de moi Tancien homme, et je rejetterai ainsi ceux qui furent mes compagnons. Quand tu entendras dire que je suis encore ce que j'ai été, rejoins-moi, et tu seras ce que tu étais, le tuteur et le pourvoyeur de mes dérèglements. Jusque-là, je te bannis sous peine de mort, comme j'ai banni le reste de mes corrupteurs, et je te défends de résider à moins de dix milles de notre personne. Quant aux moyens d'existence, je les fournirai, afin que le manque de ressources ne vous force pas au mal ; et si nous apprenons que vous vous êtes réformés, alors dans la mesure de votre capacité et de votre mérite, nous vous donnerons de l'emploi. "»
Parmi ces pièces empruntées à l'histoire d'Angleterre, il en est une qui, par la puissance et l'ampleur, dépasse toutes les autres. L'auteur, encore jeune, y est déjà maître de toutes les ressources de son art. II ne lui manque plus que la chose essentielle, la mesure qu'il acquerra plus tard. Ce drame est Richard III : encore un tyran, sans doute, mais non un inconscient comme le roi Jean ni un halluciné comme Macbeth, c'est un être difforme et défiguré moralement par sa difformité. Désespérant d'être aimé, il se résigne à la haine publique. Dès la première scène, parlant seul comme une sorte de prologue, il le dit cyniquement : d Moi en qui est tronquée toute noble proportion, moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi
qu^elIe a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme, inachevé, tout an plus à moitié fini, tellement e&tropié et contrefait que les chiens aboient quand je m'arrête près d'eux ; eh bieb, moi, dans cette molle et alan* guissante époque de paix, je n'ai d'autre plaisir pour passer les heures que d'épier mon ombre an soleil et de décrire ma propi'e difformité. »
Nous voilà donc avertis, nous savona à qui nous avons affaire. Loin d'épargner Richard, le poète l'exagère et le charge même des crimes que les historiens tiennent pour douteux. Avant le lever du rideau, le monstre a déjà tué le prince de Galles et peut-être le roi Henri VI. Pendant la durée de la pièce, il fait jeter son frère Clarence en prison, on après l'avoir poignardé, des assassins le noient dans un tonneau de malvoisie. Richard n'a pas besoin de tuer son autre frère, le roi Edouard lY, qui est en train de se suicider par la débauche. En revanche, avec une férocité tenace, l'ambitieux, déjà couvert de sang, qui aspire au trône, sacrifie tout ce qui s'élève entre le trône et lui : le comte Ri vers, lord Grey, sir Thomas Yaughan, lord Hastings qui avait voulu protéger la race d'Edouard; puis les deux enfants d'Edouard, le prince de Galles et le duc d'York. C'est ainsi que de crime en crime et de perfidie en perfidie, — car Richard garde continuellement le masque de la religion, de la loyauté et de la générosité, — il parvient à s'asseoir sur le trône et à s'y croire inamovible. Il y a chez lui une verve de fraude, une rage de sang qui ne se montre chez aucun antre : il immole sans merci non seulement tout ce qui lui résiste, mais encore tout ce qui hésite à le seconder (Bnckingham). Ce crapaud bossu, comme l'appelle la rejne Marguerite, n'a pas seulement le génie, l'intelligence et la force du mal, il en a encore la
LA RéFOEHK.
fascination. Dès le commencement da drame, apiës une scène, il est vrai, très longae, il obtient la main de la reine Anne, veuve d'un prince qn^il a tné, et menant le deuil d'un roi qu'il a tué. Â la fin de là pièce, il demande et il obtient la main de la fille d'Elisabeth, veuve d'Edouard et mère des deux jeunes princes que Richard vient de &ire égorger. L'homme est si puissant que ces énormités paraissent possibles.
Il y a aussi beaucoup de grandeur dans les malédictions prophétiques de la vieille reine Marguerite d'Anjou qui, au début de la pièce, pour réjouir sa vengeance, prophétise à chacun une mort prochaine et sinistre. Elle dit aux courtisans :
<c Bivers, et toi, Dorset, vous étiez là, et tu y étais aussi, lord Hastings, quand mon fils fut frappé de leurs poignards sanglants. Je prie Dieu que nul de vous ne vive son âge naturel, et que vous soyez tous &uchés par quelque accident imprévu !
— As-tu fini ta conjuration, horrible sorcière flétrie? interrompt Richard.
— J'allais le lâcher, reprend Marguerite. Arrête , chien î car tu m'entendras. Si le ciel tient en réserve des châtiments plus terribles*que tous ceux que je puis te souhaiter, oh ! qu'il les garde jusqu'à ce que tes crimes soient mûrs, et qu'alors il précipite son indignation sur toi, le perturbateur de la paix du pauvre monde ! Que le ver du remords ronge éternellement ton âme ! Puisses-tu, tant que tu vivras, suspecter tes amis comme des traîtres, et prendre les traîtres les plus profonds pour tes plus chers amis ! Que le sommeil ne ferme jamais ton œil funèbre, si ce n'est pour qu'un rêve accablant t'épouvante par un enfer d'affreux démons! Avorton marqué par le diable! Pourceau
dévorant ! Toi qui fus désigné à ta naissance pour être resclave de la natare et le fils de Fenf er ! Guenille de rhounenr! toi, exécrable...
— Marguerite ! exclame Richard.
— Richard!
— Quoi?
— Je ne t^appelle pas.
— Je te demande pardon alors, je croyais que tu m*avais appelé de tous ces noms odieux.
— Oui, certes; mais je n^attendais pas de réponse. Oh ! laisse-moi finir la période de mes malédictions !
— Je Tai achevée, moi, par : Marguerite !
— Ainsi, dit Elisabeth, vous avez exhalé vos malédictions contre vous-même.
— Pauvre reine en peinture! répond Marguerite. Vaine effigie de ma fortune ! Pourquoi donc verses-tu tout ce miel sur la monstrueuse araignée dont la toile meurtrière t'enveloppe de toutes parts? Folle ! folle ! Tu repasses le couteau qui te tuera. Un jour viendra où tu souhaiteras que je t'aide à maudire ce crapaud tout bossu de venin ! »
Les prédictions de Marguerite s'accomplissent. Vers la fin du drame, il 7 a un trio de désespoir entre les trois reines tombées, assises devant le palais, sur la terre nue : Elisabeth, qui vient de perdre ses fils ; la duchesse d'York, mère d'Edouard lY, de Clarence et de Richard, meurtrier de Clarence ; enfin Marguerite, la désespérée, « experte en malédictions, » comme l'appelle Elisabeth qui lui dit, les mains jointes :
c Apprends-moi donc à maudire mes ennemis.
— Abstiens-toi de dormir la nuit, et jeûne le jour; compare ton bonheur mort à ton bonheur vivant, repré-
sente-toi tes enfants plus beaux encore quUls n'étaient, et celui qui les a tués, plus hideux qu'il n'est : exalter une perte, c'est en empirer l'auteur. N'oublie rien de tout cela, et tu apprendras à maudire. i>
Enfin justice est &ite : le comte de Eichmond^ qui sera plus tard Henri VII, vient venger^les victimes, fermer les plaies civiles et ramener la paix. C'est dans une bataille suprême où il perd le trône et la vie que Eichard pousse le cri célèbre :
<ï Un cheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval ! »
Quant aux drames romains, empruntés à Plutarque (il y en a trois : Coriolan, Jules César, Antoine et Oléopâtre), le poète y reste fidèle à son système dramatique, s'inquiète peu des faits, accepte ceux qui lui sont fournis par les documents et cherche toujours la bête ou l'âme humaine. Ce qui l'attire et le tourmente dans le sujet de Gorklan^ c'est Coriolan. Faut-il voir en lui un héros de sa foi, un martyr de sa cause ? Les citoyens romains qui le jugent nient qu'il ait tout fait pour son pays :
« Il a tout fait pour plaire à sa mère et pour servir son orgueil, d C'est un aristocrate parlant au peuple avec arrogance : «: Ah ! si la noblesse mettait de côté ses scrupules et me laissait tirer l'épée, je ferais de ces milliers de manants une hécatombe de cadavres aussi haute que ma lance. sUn tribun du peuple^ Siciniusditde lui : <>: Sa nature, stimulée parle succès, dédaigne jusqu'à l'ombre qu'il foule en plein midi, d S'il n'est point avide des premiers titres et des premiers rangs, c'est encore à cause de son esprit impérieux, il veut rester son maître : <c J'aime mieux servir les Eomains à ma guise, que de les commander à la leur. » Trop orgueilleux pour se plaire aux louanges qu'il
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trouvait indignes de lui, il dédaignait jusqu'aux honneurs du consulat : pour les obtenir, il refusa longtemps d'invoquer les suffrages du peuple et de lui montrer ses blessures. Vaincu enfin par Tobsession des conseils, des exhortations, des supplications qui lui venaient de partout et que ne lui épargnait même pas sa mère, il consentit à se présenter au Forum, mais en posant tout d'abord des conditions toujours insultantes : « Que les citoyens à qui on le fait parler se lavent le visage et se nettoient les dents ! ».
Plus tard, cédant encore aux instances de sa mère, il consent à se justifier devant le peuple, mais voici comment il se justifie. Au premier mot que lui adresse un général, il répond violemment :
e: Je ne veux rien savoir. Qu'ils me condamnent aux abîmes de la mort tarpéienne, à l'exil du vagabond, à l'écorchement, aux langueurs du prisonnier, lentement affamé, je n'achèterai pas leur merci au prix d'un mot gracieux; non , pour tous les dons dont ils disposent, je ne ravalerais pas ma fierté jusqu'à leur dire : Bonjour ! »
Puis il se laisse exiler : « C'est par mépris pour vous que je tourne le dos à votre cité : il est un monde ailleurs. > Puis il se réfugie chez l'ennemi, marche avec lui sur Eomc et quand il est devant la ville,, résiste à toutes les prières, à toutes les excuses, ne veut pas même voir son ami, son ancien partisan, Menenius, et ne cède qu'à sa mère Véturie que Shakespeare, comme Plutarque, appelle Yolumnie. On le voit, l'aristocrate persiste : ce qu'il respecte, c'est la sang, la race, le nom, la famille; voilà pourquoi il est bon fils.
Jules César est beaucoup moins intéressant. Shakespeare se plaît à le montrer par les petits côtés : faiblesse physique, poltronnerie superstitieuse, sourd d'une oreille, tom-»
bant du haut mal, de plus arrogant et emphatique. On s'est fort étonné que ce grand bommei qui a donné son nom au drame, disparaisse tout à coup au troisième acte et laisse Taction se poursuivre et se dénouer sans lui. La réponse est facile : l'homme disparait, mais le nom reste. Il ne meurt pas, mais il demeure dans ce qu'il a en lui d'immortel : l'empereur et l'empire. Son spectre se dressera encore devant Brutus :
<ic Qui es-tu ? demande le rebelle épouvanté à l'esprit de Jules César, qui erre par le monde et tourne les épées des patriotes romains contre leurs propres entrailles.
— Je suis ton mauvais génie, répond le spectre, et nous nous reverrons à Philippes. »
Le personnage sympathique du drame, c'est Brutus, une belle nature, non telle cependant que la représente la tradition 01; une certaine imagination : ce n'est pas le buste de Michel- Ange; c'est un homme d'étude devenu, malgré ses répugnances, un homme d'action et jeté par les événements hors de sa nature (1). Au bruit des réclamations populaires, Brutus, celui de l'histoire, dit doucement : a Je crains que le peuple ne choisisse César pour son roi.
— Vous ne le voudriez donc pas ? demande Cassius.
— Non, je ne le voudrais pas et pourtant j'aime bien César. »
Il aimait aussi la musique, et Cassius, un puritain» maigre, ne l'aimait pas. Tous ces traits alors étaient relevés par les poètes qui passaient pour barbares.
Ce qu'il y a de merveilleux dans Jules César ^ c'est le peuple : jamais Shakespeare n'a peint la vile multitude
(1) Gaston Boissier, cité par K. Paul Stapfer.
avec pla8 de colère et de mépris. Aucun spectateur, aucun lecteur ne saurait oublier les deux discours prononcés au Forum, après l'assassinat de César, par Brutus et Antoine. Brutus est logique, très ferme et très serré, sans effets d'orateur; il parle jen prose. L'effet qu'il produit sur les masses est si grand quand il leur dit qu'il a tué son meilleur ami pour que cet ami n'usurpe pas le titre royal de César, que les citoyens s'écrient :
« Vire Brutus! vive, vive Brutus! — Ramenons-le chez lui en triomphe. — Donnons-lui une statue au milieu de ses ancêtres. — Qu'on le nomme César. »
C'est là peut-être le mot le plus profond qui ait été dit an théâtre.
Antoine n'est pas sans rapports avec Brutus : lui aussi est artiste, seulement il aime le paraître et l'apparat. Il adresse cette prière à ceux qui viennent de frapper César : « Tuez-moi près de lui, ce serait une belle mort. :» Antoine est bon, généreux, prodigue, oriental. Croyant Cléopâtre morte, il veut mourir pour la rejoindre : c Là où les âmes couchent sur des fleurs, nous irons la main dans la main, et nous éblouirons les esprits de notre auguste apparition. Didon et son Énée perdront leur cortège, et la foule des spectres nous suivra. j>
A Cléopâtre le poète a voulu donner une physionomie : elle n'est pas belle de cette beauté correcte et froide qu'on inflige à toutes les reines de théâtre ; c'est une charmeuse qui sait toutes les langues ; sa voix est une musique. <c Enchanteresse, magicienne, fée, sorcière, serpent du Nil à (jui tout sied : gronder, rire, pleurer ; chez qui toutes les passions réussissent à paraître belles et à se faire admirer. » Ainsi la juge Antoine.
«( Je l'ai vue une fois, raconte Enobarbus, sauter dans
la rue quarante pas à cloche-pied : ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle faisait d'une défaillance une beauté et qu'à bout de respiration elle respirait le charme... L'âge ne saurait la flétrir ni l'habitude épuiser sa variété infinie, d
Dans tout ce qu'elle feit, dans tout ce qu'elle dit, elle ne connaît pas de frein ; il lui plaît de ravaler Fui vie, épouse d'Antoine, en l'appelant la femme mariée : « Que dit la femme mariée ? » Elle a pour Antoine une affection très passionnée ; ce n'est qu'après une longue résistance qu'elle le laisse partir pour Rome : pendant son absence, qui doit être longue, elle voudrait boire de la mandragore pour tomber endormie et ne plus penser à rien.
«c 0 Charmion, demande-t-elle tout à coup à son esclave, où crois-tu qu'il est maintenant ? Est-il debout ou assis ? Est-il à pied ou à cheval ? 0 heureux cheval, chargé du poids d'Antoine, sois vaillant ! car sais-tu qui tu portes ? le demi- Atlas de cette terre, le bras et le cimier du genre humain ! En ce moment il parle et dit tout bas : Où est mon serpent du vieux Nil! car c'est ainsi^qu'il m'appelle, ^
Peu après un messager arrive d'Itahe.
(c D'Italie ? » s'écrie Cléopâtre en bondissant vers lui.
Le messager murmure :
<r Madame, Madame...
— Antoine est mort ! Si tu dis cela, drôle, tu assassines ta maîtresse ; mais s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu viens m'apprendre, voici de l'or et voici mes veines les plus bleues à baiser ; prends cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres et n'ont baisée qu'en tremblant.
— D'abord, Madame, il est bien...
— Tiens, voici encore de l'or. »
Enfin, le messager lâche sou secret : Antoine est marié à Octavie, sœur de César. Aussitôt la nature éclate dans sa fureur et sa violence native : Cléopâtre bat le messager, comme Elisabeth battait ses filles d'honneur. Nous savons aussi par les chroniqueurs du temps que la reine d'Angleterre prenait partout avec une étrange curiosité des renseignements sur Marie Stuart ; Shakespeare n'a pas négligé ce trait de caractère.
« As-tu aperçu Octavie ?
— Oui, reine redoutée.
— Où?
— A Rome, Madame. Je l'ai regardée en face ; je l'ai vue marcher entre son frère et Marc- Antoine.
— Est-elle aussi grande que moi ?
— Non, madame.
— L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix claire ou sourde ?
— Madame, je l'ai entendue parler : sa voix est sourde.
— Cela n'a rien de gracieux ! Elle ne peut lui plaire longtemps. Voix sourde et taille naine. A-t-elle de la majesté dans sa démarche ?
— Elle se traîne. Immobile ou marchant, elle est toujours la même. Elle a l'air d'un corps plutôt que d'une âme, d'une statue plutôt que d'une personne vivante.
— Est-ce certain ?
— Oui, ou je ne sais pas observer
— Estime son âge, je t'en prie.
— Madame, elle est veuve.
— Veuve, Charmion, tu entends.
— Et je crois bien qu'elle a trente ans.
— As-tu sa figure dans l'esprit ? Est-elle longue ou ronde ?
— Eonde jusqu'à Texcès.
— Avec cette forme de visage, on est presque toujours niais. Ses cheveux, de quelle couleur ?
— Bruns, madame, et son front est aussi bas que si elle Tavait commandé tel.
— Voici de l'or pour toi. Tu ne dois pas prendre mal mes premières vivacités. Je veux que tu fasses un nouveau voyage. Je te trouve très propre aux affaires. »
il ne suffit pas à Shakespeare que Gléopâtre aime Antoine ; il veut encore qu'elle soit femme et qu'elle porte toutes les défaillances, toutes les pusillanimités de son sexe dans les guerres universelles qui se livraient alors. Elle prend peur à la bataille d'Actium, fléchit vers le vainqueur, donne la main à baiser au messager d'Octave, puis se réconcilie avec Antoine et le trahit encore; enfin, elle éclate en admiration quand il meurt et se frappe ellemême non parce qu'elle a tout perdu, mais pour échapper à l'humiliation d'être menée en triomphe à Rome et regardée de près par la populace, qui sent mauvais. Voilà pourquoi elle se laisse piquer par <c le joli serpent du Nil qui tue sans faire souffiîr i^.
Ce beau drame suffit à renverser une théorie soutenue avec éclat au siècle dernier et maintenue jusqu'à nos jours avec une certaine persévérance : on a prétendu et on prétend encore qu'il ne peut plus y avoir d'intérêt au théâtre que dans la tragédie domestique. Il serait facile de réduire Cléopâtre à ces proportions et d'en faire une sorte de courtisane bourgeoise; mais aurions-nous alors ce grand choc : l'Europe, l'Asie, l'Afrique soulevées et jetées l'une sur l'autre i)ar le caprice d'une femme de plaisir ? Aurionsnous, selon l'énergique expression de Hazlitt, l'écroulement de tout un monde au milieu d'une orgie ?
Ce côté ironique et poignanb de la situation n'échappe pas au vieux Enobarbus, un vétéran sceptique et dévoué, qui aime Antoine, voit ce qui se passe et prédit ce qui arrivera. Il avait assisté au banquet de Misène, offert sur sa galère par Sextus Pompée aux triumvirs qui se sont partagé le monde connu. L'un de ceux-ci , Lépide, roule sous la table ivre-mort. <c Voilà un vigoureux gaillard, dit Enobarbus en montrant Tesclave qui a relevé Lépide. — Pourquoi ? demande Menas. — Il porte le tiers du monde : ne vois-tu pas? :» Sur quoi, la musique joue et les deux autres tiers du monde, Antoine et Octave, se mettent à danser : la république est morte et Tempire est fait.
C'est la moralité de cette comédie.
Cela dit, et en laissant de côté certains ouvrages, conmie Timon d' Athènes, dont l'authenticité n'est point un article de foi, nous n'avons plus à citer que des chefs-d'œuvre : le Eoi Lear, Othello, Macbeth, Hamlet. Quant au premier, le Roi Lear, il est encore discuté de nos jours avec un étrange acharnement. On ne veut pas admettre la superbe indifférence de Shakespeare à l'endroit de la fable ; on ne lui permet pas d'accepter une simple donnée de conte populaire et de bâtir dessus un de ses drames les plus amples, les plus palpitants, les plus chargés de pitié et de terreur. Il 8*agit,on le sait, d'un père qui, pour éprouver ses trois filles, demande à chacune, séparément : Combien m'aimes-tu? Les deux aînées répondent par d'emphatiques protestations d'amour filial ; la réponse de
la troisième, Cordelia, est plus discrète et plus sincère :
Mon père es et j'aime tant toi Gomme je mon père aimer doi, Tant as, tant vaux et tant je t'aime.
Or, Shakespeare acceptait ce que lui donnaient les légendes, les chroniques ou les décamerons : sa préoccupation était de mettre les personnages d'accord avec les données. Comment expliquer l'aveuglement d'un père capable de partager son royaume entre les deux filles qui le flattent et de déshériter, en la maudissant, la Cendrillon qui lui a dit la vérité ? Hé , bon Dieu ! c'est tout simple. Il nous montrera d'emblée, posera son Lear en prince hébété par le pouvoir suprême , rapportant tout à lui , égoïste, absolu, n'admettant aucune résistance, grisé d'encens ; il tombe de son haut quand Cordelia lui parle franchement.
(( Si jeune et si peu tendre !
— Si jeune et si sincère ! répond-elle.
— Eh bien ! que la sincérité soit ta dot. »
Be the truth thj dower !
Tout part de là. La suite est indiquée : les filles aînées sont ingrates. Lear ne commande plus, il implore, d'abord le ciel :
d 0 cieux, si vous aimez les vieillards, si votre doux pouvoir encourage l'obéissance, si vous-mêmes êtes vieux, faites de cette cause la vôtre, lancez vos foudi-es et prenez mon parti. s>
Le tonnerre accourt à l'appel, mais contre Lear, non contre Goneril ou Regane :
or Ciel, gronde de toutes tes entrailles ! crache, flamme ! jaillis, pluie! Pluie, vent, foudre, flamme, vous n'êtes
point mes filles. Éléments, je ne vous accuse pas d'ingratitude. Jamais je ne vous ai donné de royaume, jamais je ne vous ai appelés mes enfants. Vous ne me devez pas obéissance ! Laissez donc tomber sur moi Thorreur à plaisir ! d
Avec le malheur vient la pitié. Sur cette bruyère où il est exposé à toutes les impitiés de la nature, il s'inquiète d'un autre, du pauvre bouflFon de cour qui l'a suivi : « Comment es-tu , mon enfant ? As-tu froid ? J'ai froid moi-même... Pauvre diable de fou, j'ai une part de mon cœur qui s'attriste aussi pour toi j»... Et non seulement il s'intéresse à son fou, mais à tous les pauvres sans asile : « Pauvres indigents tout nus, oii que vous soyez, vous que ne cesse de lapider cet impitoyable orage, têtes inabritées, estomacs inassouvis, comment sous vos guenilles trouées et percées à jour, vous défendez- vous contre des temps pareils ? Oh ! j'ai pris trop peu de souci de cela. :» On comprend que dans ce tumulte, tempête du dedans, tempête du dehors, il devienne fou. Cette folie ne s'apaise que sous Tœil caressant de Cordelia, mais trop tard. Ce vieillard brisé par tant d'épreuves ne saurait plus porter, comme le voulait la légende, la couronne d'Angleterre. Sa dernière fille, la seule bonne, meurt elle-mêhie. A quoi bon lui survivre ? Il a souffert trop longtemps, il ne faisait qu'usurper sa vie.
t< Ne troublez pas son âme, dit Kent... Oh! laissez-le partir I C'est le haïr que vouloir sur la roue de cette rude vie l'étendre plus longtemps.
— Oh ! il est parti en effet, répond Edgar.
— L'étonnant, reprend Kent, c'est qu'il ait souffert si longtemps : il usurpait sa vie...
— Il nous faut subir le fardeau de cette triste époque ; dire ce que nous sentons, non ce qu'il faudrait. 2»
C'est dans cette œuvre touffae que passe la lumineuse figure de Cordelia, cette Cendrillon que vit et qu'aima Shakespeare. Rien de plus idéal, et à côté, rien de plus brutal que certaines scènes : c'est là que Comouailles arrache de ses mains les deux yeux de Giocester et les écrase en criant : a: A bas, vile gelée ! j> (jOutvUejêlly!)
£n lisant ces férocités, on se croirait transportée la première jeunesse du poète, au temps où il imitait Marlowe et les Croquemitaines du théâtre enfantin. Cependant il était toujours préoccupé d'adoucir la scène. Dans OtheUo, par exemple, la nouvelle italienne de Qiraldi Cinthio (ffêcatammithi, III, 7) ne lui fournissait qu'un More anonyme (le nom d'Othello est de Shakespeare) , homme très vaillant, très vertueux, très sympathique à Desdé* mone, mais qui, c'est l'opinion d'Iago, ne tarderait pas à l'ennuyer <r avec son teint noir ». <c Vous autres Mores, disait Desdémone, vous vous enflammez si violemment, que la moindre chose vous excite à courroux et vengeance. D Shakespeare suit la fable jusque dans les petits moyens indiqués par Cintio, l'anecdote du mouchoir par exemple; toutefois, dans la scène capitale de la fin, il semble reculer. Nous trouvons son dénouement féroce : on n'étouffe plus sur la scène une femme entre des coussins et des matelas. Cinthio, le conteur italien, avait pourtant raconté un assassinat bien plus bestial encore. Le More est décidé à tuer sa femme,mais hésite entre l'épée et le poison. L'enseigne (lago) lui dit : « J'ai trouvé un bon et sûr moyen. La maison où vous demeurez est très vieille, et le plancher de votre chambre a beaucoup de fentes; il faut que nous battions Desdémone, avec une chausse pleine de sablon, tant qu'elle en meure afin qu'en elle n'apparaisse signe de meurtrissure et coup; quand elle
sera morte, noas ferons tomber une partie du plancher, et lui romprons la tête, feignant qu'une poutre, en tombant, la lui ait rompue et tuée ; et de cette manière, personne n*aura aucun soupçon de vous : et chacun estimera qu'elle sera morte par une infortune. »
Le cruel conseil fut agréé du More, et ayant attendu le temps convenable, étant une nuit couché avec elle et ayant déjà caché renseigne dans une garde-robe prochaine, renseigne, suivant le mot du guet, fit je ne sais quel bruit en la garde-robe, et le More, Tayantentendu dit à sa femme :
€ Âs-tu ouï ce bruit ?
— Oui, dit-elle.
— Lève-toi, dit le More, et vois ce que c'est. »
La pauvre Desdémone se leva, et aussitôt qu'elle fut auprès de la garde-robe , l'enseigne en sortit, étant fort et puissant, lui donna un grand coup de chausse pleine d'arène, sur l'échiné, et la fit tomber, sans pouvoir à peine mettre hors son haleine.
Mais elle appela le mieux qu'elle put le More, pour lui aider : lequel étant sorti du lit, lui dit : « Méchante femme, tu as le salaire de ta déshonnêteté ; on traite ainsi celles qui, feignant d'aimer leurs maris, leur font des cornes. »
La pauvre femme entendant cela, et se sentant arrivée à la fin, pour ce que l'enseigne lui avait redoublé un coup, dit qu'elle appelait la justice divine, en témoignage de sa foi, puisqu'elle ne pouvait avoir celle du monde, et appelant Dieu à son aide, au troisième coup elle demeura morte et tuée par le méchant enseigne !
Cette asphyxie entre deux matelas , si fort reprochée à l'auteur d'Othello, n'est donc qu'un adoucissement, une commutation de peine. Et quand on compare le récit en-
fantin da conte à la magistrale scène du drame, on est étonné de voir à quelle dignité, à quelle majesté de pensée et d'expression le maître a su s'élever tout en laissant échapper çà et là quelques mots de bas étage dans cet accès de folie où tout son être n'est plus que passion. Voilà un fait sur lequel on n'insistera jamais assez, car il jalonne la route de Tart en tous pays et en tous temps : ce que Corneille commencera en France dans trente ans, Shakespeare l'a déjà essayé à Londres.
Cela dit, ce qu'il y a de vraiment supérieur dans Othello comme partout, c'est l'étude de l'homme, celle du More, homme intelligent et presque délicat, dont la jalousie fait une brute ignoble; celle de Desdémone étonnante d'ingénuité, d'abnégation, de tendresse, de soumission, d'imprudence, l'épouse trop loyale pour résister longtemps à la calomnie, à la perfidie des ennemis de son bonheur ; enfin lago, le chef-d'œuvre : l'envieux de toute joie des autres, empli de fiel et de haine, l'être mauvais, méchant, qui a droit plus que Triboulet à cette devise sinistre :
Mêler da fiel au Yin dont nn autre s'enivre, Si quelque bon instinct germe en toi, l'effacer, Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser, Traverser chaque soir comme un mauvais génie Ces fêtes qui pour moi ne sont qu'une ironie ; Démolir le bonheur des autres par ennui. N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui, Et contre tous, partout où le hasard nous pose, Porter toujours en soi, mêler à toute chose. Et garder et cacher sous un rire moqueur Un fond de vieille haine extravasée au cœur.
Encore un pas, et nous atteignons Macbeth, la plus belle étude psychologique du maître.
On a voulu voir, dans les parties fantastiques de Farrière-plan, quelque réminiscence ou quelque essai de restauration de la fatalité antique. Rien de plus faux, de moins shakespearien, c Les hommes, cher Brutus, sont les maîtres de leurs destinées ; si nous ne sommes que des subalternes, la faute en est à nous et non à nos étoiles. » Ainsi parlait Cassius, qui exprimait peut-être Tidée de l'auteur. En tout cas, avant de rencontrer les sorcières, Macbeth était déjà un ambitieux ; ce mot qu'on lui jette : « Tu seras roi ! :» ne fait que mettre sa passion en branle et la pousser à Toeuvre. c Si la chance, pense-t-il, veut me faire roi, la chance peut bien me couronner sans que je m*en mêle. i»
Au fond, c'est ce qu'il voudrait : arriver au faîte les mains nettes et propres. Sa femme, qui le connaît bien, dit de lui : c Je me défie de ta nature : elle est trop pleine du lait de la tendresse humaine pour que tu saisisses le plus court chemin. Tu veux bien être grand ; tu as de l'ambition, mais pourvu qu'elle soit sans malaise. Ce que tu veux hautement, tu le veux saintement ; tune voudrais pas tricher, et tu voudrais bien mal gagner. Ton but... te crie : c Fais cela pour m'atteindre. j» Et cela, tu as plutôt peur de le faire que désir de ne pas le faire. Accours ici, que je verse mes esprits dans ton oreille, et que ma langue valeureuse chasse tout ce qui s'écarte du cercle d'or dont le destin et une puissance surnaturelle semblent t'avoir couronné. >
Macbeth a donc des terreurs, des scrupules, c Si ce coup pouvait être tout et la fin de tout, ici-bas, rien qu'ici-bas, sur le sable mouvant de ce monde, je me jetterais tête baissée dans la vie à venir I » Mais ici , l'action s'impose, non par la fatalité, qui ne sait ce qu'elle fait,
Tr-
mais par l'inexorable logique des choses. Un clou chasse l'autre, un crime chasse l'autre; impossible de monter sur le trône sans supprimer le roi ; impossible d'y rester sans abattre les fils du roi ; impossible d'y faire souche, sans détruire Banque et la race de Banque qui doit fournir une lignée de rois. Tout cela doit être : ce n'est point fatal, c'est nécessaire. Macbeth, une fois engagé dans le sang, ne peut s'arrêter ni reculer : il y marchera sans cesse en frappant toujours, à droite et à gauche, tout ce qui lui fait obstacle, tout ce qui lui fait ombrage, jusqu'à ce qu'il y soit enfoncé si profond qu'il n'en puisse plus sortir. Tout cela est d'autant plus tragique, que Macbeth ne semble pas entraîné jusque-là par sa nature ; il n'est pas cruel, et il doit l'être malgré lui pour sauver sa fortune et sa race.
Sa femme, lady Macbeth, est autrement plus forte, au commencement du moins, dans le mal. On a dit que le poète avait voulu peindre en elle l'infamie pure : cette conjecture ne paraît pas exacte ; d'abord, aux yeux d'un esprit supérieur, l'infamie pure n'existe pas ; puis Shakespeare a montré comme un parti pris d'indiquer en courant chez cette méchante femme quelque chose d'humain : le sens conjugal, le sentiment maternel et une ombre de piété filiale. Elle est allée jusqu'au lit où reposait le roi Duncan, mais n'a point osé le frapper, et elle dit pourquoi : « S'il n'avait pas ressemblé dans son sommeil à mon père, j'aurais fait la chose. y>
La femme n'est donc pas éteinte en elle ; voilà pourquoi elle invoque les esprits qui accompagnent la pensée de la mort : « Dépouillez-moi de mon sexe, rendez-moi implacable et cruelle, épaississez mon sang, barrez le passage à la pitié, afin que nuls scrupuleux retours à la nature
n^ébranlent mon dessein et ne mettent une trêve entre lui et son exécution. t> Elle demande aax ministres du meurtre d^entrer dans ses mamelles et de se servir de son lait comme de fiel; elle demande à la nuit d*étre noire afin que le couteau ne voie pas la blessure et que le ciel ne regarde pas.
L'énergie de la femme ne se soutient pas toujours : elle a des faiblesses et des défaillances ; c'est elle toutefois qui soutient son mari^ le reprend et le relève, Texcuse auprès des convives qui l'ont vu pâlir devant le spectre invisible de Banque. Puis, tout à coup, son énergie dépensée, la volonté se brise. Nous assistons à un cas singulier de névrose et de somnambulisme : elle traverse la scène, plongée dans un sommeil convulsif, dans un rêve tumultueux où elle se trahit en dénonçant ce qu'elle croit voir et sentir, affolée par les terreurs ou par les illusions du remords. Elle a une tache dans ses mains que rien ne dissipe : <c Qui aurait pensé que ce vieillard aurait encore tant de sang ? i> Elle meurt donc, écrasée par l'action que n'a pu porter longtemps sa nature débile. Femme très hardie, prompte au conseil, prompte à l'exécution, elle n'a pas la force physique, la vaillance de la volonté, qui persiste et qui persévère. Un phénomène de magnétisme suffit pour la terrasser : Macbeth a eu tort de lui dire à un moment d'extrême admiration : « Oh ! n'enfante que des hommes ! » Lui, en revanche, se relève et se bronze dans l'action. Â l'heure du châtiment, quand tous les dangers le menacent et que la nature même, une forêt vengeresse, marche contre lui , lorsqu'enfin il se trouve en face d'un danger réel, non plus de terreurs vagues évoquées par son imagination ou sa conscience, alors, il saute sur ses armes, se jette dans la mêlée et ne manque pas sa mort.
Arrivons à Hamlet Prenons-le d'abord où Shakespeare Ta trouvé, dans les histoires de François de Belleforest, Tan des hommes de lettres les plus médiocres et les plus féconds du seizième siècle. Il fut élevé aux frais de la reine de Navarre, et il écrivit pour gagner de l'argent. A cet effet, il eut la très heureuse idée de raconter un jour « avec quelle ruse Hamleth, qui depuis fut roi de Danemark, vengea la mort de son père HorwendiUe, occis par Feugon, son&ère, et autres occurrences de son histoire d. Dans cette nouvelle qui nous le décrit pour la première fois avec quelques détails, Hamleth est tout simplement un jeune prince qui contrefait le fou pour cacher ses desseins et pour préparer, sans attirer sur lui les soupçons, une terrible vengeance filiale.
<t Dans cette intention il se souUoit tout de vilenies, se vautrant es ballayures et immondices de la maison et se frottant le visage de la fange des rues, par lesquelles il couroit comme un maniaque, ne disant rien qui ne ressentist son transport de sens et pure frénésie. Et toutes ses actions et gestes n'étoient que les contenances d'un homme qui est privé de toute raison et entendement, de sorte qu'il ne servoit plus que de passetemps aux pages et courtisans éventés qui étoient à la suite de son oncle et beaupère. Mais le galant les marquoit, avec intention de s'en venger un jour avec tel effort qu'il en seroit à jamais mémoire. Yoilà un grand trait de sagesse et bon esprit en un jeune prince que de pourvoir, avec un si grand défaut à son avancement, et par son abaissement et mépris, se faciliter la voie à être un des plus heureux rois de son âge. Aussi jamais homme ne fiit réputé avec aucune sienne action plus sage et prudent que Brute, feignant un grand dévoiemçnt de son esprit : vu que l'occasion de telle ruine.
feinte de son meilleur^ ne procéda jamais d^ailleurs que d^un bon conseil et sage délibération, tout afin de conserver ses biens et éviter la rage du tyran, le roi superbe, qu'aussi pour se faire une large voie de chasser Tarquin, et afi&tinchir le peuple oppressé sous le joug d'une grande et misérable servitude. Aussi tant Brute que celui-ci, auquel vous pouvez ajouter le roi David, qui feignoit le forcené entre les roitelets de Palestine, pour conserver sa vie, montrent la leçon à ceux qui, malcontents de quelque grand, n'ont les forces suflSsantes pour s'en prévaloir, ni se venger de l'injure reçue, j»
Tel était l'Hamlet de la nouvelle française : un Brutus du moyen âge, aux traits un peu vulgaires et grossièrement dessinés. Quant à ses aventures, elles n'étaient que bizarres. La scène se passait en Danemark longtemps avant que ce royaume c reçust la foi de Jésus et embrassast la doctrine et saint lavement des chrestiens t>. Les peuples étaient barbares, les princes cruels : < ils ne jouaient qu'au boute hors, taschant à se jeter de leurs sièges ou à s'offenser, fust en la robe ou en l'honneur et le plus souvent en la vie ; 1» ils rançonnaient et tuaient leurs prisonniers : ils se défiaient au combat corps à corps pour mesurer leurs forces : le vaincu perdait tous ses biens et ne demandait qu'à être enterré honnêtement. Dans un de ces duels féroces, un guerrier danois, Horwendille, avait fait merveilles : aussi devint-il le favori de son roi qui lui donna sa propre fille Oéruthe en mariage, « et, pour trousser brièvement matière, de ce mariage sortit Hamlet i>.
Mais Horwendille avait un frère nommé Feugon, un traître de mélodrame, dévoré d'ambition et d'envie qui séduisit Géruthe, et bientôt fratricide, après le meurtre d'Horwendille, épousa la mère d'Hamlet. Les crimes étaient
connus de tous et absous par le succès. Hamlet était informé comme tout le peuple du meurtre de son père et de la complicité de sa mère. De là sa folie simulée, qui le protégeait contre la férocité de Feugon, Mais le jeune prince méditait sa vengeance et aiguisait auprès du feu « des bûchettes en forme de poignards et d'estocs ». Les sots le tenaient pour insensé, mais les hommes <e accorts et qui avaient le nez long 7> estimaient que sous cette folie « gisait une grande finesse ». Pour lui arracher son secret, ils essayèrent de la séduction, mais Hamlet avait son étoile ; la jeune fille qu'on envoya pour le mener à mal l'aimait dès l'enfance et l'avertit de la trahison. Alors on recourut à un autre moyen : on enferma Hamlet seul avec sa mère dans une chambre où était caché un espion : telle est l'origine de cette grande scène qui a produit tant d'effet sur tous les théâtres. L'espion de la nouvelle fut tué d'une façon plus grotesque encore que ne devait l'être Polonius. Il s'était caché sous un loudier (matelas ou couverture) ; quand Hamlet entra dans la chambre où était sa mère, « se doutant de quelque trahison et surprise, il se prit à chanter tout aussi qu'un coq, et battant tout ainsi des bras comme cet oiseau fait des ailes, sauta sur ce loudier, et sentant qu'il y avait dessous quelque cas caché ne faillit aussitôt d'y donner dedans à tout son glaive, puis tirant le galant à demi-mort, l'acheva d'occire et le mit en pièces, puis le fit bouillir, et cuit qu'il est, le jeta par un grand conduit de cloaque par où sortaient les immondices, afin qu'il servist de pasture aux porceaux. »
Ce coup fait, Hamlet revint vers sa mère et lui adressa les reproches sanglants qui sont dans Shakespeare. C'est ainsi qu'il sortit sain et sauf de cette nouvelle épreuve. Cependant Feugon, qui n'osait le frapper de sa main par
égards pour Gémbhe ne cessait pas de le craindre et de le soupçonner. Ânssi Tenvoya-t-il en Angleterre, où le jeune prince était condamné à périr. Nous nMnsistons pas sur les incidents de ce voyage, où Hamiet, au lieu de périr, fit fortune et montra la sagesse de Joseph ou de Salomon. Le roi d'Angleterre lui donna sa fille en mariage et s'efforça de le retenir à sa cour ; mais le prince qui avait son père à venger voulut retourner en Danemark. Alors seulement il fit son devoir filial avec uue férocité sans exemple : il commença par brûler le palais où les courtisans étaient en train de fêter ses funérailles ; puis il se rendit dans le corps de logis où s'était retiré Feugon, et il lui donna un grand coup sur le chignon de sorte qu'il lui fit voler la tête par terre, disant : c C'est le salaire dû à ceux qui te ressemblent que de mourir ainsi violemment : et pour ce, va I Et étant aux enfers, ne faux de conter à ton frère, que tu as occis méchamment, que c'est son fils qui te fait faire ce message, afin que, soulagée par cette mémoire, son ombre s'apaise parmi les esprits bienheureux et me quitte de cette obligation qui m'étreignait à poursuivre cette vengeance sur mon sang même, puisque c'était par lui que j'avais perdu ce qui me liait à cette consanguineté et alliance. ^
l ne s'arrêtent pas les aventures d'Hamlet. Il devint roi du Jutland ; il eut en même temps deux femmes, et, comme la bigamie porte en elle-même son châtiment, il eut deux belles-mères. L'une de ces belles-mères fit tant et si bien, que son gendre périt l'épée à la main. Telle est l'histoire de Belleforest, tel était Hamiet avant Shakespeare.
Le tragique anglais (on en a la preuve) lut fort jeune encore cette nouvelle, qui produisit sur son esprit une vive
impression. Les contes Tamusaient ; seulement il ne les lisait pas comme nous faisons, pour savoir comment ils finissent. Ces récits naïfs ne lui donnaient que des pantins taillés à Temporte-pièce ; il j voyait des hommes et les refaisait, âme et chair, dans son imagination. Les historiens , les romanciers lui fournissaient des événements ou des anecdotes qu'il acceptait d'ordinaire les yeux fermés, sans y ajouter grand'chose ; l'affiibulation de ses drames l'inquiétait peu, sa grande préoccupation était d'y mettre des vivants et de les laisser vivre. Il se demandait avant tout : «c Quels devaient être les hommes à qui pareilles choses ont pu arriver ?» De là cet accord merveilleux, et qu'on ne se lassera jamais d'admirer, entre ses personnages et leurs aventures. C'est ainsi que des fantoches exhumés par Belleforest, Feugon, Geruthe, l'espion du loudier, la jeune séductrice à peine indiquée, il a fait ses créatures palpitantes, impérissables, qu'il a nommées Claudius, Gertrude, Polonius, Ophélie.
Mais Hamlet ? Ici je n'invente rien, je ne substitue pas mon imagination à celle du maître, c'est le drame seul qui me fournit tous mes documents. Ce qui étonna surtout Shakespeare dans la nouvelle, ce fut l'inaction du jeune vengeur. Que fait-il donc là, dans cette cour, ce fils dont on a tué le père ? Il se roule dans l'ordure, il aiguise des flèches et il n'en frappe pas le meurtrier, qui est sous sa main. Il fait le fou pour se couvrir ; il ne prendra une décision qu'après son retour d'Angleterre. A quoi bon cet ajornuement ? Qui retient sa main ? De quel droit le poset-on en Brutus ?
Pour justifier son héros, Shakespeare a un peu modifié le début du conte. An commencement du drame, le crime de Claudius est inconnu de tout le monde ; Hamlet en est
infoimé par la tragique apparition de son père mort. Mais à peine informé, qni Tempéche d'agir ? Pourquoi reste-til les bras croisés pendant cinq actes. Pour expliquer ces lenteurs, un dramaturge vulgaire aurait inventé de nouveaux accidents ; Shakespeare a créé un caractère.
Quel est donc cet Hamlet authentique et définitif sur lequel on a tant discuté ? Il faut le demander à Goethe qui^ dans Wiîhelm Meisier^ a donné la solution du problème. Les autres, ceux qui sont venus après, n'ont fait que développer le commentaire du maître — ou l'obscurcir. Goethe a été proclamé le premier critique de notre temps, parce qu'il en fut le premier poète. Pour être expert en équitation, il faut avant tout savoir monter à cheval.
Reprenons le commentaire de Goethe, en y joignant les additions de ses successeurs et les nôtres.
Hamlet, jeune homme de vingt-quatre à vingt-six ans ; tempérament d'artiste, lymphatique et nerveux; un peu gras et le souffle court. Education de prince, élégance, courtoisie et distinction, une certaine adresse aux exercices chevaleresques, auxquels il a pourtant besoin d'être excité. Du courage par moments, par soubresauts, avec un grand fonds d'indolence. Du goût pour les arts, l'oreille juste, le sentiment de la mesure : il donnera d'excellents conseils aux comédiens. Ami charmant, très sûr, amoureux médiocre : plus de sentimentalité que de tendresse, plus d'imagination que de passion. En somme, un contemplateur et un visionnaire. Là-dessus, un voyage en Allemagne et des études à Wittemberg (cet anachronisme est un trait de génie), où l'être et le non-être, le subjectif et l'objectif l'ont achevé. Dès lors toute son activité s'épuise en réflexion ; à l'hésitation de son caractère viennent s'ajouter des incertitudes métaphysiques. Déjà mou par tempéra-
ment et embarrassé par loyauté de cœur, il le devient cent fois plus par cette d^anoe de soi et de tout que donne rhabitude de raisonner : il ne saura plus être dès lors qu^un solitaire, un spectateur, un pessimiste. Il cherchera partout dans ses anciennes croyances et dans ses nouveaux doutes, dans les scrupules de la philosophie, même dans les préjugés de la superstition, des motifs de ne point agir. Bien plus, il est devenu fataliste, c^est la religion des paresseux ; il s^écriera volontiers : ce Ma destinée me hèle, b ou encore : a II y a une providence spéciale pour la chute d'un moineau. Si mon heure est venue, elle n'est point à venir ; si elle n'est pas à venir, elle est venue ; que ce soit à présent ou plus tard, je suis prêt. Yoilà tout. j>
On voit tout ce que Shakespeare a dû accumuler de traits pour composer la figure et pour justifier Tinaction d'Hamlet. Et tout se tient dans ce caractère où je trouve, quoi qu'on dise, beaucoup de complications, mais point de contradictions. C'est Tirrésolu tragique : un rêveur déplacé dans un rôle où il faut agir ; une âme délicate et charmante dépaysée dans la grossièreté, dans la vulgarité d'un monde où les violents seuls pouvaient avoir raison, n a déjà le mal de Bené, l'inexorable ennui de ceux qui vont seuls; il a de plus l'humour qui est la gaîté des mélancoliques, l'abus de l'analyse et, comme on l'a dit à merveille, « ce scepticisme élevé et découragé qui le rend incapable des choses que le plus vulgaire des hommes mènerait à bonne fin. d Voilà pourquoi, dès le début du drame , quand il a entendu l'appel terrible de son père mort, il ne court pas à la vengeance, mais il s'écrie avec amertume : « Le monde est détraqué, malédiction ! Pourquoi donc est-ce moi qui dois le remettre debout ? »
Voilà pourquoi il hésite, il recule toujours, se pose des
objections, réclame des preuves, et s'attarde, au lieu de faire son devoir, dans de longues méditations sur la vie et la mort. Quand Tassassin est sous sonépée, il ne le frappe point, parce qu'il le trouve en prière et se donne pour excuse qu'il ne veut pas l'envoyer au paradis. Cette perplexité, si intéressante pourtant, cette dramatique inaction remplit trois actes entiers : Hamlet est impuissant à venger son père. La fatalité se charge enfin de la besogne, et dès lors, dit Montégut, les événements se pressent, l'action se précipite avec une effrayante rapidité. Tous les plans se disloquent, tous les complots avortent, mais tout le monde agit, frappe et tue, les yeux fermés, comme entraîné par une force aveugle ; € la vie humaine, tantôt si molle et si lente, disparaît dans un tourbillon, d