II. — François Bacon et sa philosophie
III. — L'art poétique de Sidney. — L'euphaisme. — Ben Jonson. IV-YI. — Shakespeare : son théfttre, ses personnages.
Cervantes moarut en 1616, la même année que Shakespeare, on a cru longtemps le même jour, parce qu'on ne tenait pas compte de la différence des calendriers. Shakespeare, né en 1564 (l'année où moururent Calvin et Michel- Ange, où naquit Oalilée), fut aussi un contemporain de Lope de Vega et débuta ainsi que lui vers 1590. Nous avons donc dans l'histoire littéraire ce fait très singulier : deux théâtres, libres, irréguliers, quasi romantiques, naissant en même temps, à Londres et à Madrid, aux deux extrémités de l'Europe occidentale, sans que les auteurs des deux nations, alors en guen*e, se fussent connus même de nom, et sans se douter que chacun d'eux travaillait de son côté à une œuvre analogue, très nationale, très populaire, pour son public et pour son pays.
Shakespeare était venu au bon moment, après Henri YIII et la reine Marie, avant Cromwell, à une époque de
brève, où les partis et les passions n^avaient pas désarmé, où la guerre, toujours imminente, était pourtant contenue, ajournée par la main puissante d'Elisabeth. L'Espagne était abaissée, l'Angleterre victorieuse prospérait, la reine savait du latin, même du grec, et voulait réformer sa cour à l'italienne ; des hommes très distingués , tels que Sidney, Essex, Raleigh, Southampton, attiraient sur eux les regards par la fougue de leur conduite et l'éclat d'une culture un peu voyante ; enfin, tout portait aux fêtes de l'esprit, excepté les puritains. Un comique du temps, Ben Jonson, accusait ceux-ci de décréter l'ignorance générale, ji^interdire les livres grecs et latins et de ne permettre que l'Ancien Testament, parce qu'ils ne se doutaient pas de l'existence du Nouveau. En 1577, les puritains lancent déjà des diatribes contre le théâtre ; en 1589, ils firent fermer deux salles de spectacle où l'on s'était moqué d'eux, mais grâce à Elisabeth, ils n'eurent pas de succès. Sous le règne de cette princesse , on vit en même temps onze théâtres ouverts à Londres, dix fois moins peuplée qu'aujourd'hui (1). Sous Jacques I*', il y en eut jusqu'à dix-sept.
Cette protection de la reine suffit à pousser dans les lettres des hommes tout à fait supérieurs. Pour la première fois depuis Chaucer, l'Angleterre eut un poète, et, chose remarquable ! ce poète, Edmond Spenser, fit dans son siècle (1552-1599) ce que Chaucer avait fait dans le sien : il s'empara de toute la poésie du temps et la fit sienne, traduisit, par exemple, les Visions de Pétrarque et les Ruines
(1) A la fin du Belaième siècle, U 7 avait à Londres 800,000 habitants au plus; aujourd'hui, l'on en compte 3,816,483, et avec le a greater London j> près de 5 millions.
de Roms de Joachim du Bellay. Dans sa jeunesse , il ayait aimé une Bosalinde, qui lui fut ingrate ; sur cette mésaventure, il écrivit un recueil de pastorales et de complaintes, publiées en 1579, avec une dédicace à Philippe Sidnej, celui qui, peu après, devait patroner Giordano Bruno. Spenser devint en 1580 secrétaire de lord Grey, vice-roi d'Irlande : il obtint de lui une concession de terres confisquées (1586) et s'occupa d'administration. En Irlande, il reçut chez lui Walter Raleigh, son second protecteur, celui qu'il surnomma le «c berger de l'Océan ]», et il attaqua le poème sur lequel il comptait pour sa réputation : la Heine des Fies (the Faërie queene). C'était rebrousser chemin et se replonger dans l'allégorie. Ohauoer était allé du Roman de la Rose à Boccace; Spenser remonta de l'Ârioste au Roman de la Rose. Il en eût voulu faire une œuvre colossale, partagée en douze livres de douze chants chacun. Douze livres, douze vertus morales privées dont le poète voulait fournir des exemples aux hommes afin de les former à ces grandes qualités du cœur qu'il figurait par douze héros, relies eux-mêmes et commandés parle roi Arthur. La Reine des Fées,GIoriana, qui planait sur tout, était the most excellent andglorious person qf queen Elisabeth. Tout cela était terriblement all^orique : l'allégorie était la douce folie de Spenser. Déjà, dans son Calendrier du berger (the Shepherd's Calendar), il avait brodé des églogues sur un canevas de polémique religieuse. Ces bergers étaient des pasteurs de l'Église, fortement animés d'esprit puritain. Nous n'avons que la moitié : les trois premiers livres avaient paru en 1590, trois autres arrivèrent en 1596 : le reste est perdu, brûlé, dit-on, dans la formidable insurrection irlandaise de 1598, où la maison du poète fut incendiée et pillée, et
brève, où les partis et les passions n^avaient pas désarmé, où la guerre, toujours imminente, était pourtant contenue, ajournée par la main puissante d^ÉIisabeth. L^Espagne était abaissée, l'Angleterre victorieuse prospérait, la reine savait du latin, même du grec, et voulait réformer sa cour à Titalienne; des hommes très distingués, tels que Sidney, Essex, Raleigh, Southampton, attiraient sur eux les regards par la fougue de leur conduite et l'éclat d'une culture un peu voyante ; enfin, tout portait aux fêtes de l'esprit, excepté les puritains. Un comique du temps, Ben Jonson, accusait ceux-ci de décréter l'ignorance générale, d'interdire les livres grecs et latins et de ne permettre que l'Ancien Testament, parce qu'ils ne se doutaient pas de l'existence du Nouveau. En 1577, les puritains lancent déjà des diatribes contre le théâtre ; en 1589, ils firent fermer deux salles de spectacle où l'on s'était moqué d'eux, mais grâce à Elisabeth, ils n'eurent pas de succès. Sous le règne de cette princesse, on vit en même temps onze théâtres ouverts à Londres, dix fois moins peuplée qu'aujourd'hui (1). Sous Jacques I*', il y en eut jusqu'à dix-sept.
Cette protection de la reine suffit à pousser dans les lettres des hommes tout à fait supérieurs. Pour la première fois depuis Chaucer, l'Angleterre eut un poète, et, chose remarquable ! ce poète, Edmond Spenser, fit dans son siècle (1552-1599) ce que Chaucer avait fait dans le sien : il s'empara de toute la poésie du temps et la fit sienne, traduisit, par exemple, les Visions de Pétrarque et les Ruines
(1) A la fin du seîaième siècle, U y avait àLondrea 800,000 habitants au plus; aujourd'hui, Ton en compte 3,816,483, et avec le a greater London j> près de 5 millions.
de Rame de Joachim du Bellay. Dans sa jeunesse, il ayait aimé une Bosalinde, qui lui fut ingrate ; sur cette mésaventure^ il écrivit un recueil de pastorales et de complaintes, publiées en 1579, avec une dédicace à PhUippe Sidnej, celui qui, peu après, devait patroner Oiordano Bruno. Spenser devint en 1580 secrétaire de lord Grey, vice-roi d'Irlande : il obtint de lui une concession de terres confisquées (1586) et s'occupa d'administration. En Irlande, il reçut chez lui Walter Raleigh, son second protecteur, celui qu'il surnomma le «c berger de l'Océan », et il attaqua le poème sur lequel il comptait pour sa réputation : la Heine des Fies (the Faërie queene). C'était rebrousser chemin et se replonger dans l'allégorie. Ohauoer était allé du Roman de la Rose à Boccace; Spenser remonta de l'Ârioste au Roman de la Rose, Il en eût voulu faire une œuvre colossale, partagée en douze livres de douze chants chacun. Douze livres, douze vertus morales privées dont le poète voulait fournir des exemples aux hommes afin de les former à ces grandes qualités du cœur qu'il figurait par douze héros, reliés eux-mêmes et commandés parle roi Arthur. La Reine des Fées, Gloriana, qui planait sur tout, était the most excellent andglorious persan of queen Elisabeth. Tout cela était terriblement all^orique : l'allégorie était la douce folie de Spenser. Déjà, dans son Calendrier du berger (the Shepherd's Calendar), il avait brodé des églogues sur un canevas de polémique religieuse. Ces bergers étaient des pasteurs de l'Église, fortement animés d'esprit puritain. Nous n'avons que la moitié : les trois premiers livres avaient paru en 1590, trois autres arrivèrent en 1596 : le reste est perdu, brûlé, dit-on, dans la formidable insurrection irlandaise de 1598, où la maison du poète fut incendiée et pillée, et
408 LA BÉFOBME.
OÙ Pan de ses enfants périt dans les flammes. Le pauvre Spenser ne survécut que trois mois à ce désastre.
La critique anglaise traite aujourd'hui bien durement la Reine des Fées et ne la trouve pas même amusante comme récit. Bien que l'œuvre soit incomplète, on n'en regrette pas ce qui manque, et si, des six livres les trois derniers avaient paru avant les trois premiers, on ne s'en serait pas aperçu. Ainsi parle Craik, et Macaulay n'est pas beaucoup plus aimable. <£ Spenser lui-même, bien qu'il fût assurément l'un des plus grands poètes qui aient jamais existé, n'a pu parvenir à rendre son allégorie intéressante. C'est en vain qu'il a prodigué les richesses de son esprit en peignant la maison de l'Orgueil et la maison de la Tempérance. Le poème entier de la Reine dès Fées a le même défaut impardonnable, le défaut d'être ennuyeux. Nous nous lassons bientôt de ne rencontrer que des vertus cardinales et des péchés mortels, et nous réclamons une société composée d'hommes et de femmes ordinaires. Parmi les personnes qui commencent la lecture de Spenser, il n'y en a pas une sur dix qui aille jusqu'à la fin du premier livre, et il n'y en a pas une sur cent qui persévère jusqu'à la fin du poème. Ceux qui assistent à la mort de la bête beuglante sont peu nombreux et bien fatigués. Si les six derniers livres, qui, à ce qu'on raconte, ont été détruits en Irlande, avaient été conservés, le courage d'un commentateur seul eût peut-être été assez robuste pour arriver jusqu'au bout (1). > '
Cependant, la poésie de Spenser est peut-être la plus poétique qui fôt jamais sortie de l'imagination d'un
(1) Macaulay, Etsai sur John Bunyan, tradaction Gaillaume Guizot, 1865.
homme : dans nul antre, le sens de la beaaté, la complète possession de toutes les ressources de la langue, la musique des mots et des phrases, la profusion des images, la magnificence des descriptions et des objets décrits, n'a été poussée, nous ne dirons pas plus loin, mais si loin. Spenser était un voyant comme Milton, comme Chaucer, comme certains contemporains anglais ; il avait cette étonnante invention des yeux qui crée des merveilles, et revenait du pays des fées, la mémoire toute ruisselante des richesses et des splendeurs qu'il y avait vues, comme s'il y eût bien réellement demeuré. — Par malheur^ ces effets-là ne peuvent être rendus en français ; notre vers est trop mince pour porter tant de pierreries. Tout au plus pouvonsnous donner une idée du rythme et de la strophe, qui a gardé le nom de c Spenserienne > et que Byron a adoptée pour Childe Harold, La chasseresse Belphabé, qui va nous apparaître, représente,- elle aussi (en attendant Gloriana), la reine Elisabeth.
Son front Bi beau ne paratt paa de chair, Mais conlenr d*ange : un éclat qni repose, La pureté du ciel quand il est clair, Les plus doux tons fondus : c'est une rose Qui rougirait parmi les lis éclose, Et le parfum de l'ambroisie en sort.
Jamais mortel ne vit plus belle chose, Frappant les yeux d'un plaisir assez fort Pour guérir un malade ou ranimer un mort (1).
(1) Her flesh so fair as flesh it seemed not,
But heavenlf pourtiait of bright angel's hue , Clear as the sky, withouten blâme or blot , Through goodly mixture of complexions due ; And in her cheeks the vermeil red did shew liike roses in a bed of lillies shed,
On voit que cette strophe de neuf vers décasyllabiques se terminant par- un alexandrin et offrant de difficiles répétitions de rime n'est pas sans rapport avec l'octave : Spenser, comme Chaucer, savait l'italien et traduisait Pétrarque. Il recueilKt ses sonnets sous le titre d'Amaretti (1595). Son ambition était d'écrire douze comédies dans le goût de l'Arioste. Ramener l'Arioste à Chaucer et vivre avec eux au beau pays de Féerie, tel fut le rêve de Spenser. Il va sans dire que ce rêve n'avait pas été arrangé pour les hommes du dix-huitième siècle : la lecture du poème était pour Hume une tâche plutôt qu'un plaisir ; les archaïsmes &isaient alors un bruit de vieille ferraille. Il est étonnant que de nos jours, avant 1818, au temps où Walter Scott écrivait encore en vers, Spenser n'ait pas pris une revanche glorieuse : cette féerie, pays des chevaliers vaillants, des dames protégées, des monstres terrassés, des enchanteurs pleins de secrets bienfaisants ou de mystérieux maléfices, tout cela redevenait à la mode et décorait les pendules en bronze doré. Derrière, il y a un enseignement avantageux, des exemples de vertu, de prudence, de continence.
Le premier des six livres qui restent, celui que les Anglais admirent le plus, c'est la légende du chevalier de la Croix ronge qui personnifie la sainteté, champion de la vérité : celle-ci apparaît sous les traits de lady Una, une belle dame qu'on persécute. Pour servir lady Una, le chevalier entre dans le labyrinthe de l'Erreur et tue le mons-
The which ambrosial odours from them threw, And gazera' sensé with double pleaanre f ed, Able to heal the Bick, and to revive the dead.
{Faerie queene, II, 3.)
tre qui Phabite ; mais, tenté par Tenchanteur Archimago, emblème de rHypocrisie, il est attiré, entraîné par la sorcière Duessa, qui représente la Fausseté, et qui, pour le séduire, a revêtu les traits de sa pure et sainte rivale. De là une séparation pleine de souffrances et de dangers ; ceux que court TTna, la noble dame abandonnée par son chevalier, sont décrits avec beaucoup de grâce. Enfin , dans la maison de la Sainteté, le chevalier est instruit dans la repentance : purifié, fortifié par cette instruction religieuse, il tue le *dragon et devient le fiancé de ladj TJna. Tout cela est bien simple^ vague, insaisissable, sans contour arrêté, ni réalité, ni consistance ; cela ne vit que par Timagination du poète et celle du public, lasses Tune et Tautre du brouillard et de la suie, aspirant à de grands espaces bleus où une muse leur donne des fanfares de lumière et de couleur. Yoilà pourquoi les lyriques anglais ont toujours été les plus riches, les plus étincelants, les maîtres en bijouterie et en orfèvrerie.
Au reste, en ce temps-là, sous Spenser et après lui, tous les écrivains, par certains côtés, étaient des lyriques; il y avait même dans la prose une demi-poésie ; même dans les sujets sérieux (Law8 o/eccksiasHcaîpolily^ qui sont de 1594), Richard Hooker mettait une langue jeune, fi'aîche, vivante, pleine de force et d'agilité. Vingt-sept ans après (1621), Robert Bnrton donnait à son public VAnatomy ofmeîancholy^ qui est peut-être Tavènement du spUm en littérature : on y trouve une érudition énorme et le besoin de Taccumuler, d'en accabler Tattention ahurie du lecteur
et en même temps de l'assombrir par une continuelle effusion d'humeurs noires, par l'étude minutieuse de cette mélancolie qui l'enivrait et l'obsédait. Voici l'épitaphe de Burton composée par lui-même : Paucis notas, paucioribus ignotus, hic. jacet Democritus junior ^ cui vitam dédit et mortem Melancholia. Son livre devait être fort exploité par les humoristes anglais, notamment par Sterne. Burton fut un Rabelais méthodique, à idée fixe, et poussé au noir.
Le plus important et le plus en vue des écrivains du temps fut François Bacon. On a voulu faire de lui un très grand savant , un très grand philosophe et un très grand auteur dramatique ; assez récemment, on est allé jusqu'à prétendre et à démontrer que les pièces de Shakespeare étaient de François Bacon. Cette opinion n'a pu durer, et il ne reste pas de ce grand personnage une renommée absolument intacte. On a beau vouloir dédoubler l'homme, mettre d'un côté le génie, de l'autre le caractère, on n'arrive pas à oublier que Bacon, né en 1561, après une vingtaine d'années d'études, de voyages, de laborieux efforts pour se caser, avait fini par s'attacher au comte d'Essex et devint, grâce à lui, solliciteur général; arrivé là, il profita de sa situation pour attaquer l'honneur et la vie de son bienfaiteur. Sous Jacques I^", il grandit en fortune et en crédit, monta de grade en grade jusqu'aux fonctions de grand chancelier, fut fait baron de Verulam, comte de Saint- Albans, puis croula tout à coup sous des accusations tembles, consacrées par un vote infamant. Lui-même, il dut s'avouer coupable en termes navrants (1)
(1) Upon advised consideiation of the charge, descending into mine own consciencei and calling my memory to acconnt as far as I am able, do plainly and îngenaously confess that I am guilty of corruption, and do renounce aU défense.
et renoncer à toute défense ; au pouvoir, il s'était montré vénal, avide et bas. Mais c'était un génie extraordinaire. A son avis, pour observer la nature, il ne suffît pas d'avoir des yeux ; il faut, de plus, un art pour diriger ses observations; il en faut un, plus difficile encore, pour interroger les phénomènes : c'est cet art qu'il a recherché, c'est pour le trouver qu'il a institué ses méthodes (le Novum Organum) (1). Il put ainsi rendre d'éminents services à la pensée et à la science, bien qu'il ne fût ni le Descartes, ni le Galilée de son temps. Comme savant, disent de lui les admirateurs tempérés, il a peut-être montré plus d'esprit que de véritable compétence, <c il a bien entrevu l'attraction newtonienne, mais il a laissé à Newton l'honneur de l'établir et de la démontrer >. Bolingbroke disait de lui : <c C'était un si grand homme que j'ai oublié ses vices. 3» On le portait très haut au siècle dernier ; nos philosophes le tiraient à eux, le voulaient pour maître. Les matérialistes auraient été flattés de le voir à leur tête : ils eurent tort et lui firent du tort. Bacon s'affirma toujours très religieux, nous n'avons pas le droit de ne pas le croire sur parole ; en mettant sa doc^ trine en désaccord avec sa conduite conmie font les très petits moralistes, nous n'arriverions qu'à fournir un argument de plus à cette opinion déjà connue, que les bonnes idées ne produisent pas forcément de bonnes actions, c Je ne fais pas le bien que j'aime et je fais le mal que je hais. 2> Celui qui a dit cela, c'est Paul, l'apôtre.
(1) Les principaux ouvrages de Bacon sont les Estay» (1597); le Nwum organum (1620); De augmentis gcientiarum (1628) et une histoire de Henri VII, remarquable surtout comme œuvre d'art.
m LA RÉFORME.
De nos jours, on s'est beaucoup refroidi pour Bacon et l'on aurait voulu beaucoup le diminuer. C'est un illustre Allemand, le chimiste Liebig, qui ouvrit les hostilités en 1863; dans cette déclaration de guerre, on réduisait considérablement le savoir de l'Anglais qui, disaiton, n'embrassait pas les mathématiques. D'autres se levèrent pour le défendre, notamment le philosophe Enno Fischer, qui se montra, comme toujours, très éloquent dans sa plaidoirie : Francis Balcon und semé Nachfolger (1875). Survint un Italien, M. Pasquale Villari, bon patriote, fort attaché aux gloires de son pays, n^admettant pas qu'on en détournât rien au profit de l'Angleterre et s'écriant en dépit de tout : n Le fondateur de la méthode expérimentale, ce n'est pas Bacon, c'est Oalilée (1). » Avant M. Villari, Georges Lewes, un Anglais, avait osé dire : « Bacon conseillait d'étudier la nature, mais ne pouvait guider le lecteur dans cette étude, n'étant maître d^aucune science ni capable d'apprécier les conditions réelles de la recherche (2). y> On daignait pourtant reconnaître que Bacon, malgré les lacunes et les limites de sa compétence, demeura très important dans l'histoire de la philosophie et surtout dans la formation de l'esprit anglais. Muni d'une plume excellente, il appela l'attention snr l'observation et sur l'expérience qu'il mit à la base, non seulement des sciences naturelles, mais aussi des sciences morales. Ce fut, de plus, un génie éminemment pratique ; pour lui, dit Villari, la science était un moyen de pouvoir : elle seule peut retrouver les lois auxquelles il faut obéir, si l'on veut subjuguer la nature. Les vé-
(1) Arte, storia eJUosqfioj 1884.
(2) The History ofphUo$ophy (1871).
rites qne la science découvre devieiinent pratiquement, dans la vie, des règles de conduite, et des moyens d'assurer la domination de l'homme sur le monde extérieur.
Il résulte de tous ces témoignages que Bacon , fort heureusement pour lui et pour les lecteurs, fut beaucoup plus un écrivain qu^uu naturaliste. Au grand désespoir des pédants, il mettait les choses de l'imagination fort au-dessus des sciences exactes : c'est lui qui a écrit ces paradoxes si souvent répétés qu'ils passent aujourd'hui pour des lieux communs, «c Plus que tout autre chose, la poésie tend à relever la dignité de la nature humaine. En effet, comme le monde sensible est inférieur en dignité à l'âme raisonnable, la poésie semble donnera la nature humaine ce que l'histoire leur refuse, et satisfaire par des ombres l'âme qui sent le vide et la vanité du réel. Si l'on approfondit le sujet, on découvrira dans la poésie une preuve solide de cette vérité, que l'âme humaine demande et cherche partout plus de grandeur et plus d'éclat, plus d'ordre, de variété et d'harmonie, en un mot, plus de perfection qu'on n'en peut trouver dans la nature depuis la chute de l'homme. Or, les événements et les actions dont se compose l'histoire n'ayant point ce caractère de beauté qui plaît à l'âme humaine, la poésie survient qui imagine des faits plus héroïques, et, comme il n'est pas possible à l'histoire vraie de nous montrer dans ses récits la vertu et le crime toujours payés d'après leurs mérites, la poésie la corrige, et fait des dénoûments plus conformes aux lois de Némésis... Ce n'est donc pas sans raison que la poésie semble avoir quelque chose de divin, puisqu'elle nous relève et qu'elle nous ravit dans les r^ons sublimes ; en appropriant ses fictions aux besoins de notre âme au
lieu de soumettre notre âme à la réalité, comme le font rhistoire et la critique (1). »
Le plus connu des livres de Bacon, celui qu'on lit encore à récole et partout, c'est le court volume des Esmys, dont le titre fait honneur à Montaigne : le titre et rien autre, car les deux auteurs et les deux ouvrages nese ressemblent pas. Celui de Bacon , loin d'être une causerie à bâtons rompus voletant de sujet en sujet, s'arrête sur un point, l'examine à fond, le discute avec ordre, avec méthode, en fait quelque chose comme un article de revue. C'est pourquoi Hallam n'y trouve pas assez de vivacité, de souplesse et d'aisance : à son avis, c'est un peu sec et sentencieux. Cependant l'imagination n'y manque pas, ni l'éloquence et les larges perspectives. Que si Bacon proclame en philosophie la souveraineté de l'utile, c'est qu'il est Anglais, et qu'il n'a jamais beaucoup prisé la métaphysique; écolier à Cambridge, il écartait déjà, tout en l'admirant, la philosophie d'Aristobe, a: incapable, à son avis, de produire des œuvres qui servissent au bienêtre de l'homme. »
Ce qui plaît surtout dans Bacon, c'est qu'on retrouve chez lui, définitivement formulées, quantité d'idées qui nous étaient déjà venues à l'esprit et qui s'y étaient gravées comme des vérités indéniables. Celle-ci par exemple : (a J'aurais plutôt cru toutes les fables de la légende du Talmud et de l'Alcoran, que je n'aurais admis que cette universelle charpente est dénuée d'intelligence ; et conséquemment que Dieu n'a jamais fait de miracles pour convaincre les athées, parce que ses œuvres ordinaires suffisent à cet eifet. Il est vrai qu'une petite philosophie
(1) De augmentis tdentiarum, trad. Paul Stapfer, I, 297.
SHAKESPEARK. 417
incline l'esprit de l'homme à Tathéisme, mais la profondeur en philosophie ramène les esprits des hommes à la religion (1).
Il Ssbut donc croire, mais pas tout : Bacon est un de ces esprits tempérés qui craignent de rouler aux extrêmes
Il vaudrait mieux, dit-il , n^avoir de Dieu aucune opinion du tout, que d*en avoir une qui soit indigne de lui : car 0i Tun est incrédulité, l'autre serait outrage, et certainement la superstition est l'opprobre de la Divinité. Sur ce point, Plutaïqne dit d'eiceUentes choses : a Assurément, dit-il, j'aimerais mieux qu'une grande quantité de gens yinssent à déclarer un jour qu'il n'y eut jamais de Flutarque au monde, que si ces mêmes gens s'avisaient d'affirmer qu'il y eut bien un Flutarque, mais que ce Plutarqne mangeait ses enfants aussitôt qu'ils étaient nés. d
Cest ce que les poètes racontaient sur 'Saturne. Et comme l'outrage est plus grand envers Dieu, ainsi le danger est plus grand envers les hommes. L'athéisme abandonne un homme à ses sens, à la phUosophie, à la piété naturelle , aux lois, à la réputation : toutes choses qui peuvent le conduire à une vertu morale extérieure, bien que la religion n'y soit pas. Au contraire , la superstition démonte tout cela pour ériger une monarchie absolue dans les esprits des hommes. Il résulte de là que l'athéisme n'a jamais troublé les Etats, et les temps qui ont incliné vers ces idées négatives (ceux d'Auguste César, par exemple) furent des temps civils. Mais la superstition a été la confusion de plusieurs Etats et les a entraînés vers une sorte de />n*mum mobile qui met en branle toutes les sphères du gouvernement. Le maître en superstition, c'est le peuple ; dans toutes les superstitions, les sag^ suivent les fous (2).
(1) I had rather belicve aU the fables in the legend, and the Talmud, and the Alooran, than that this uni versai frame îs without a mind ; and, therefore, QoA never wrought miracles to convince atheism, because his ordinarj works convince it. It is true, that a little philosopha inclineth man's mind to atheism, but depth in philosophy bringeth men's minds about to religion.
(2) It were better to hâve no opinion of God at ail than such T. II. 27
Tenons-nous-en là, bien que nous puissions citer encore bon nombre d'écrivains anglais qui ont avancé la langue. L'important pour nous est de désigner ceux qui ont conduit l'esprit anglais sur sa pente : le plus important et le plus influent de tous , à l'époque où nous sommes arrivés fut François Bacon.
Ce fut sur la scène que s'épanouit avec le plus d'éclat la littérature d'imagination, la poésie pure. En Angleterre comme en Espagne, le théâtre était naïvement populaire et n'offrait pas, comme en Italie et comme plus tard en France, un exercice académique, un divertissement de cour. C'est pourquoi les anciennes « représentations », ou spectacles populaires, profanes et religieux, si vite abolis à Rome et à Paris, continuèrent-ils à Madrid et à Londres jusqu'au dix-septième siècle. Sous le règne d'Elisabeth, après l'avènement de Shakespeare, le peuple eut encore des mystères et des moralités. Ce fut la principale raison du système dramatique adopté par la plupart des auteurs : ils eurent à rester fidèles au goût des masses.
Tout ce qu'on a voulu appeler les libertés romantiques, le mélange du comique et du sérieux, par exemple, existait déjà dans les Mystères : le diable était le personnage bouflFbn des drames religieux. Ce n'est pas qu'on ignorât les règles : depuis longtemps les poètes avaient importé
an opinion as is nnworthy of him ; for the one is nnbelief, the other is contumely ; and certainly superstition is the reproach of the Deit y. Plutarch saith well to that pnrpose, etc.
d'Italie les us et conventions de la Renaissance ; Sénèqne fut traduit en anglais dès 1559 ; dès 1561, on donna devant la reine à Whitehall, une tragédie quasi régulière toute en récits, où tout le monde mourait à la fin, mais dans les coulisses : Oorhoduc. De 1561 à 1580, Elisabeth vit jouer un Oreste, une Iphigénte, un Ajax et Uïi/sse, un Narcisse, un Alcmèon, un Quindus Fabitis et un Muctus Scevola.
En 1595, Philippe Sidney, le protecteur de Giordano Bruno, de Spenser et de tant d'autres, donnait, presque un siècle avant FArt poétique de Boileau, une Apology forpoetry, où les règles classiques sont déjà présentées comme des articles de foi : <r La scène ne devrait présenter qu'un seul et même lieu ; le temps, selon Aristote et selon le bon sens, ne devrait pas excéder l'espace d'un jour, » tandis que, môme dans Gorhodue, ces règles n'étaient pas observées. La licence allait encore plus loin dans les drames populaires. « Là, vous aurez l'Asie d'un côté, l'Afrique de l'autre, et tant de sous-royaumes par-dessus le marché, que l'acteur en arrivant sur la scène doit toujours commencer par nous dire où nous sommes sous peine d'être ^^ctime8 d'un malentendu. Voici trois dames se promenant et cherchant des fleurs, cela vous oblige de prendre la scène pour un jardin. Peu après, vous entendez parler d'un naufrage dans le même lieu et vous seriez fort à blâmer si vous ne l'acceptiez pas pour un rocher. Mais voici, aussitôt après, un monstre hideux dans un tourbillon de fumée et de flammes, et les malheureux spectateurs sont forcés de se croire dans une caverne. Presque au même moment, deux armées s'élancent sur la scène, représentées par quatre épées et quatre boucliers ; quel serait le spectateur assez cruel pour ne passe croire en face d'un champ de
bataille? Quant au temps, on est encore plus généreux, car c'est d'usage que deux enfants de roi tombent amoureux l'un de l'autre. Après bien des contre-temps, madame se trouve enceinte, elle met au monde un beau garçon, qui disparaît, se fait homme, tombe amoureux, devient père à son tour et tout cela en un tour de main, en deux heures de temps. »
C'est exactement ce que nous avons déjà lu dans Cervantes qui, très probablement n'avait point lu Sidney. Malgré toutes les leçons qu'on lui fit, le drame populaire garde ses coudées franches ; notons d'ailleurs que le sansfaçon de la mise en scène rendait les unités inutiles, favorisait et simplifiait les changements de décor. Deux épées croisées indiquaient une bataille, une chemise par-dessus l'habit constituait une armure de chevalier; une jupe sur un manche à balai figurait un cheval de guerre. Un théâtre riche, qui dressa son inventaire en 1598, possédait « des membres de Maures, un dragon, un palefroi avec ses jambes, une cage, un rocher, quatre têtes de Turcs et celle du vieux Méhémet, une roue pour le siège de Londres et une bouche d'enfer d. Un autre théâtre avait un diable et un pape sur sa mule. Un acteur barbouillé de plâtre représentait une muraille ; il écartait les doigts pour ouvrir la lézarde à travers laquelle Pyrame et Thisbé pouvaient échanger des soupirs. Un homme portant un fagot et une lanterne passait pour l'image de la lune. Un drapeau déployé annonçait le lever du rideau ; un écriteau indiquait les changements de décor ; la scène tendue de noir avertissait que la pièce était tragique. Au commencement, pour attirer l'attention, on jouait le drame en pantomime, usage rappelé dans le fragment dramatique que Hamlet fait jouer devant Claudius. A cause de ces naïve-
tés, un étrange raffinement : c'est le temps de Lily et de Teuphnisme ; encore une variété de Tépidémie littéraire qui sévissait partout. Lily revenait d'Italie, d'où il n'avait su rapporter que les afféteries des pétrarquistes. Ce poète, qu'on nous montre comme un bourgeois de Londres, bon père de fiimille, <c esprit sérieux et religieux, un peu théologien même, ]» montra, dans son livre d*E'uphuè8 (1579), < le plus singulier mélange qui se puisse imaginer, celui d'une certaine sévérité puritaine dans la pensée et d'une coquetterie extrême dans l'expression » (1).
Cet euphuisme est-il bien différent du marinisme et du gongorisme qui régnaient ailleurs ? Il faut y regarder de bien près pour distinguer les nuances et les dissemblances. Ce qui caractérise Euphuès, ce n'est assurément pas la délicatesse de nos Précieuses (encore à venir), qui effaceront le mot propre, le remplaçant par des périphrases, et appauvriront la langue pour l'épurer. C'est plutôt l'abus des concetti, des jeux de mots, les tours de prestidigitation, opérés avec des vocables sonores. Un eupbuiste dira : € Suis-moi de pied ferme, jusqu'à ce que la semelle de tes escarpins soit usée : ]» voilà une petite hyperbole qui met l'idée en relief. Mercutio ne fait que paraître, en lançant des fusées, dans les premières scènes de c Roméo et Juliette » ; on disait que Shakespeare s'était débarrassé de ce personnage, parce qu'il craignait de ne pouvoir le mener jusqu'au bout. ^ Je le tue pour n'être pas tué par lui, » disait l'auteur. Les dramatistes ont dit quelquefois des choses moins modestes. Il importe encore de bien marquer que le roman à'Euphuès précéda les œuvres de Gongora
(1) A. HÊZIÈRES, Prédàinêeuri et contemporains de Shakespeare ,
422 LA EÉFORME.
et de Marini. L'Italien Florio (protégé d'Elisabeth et traducteur de Montaigne), étant fort opposé au drame national et partisan féroce des trois unités, publia en 1598 un dictionnaire des Précieuses intitulé : Un monde de mots. Ce Florio faisait la pluie et le beau temps à la cour. Shakespeare l'a bafoué dans Peines âl amour perdues. Il lui fait écrire à une paysanne :
oc Commanderai-je ton amonr ? je le puis. Foroerai-je ton amour ? je le ponrrais. Implorerai- je ton amoor ? je le veux bien. Contre quoi échangeras-tu tes guenilles? contre des robes I des indignités ? contre des dignités ! toi-même ? contre moi I Sur ce, en attendant ta réplique, je profane mes livres sur ton pied, mes yeux sur ton image, et mon cœur sur tout ton individu.
A toi, dans la plus tendre intention de te servir,
Don Adriano de Armado.
Il y avait donc un public très mêlé à satisfaire. Les théâtres étaient des cours d'hôtellerie où le peuple s'entassait à découvert, tandis que les jeunes seigneurs, s'emparant de la scène, riaient, fumaient, jouaient aux cartes ou échangeaient des lazzis et des projectiles avec la canaille du parterre qui tumultuait à leurs pieds. L'auteur devait plaire en même temps à cette populace très naïve et aux gentilshommes très raffinés qui parlaient comme Florio ou comme Euphuès. Aux uns, l'action violente, les brusqueries, les férocités ; aux autres les mièvreries, les coquetteries, les afféteries. Il n'est pas nécessaire d'aller chercher bien loin et bien haut l'esthétique particulière de tel théâtre ; il suffit souvent d'étudier avec soin le public : c'est lui qui d'ordinaire nous explique le mieux les auteurs (1).
(1) 'RxyL^iAia, Shakespeare-studien, 1874.
En arrivant au théâtre, Shakespeare trouva donc des habitudes et des exigences tontes faites : il eut de plus des prédécesseurs qui avaient frayé la route et qu'il fut obligé de suivre, à peine de ne pas réussir. De ces derniers fut Marlowe, né comme lui en 1564, mais qui arriva au public avant lui. C'était, dit-on, un fils de cordonnier qui put faire des études à Cambridge. Il alla chercher fortune à Londres, où il se fit comédien et se cassa la jambe en tombant dans une trappe. Dès lors, ne pouvant plus jouer la comédie, il se mit à écrire et vécut dans la débauche : on le fait mourir en 1593, d'un coup de couteau qu'un laquais lui aurait porté dans l'œil. Marlowe ne passa donc que vingt-neuf ans dans ce monde, il n'en trouva pas moins le temps d'avancer l'art dramatique : ce fut lui qui supprima la rime sur la scène anglaise et j installa le vers blanc. Dans sa tragédie à' Edouard II, il inaugura le drame historique, ou, si l'on veut, la chronique dialoguée que Shakespeare devait porter si loin. Son c Juif de Malte » est un premier crayon, beaucoup trop noir, de Shylock. Enfin la «: Vie et la mort du docteur Faustus i» a fourni des scènes à Gœthe. En restant dans les données de la légende, le dénouement du Faust anglais est plus logique et en même temps plus tragique que celui du Faust allemand. Le docteur est condamné, le temps assigné à ses épreuves et à ses débauches touche à sa fin ; il sent venir la mort et désespère :
<K 0 mon Dieu (1), je Tondrais pleurer, maia le démon retient mes larmes. Que mon sang sorte à la place de mes larmes ; oui, ma vie et mon âme t Oh ! il arrête ma langue ! Je Tondrais lever les mains, mais,
(1) Ah, my God, I would wcep ! Bat the deTÎl draws in my tears. Gush forth, blood, instead of tears ! Yea, life and soûl ! 0, he stays
De nos jours , on s'est beaucoup refroidi pour Bacon et l'on aurait voulu beaucoup le diminuer. C'est un illustre Allemand, le chimiste Liebig, qui ouvrit le» hostilités en 1863; dans cette déclaration de guerre, on réduisait considérablement le savoir de T Anglais qui , disaiton, n'embrassait pas les mathématiques. D'autres se levèrent pour le défendre, notamment le philosophe Kuno Fischer, qui se montra, comme toujours, très éloquent dans sa plaidoirie : Francis Bacon und seine Nachfolger (1875). Survint un Italien, M. Pasquale Villari, bon patriote, fort attaché aux gloires de son pays, n'admettant pas qu'on en détournât rien au profit de l'Angleterre et s'écriant en dépit de tout : <3c Le fondateur de la méthode expérimentale, ce n'est pas Bacon, c'est Galilée (1). » Avant M. Villari, Georges Lewes, un Anglais, avait osé dire : c Bacon conseillait d'étudier la nature, mais ne pouvait guider le lecteur dans cette étude, n'étant maître d'aucune science ni capable d'apprécier les conditions réelles de la recherche (2). » On daignait pourtant reconnaître que Bacon, malgré les lacunes et les limites de sa compétence, demeura très important dans l'histoire de la philosophie et surtout dans la formation de l'esprit anglais. Muni d'une plume excellente, il appela l'attention sur l'observation et sur l'expérience qu'il mit à la base, non seulement des sciences naturelles, mais aussi des sciences morales. Ce fut, de plus, un génie éminemment pratique ; pour lui , dit Villari , la science était un moyen de pouvoir : elle seule peut retrouver les lois auxquelles il faut obéir, si l'on veut subjuguer la nature. Les vé-
(1) Ârte, storia eJUosofia, 1884.
(2) The Bistory o/phihsophy (1871).
rites que la science découvre deviennent pratiquement, dans la vie, des règles de conduite, et des moyens d'assurer la domination de l'homme sur le monde extérieur.
Il résulte de tous ces témoignages que Bacon , fort heureusement pour lui et pour les lecteurs, fut beaucoup plus un écrivain qu^uu naturaliste. Au grand désespoir des pédants, il mettait les choses de Timagination fort au-dessus des sciences exactes : c*est lui qui a écrit ces paradoxes si souvent répétés qu'ils passent aujourd'hui pour des lieux communs. <c Plus que tout autre chose, la poésie tend à relever la dignité de la nature humaine. En effet, comme le monde sensible est inférieur en dignité à Tftme raisonnable, la poésie semble donner à la nature humaine ce que rhistoire leur refuse, et satisfaire par des ombres Tftme qui sent le vide et la vanité du réel. Si Ton approfondit le sujet, on découvrira dans la poésie une preuve solide de cette vérité, que Tftme humaine demande et cherche partout plus de grandeur et plus d'éclat, plus d'ordre, de variété et d'harmonie, en un mot, plus de perfection qu'on n'en peut trouver dans la nature depuis la chute de l'homme. Or, les événements et les actions dont se compose l'histoire n'ayant point ce caractère de beauté qui plaît à l'âme humaine, la poésie survient qui imagine des faits plus héroïques, et, comme il n'est pas possible à l'histoire vraie de nous montrer dans ses récits la vertu et le crime toujours payés d'après leurs mérites, la poésie la corrige^ et fait des dénoûments plus conformes aux lois de Némésis... Ce n'est donc pas sans raison que la poésie semble avoir quelque chose de divin, puisqu'elle nous relève et qu'elle nous ravit dans les régions sublimes ; en appropriant ses fictions aux besoins de notre âme au
rester classique, dûment serré dans le triangle des règles. Gomme Cervantes et Sidney, il se moquait des auteurs qui, dans la même pièce, montrent le même personnage au berceau, homme fait et vieillard de soixante ans ; qui, « avec trois épées rouillées et des mots longs d'une toise, font défiler devant vous toutes les guerres d'York et de Lancaster, qui tirent des pétards pour effrayer les dames, étalent des trônes disjoints pour amuser les enfants. ]» Son intention était de peindre d'après nature et de jouer avec les folies humaines en montrant non plus des monstres, mais des hommes^ des hommes comme nous en voyons dans la rue, avec leurs travers et leur humeur, avec « cette singularité prédominante qui, en portant du même côté toute leur puissance et toutes leurs passions i>, les marque d'une empreinte unique. Voilà ce que se promet Ben Jonson et il se tient parole : sa satire est impitoyable contre les puritains, les usuriers, les coureurs d'héritage, tous les vices et toutes les fureurs du temps, grossis avec une sorte de rage. Son Volpone, prétendu moribond qui exploite et pressure jusqu'au sang ceux qui convoitent sa succession, est vivement enlevé d'une main violente et habile. C'est là une farce lugubre, datant de 1605 ; il en est une autre, Epicene, beaucoup plus gaie où l'auteur nous montre une femme qui ne parle pas : stimi thunder, eût dit Byron.
Ben Jonson n'eut pas de bonheur, bien qu'il se fût attiré toutes sortes de protection. Shakespeare lui avait rendu des services ; le roi Jacques sut l'employer à écrire des <c Masques d, ces comédies lyriques et fantastiques, spectacles fastueux qui se donnaient à la cour ; mais cela ne pouvait suffire pour nourrir ce pauvre homme, très malade, sans argent, toujours libéral, frappé de paralysie et d'hydropisie ne pouvant plus ni quitter sa chambre, ni même
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y marcher seul. Dans l'épilogue de New Inn (1627), il disait avec douleur : « Si vous attendiez plus que vous n'avez eu ce soir, songez que Fauteur est malade et triste ( 1 )• » Il ne lui restait plus qu'une consolation, le vin des Canaries. Sa femme, ses enfants étaient morts, et il sentait son talent aussi l'abandonner : «c La muse bloquée, claquemurée, étriquée, clouée à son lit, incapable de retrouver la santé ou même le souffle (2), haletait et peinait, dit M. Taine, pour ramasser quelque idée ou ramasser quelque aumône... Ainsi traîne et finit presque toujours tristement et misérablement le dernier acte de la comédie humaine : au bout de tant d'années, après tant d'efforts soutenus, parmi tant de gloire et de génie, on aperçoit un pauvre corps affaibli qui radote et agonise entre une servante et un curé. » Cela est vrai, mais au bout de peu de temps, ces misères sont oubliées, et l'on ne garde dans la mémoire que des tragédies remarquables au moins pour le savoir et la peine qu'elles ont coûté {Sejanus, hisfail, 1603; Caiiline, his conspiracy, 1611); puis cinq ou six comédies {Every man in his hwnoitr, 1596 ; Volpone or Vie Fox y 1600 ; Epicene^ or the Silent wornan^ 1609 ; îhe A!càemiet, 1610, etc., etc.), études de mœurs et de caractères souvent excessives, exorbitantes, mais produisant des effets et des figures d'une puissante laideur. C'est par là que le dramatiste a réussi, non par des théories classi-
(1 ) If yoa ezpect more than yon had to night, The maker is sick and sad.
(2) The muse... -
... lies block'd up, and straiten'd, narrow'd in, Flx'd to bed and boards, unlike to >vin Health, or scarce breath, as she had neyer been.
{AnEpistle mendieantf 1631.)
ques dont nul ne lui a su gré ; cette épithète de classique ne lui allait pas, la violence de son tempérament le rejetait hors des voies battues.
Telles sont les idées qui nous viennent aujourd'hui, quand nous rencontrons Ben Jonson, et, loin de le plaindre ou de le mépriser, nous admirons que son nom ait survécu, gardé même un rang élevé à côté de Shakespeare. Quand l'auteur de Volpone fut mort, on prit ce corps exténué qui venait de s'abattre dans les bras d'un prêtre et d'une garde, et on le déposa dans un monument où éclate encore cette épitaphe : a 0 rare Ben Jonson ! s
Voilà ce que Shakespeare avait derrière lui : un théâtre populaire, un drame national, une cour au langage raffiné, toute la liberté possible et des prédécesseurs qui avaient poussé déjà l'art assez loin. Que reçut-il de plus avant de se mettre au travail ? Les plus érudits l'ignorent. Tout ce que nous savons avec quelque certitude, c'est qu'il naquit à Stratford sur Avon, qu'il se maria jeune et eut des en&nts ; qu'il se rendit à Londres, où il joua la comédie et composa des pièces ; qu'il revint à Stratford, où il arrondit sa propriété, fit son testament, rendit l'âme et fut enterré ; toutes choses qui arrivent à beaucoup d'autres. Ceux qui prétendent en savoir davantage prennent leurs conjectures ou les anecdotes du temps pour des articles de foi.
On ne saurait donc, faute de documents, affirmer que la vie intérieure ou extérieure lui ait beaucoup appris. S'il quitta trop tôt sa jeune femme pour aller chercher fortune
à Londres, cela ne prouve rien contre elle, ni même contre lai : avant tout il fallait vivre. Nous Bavons d'ailleurs qu'il ne se détacha jamais de sa ville natale et de sa maison : il j revint plusieurs fois pendant sa vie de comédien, et finit par s'y retirer avec 500 livres sterling de rente, qui équivaudraient de nos jours à 40,000 francs ; enfin, il mourut à cinquante-deux ans, après avoir marié ses deux filles : bonne vie de bourgeois très sensé qui se repose de bonne heure, dès qu'il a gagné de quoi vivre honnêtement.
Cet équilibre d'esprit, cette sagesse de conduite ayant déplu à certains critiques, ils sont aUés chercher dans les sonnets de Shakespeare de quoi prouver à quel point leur poète était romanesque, passionné, malheureux. Ils y ont vu des déchirements de cœur, une lutte poignante entre l'amour et l'amitié, tous les crève-cœur du génie relégués dans une condition subalterne : sujet inépuisable de discussion pour les commentateurs de loisir. Mais sur un terrain si mouvant, impossible d'établir une opinion qui tienne. Ces sonnets obscurs, ambigus même, mystifient la critique ou plutôt la déconcertent; plus d'un, et des plus patients, a jeté loin de lui ce recueil de demi-confidences parfois indéchiffrables et souvent contradictoires en se demandant si le « cygne de l'Avon » n'avait pas voulu se moquer de lui.
Il serait donc téméraire d'affirmer que la vie lui donna de fortes leçons directes et personnelles. En revanche, les événements extérieurs, les aventures des autres purent lui apprendre beaucoup de choses, stimuler ses rares facultés d'observation et d'imagination. En ce temps de révolution et, par conséquent de transformation, l'Angleterre offrait tous les contrastes : simplicité, profusion ; rudesse, aflFéterie ; ingénuité, subtilité ; l'extrême idéal dans le rêve et
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l'extrême brutalité dans la vie. Victor Hugo nous apprend que telle grande dame était levée à six heures et couchée à neuf. Lady Géraldine Kildare, chantée par Surrey, déjeunait d'une livre de lard et d'un pot de bière. Les jeunes femmes du roi Henri VIII se tricotaient des mitaines, volontiers de grosse laine rouge. Dans ce Londres d'alors, la duchesse de Suffolk soignait elle-même son poulailler, et, troussée à mi-jambes, jetait le grain aux canards dans sa basse-cour. Dîner à midi, c'était dîner tard. Les joies du grand monde étaient d'aller jouer à la main chaude chez lord Leicester. Anne Boleyn y avait joué : elle s'était agenouillée, les yeux bandés, pour ce jeu, s'essayant sans 'le savoir à la posture de l'échafeud. Cette même Anne, destinée au trône d'où elle devait aller plus loin, était éblouie, quand sa mère lui achetait trois chemises de toile, à six pence l'aune, et lui permettait, pour danser au bal du duc de Norfolk, une paire de souliers neufs valant cinq shellings (1). Tels étaient les plus grands seigneurs.
Mais il faut monter plus haut encore. Le roi (Henri VIII) saute les fossés à la perche : il aime si fort la lutte que son premier salut à François I^''est de « l'empoigner à bras le corps, pour le jeter par terre. » La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux, où les chiens se font éventrer, où l'animal enchaîné est parfois fouetté à mort... Eien d'étonnant qu'ils se servent de leurs bras, comme les paysans et les commères. Elisabeth donnait des coups de poing à ses filles d'honneur, « de telle façon qu'on entendait souvent ces belles filles crier et se lamenter d'une piteuse manière. » Un jour, elle crache sur l'habit à franges de sir Matthew ; une autre fois, comme Essex, qu'elle tançait,
(1) ViCTOn Hrco, William Shalrsjyeare, 1864.
lui tournait le dos, elle le souffleta. La pauvre Jane Grey était parfois € si misérablement bousculée, frappée, pincée, et maltraitée encore en d'autres façons qu'elle n'osait pas rapx)orter 9, qu'elle se souhaitait morte (1). Les mœurs restaient donc féroces : au milieu des fêtes somptueuses et des galanteries savantes, les plus brillants cavaliers, les favoris de la reine (Essex, Saleigh) finissaient sur l'échafaud.
11 y avait de plus à voir de près le peuple le plus brutalement grossier qui fût alors : il se donnait en spectacle, au parterre des théâtres, sans vergogne et surtout sans pudeur. Entre la populace, qui fournissait des types de clowns pour les comédies ou des groupes de citoyens pour les drames antiques, et le monde alambiqué, byzantin de la cour, il y avait les classes intermédiaires que Shakespeare dut examiner de près, puisqu'il les dépeignit si bien : l'hôtelier, le maître d'école, le curé ou le pasteur, le pédant, l'avocat, le médecin, le juge et ainsi de suite, en montant toujours, jusqu'à l'écuyer, au chevalier qui touche au gentilhomme. Ces profils se montraient avec une netteté de contours et une franchise d'accent qu'ils ont perdues dans la société du dernier siècle : Shakespeare a pu les voir encore dans la native rudesse de leurs traits. Muni de tant de documents, que pouvait-il demander encore aux hvres ?
On a beaucoup disputé sur ce qu'il avait pu apprendre à l'école et on est arrivé à cette conclusion : point de grec, peu d'italien et de latin, pas beaucoup plus de français. Sur quoi les pédants se sont mis à relever ses «c âneries i» géographiques, historiques, chronologiques, les erreurs de fait, les faussetés de ton : il est si doux, pour la médio-
(1) Taise, JHst, de la littérature anglaise, 1. 1«% 425 eq.
crité, de prendre le génie en faute ! Deux auteurs semblent avoir produit sur Shakespeare une très forte et très profonde impression : Plutarque et Montaigne. Plutarque lui apprit Rome et la dignité de l'histoire ; le second lui apporta, dans une langue pittoresque et fecile, toute la sagesse deFantiquité. C'est par Montaigne que le dramatiste anglais connut Amyot, par Amyot qu'il connut Plutarque. Ses derniers drames sont pleins de passages empruntés aux Essais; dans le dernier, the Tempes t, il introduira Tàge d'or sauvage rêvé par le philosophe gascon. Là, il n'y aurait aucune espèce de trafic :
For no kind of traffick Would I admit....
Aucune connaissance des lettres, nulle science des nombres, nul nom de magistrat (no 7iame ofmagistrate), nul usage de service {no use of service) et ainsi de suite naturellement (1). On voit donc que Montaigne fut son homme et qu'ill'étudiait à fond ; ce prétendu ignorant était plein de lectures. Non seulement il avait usé son exemplaire deChaucer et de Spenser, il savait, de plus, tous les anciens chroniqueurs anglais, ou racontant les époques douteuses de l'histoire d'Angleterre qu'il fit monter sur les planches, la poussant jusqu'au règne de Henri YIII. Il avait, de plus, parcouru toute la même littérature narrative de France et d'Italie. Fables, contes, nouvelles, romans, toutes les aventures possibles ou extravagantes qui intriguaient alors l'oisiveté ou la frivolité du public, il les connaissait. Aussi put-il multiplier sans effort ces pièces
(1 ) PhUarète Chasles, Shaketptart traducteur de Montaigne, {Études sur William Shakespeare, etc., 1851.)
SHAKK8PEABE. 433
de fantaisie qu'il inventa peut-être et qu'il fit en tout cas réussir autrefois, même aujourd'hui. Dans cette partie de son théfttre, on ne sait au juste où Ton est ni en quel temps ; nous faisons naufrage dans une Bohême qui est au bord delà mer (1) ; le vieil Antigonus y est dévoré par un ours ; on va consulter Toracle de Delphes et Ton invoque Jupiter; le peintre du temps se nomme Jules Bomain. Non loin de là, s'étend la forêt des Ardennes (2) habitée par des princes, de grandes dames et des gentilshommes parlant le jargon le plus maniéré du seizième siècle ; on trouve pourtant aussi dans la forêt un lion, un philosophe pessimiste et un serpent. Ou bien, l'on nous mène à Éphèse (3), ville grecque gouvernée par un duc nommé Solinns ; on j trouve un couvent dont l'abbesse est mariée. Le lieu de la scène est souvent une ville italienne, Messine ^ Vérone, Milan, Padoue, Venise, ou encore la Navarre, l'Illyrie, ou Vicence ; tous ces pays ont des ducs, le duc de Vienne se nomme Vincentio (4).
La fable est empruntée aux conteurs du temps : c'étaient d'anciens mythes orientaux, importés en Europe au temps des premières invasions, recueillis plus tard en France, en Italie : étemelles histoires qui amuseront la foule, même les happy few, jusqu'au jugement dernier. C'est une jeune fille, Hélène (5), qui, ayant guéri le roi de France malade, obtient de lui la main d'un gentilhomme qu'elle aime, mais qui la rebute; elle le suit alors à la guerre sous un déguisement et, grâce à un stratagème, elle obtient le
(1) WinUr'i Taie.
(2) Aê you like U.
(3) Comedy of erran,
(4) Meoiure/or meatvre,
(5) AUU wil tHat ends weU,