‹ Histoire de la littérature révolutionnaireChapitre 10 sur 40 · LE CITOYEN · texte numérisé non relu

LE CITOYEN

Nos ennemis sont fugitifs, ils n^ont pu nous résister.

'Ils seront en opprobre parmi les nations.

Peuples^ louez Dieu !

Expuisi suril inimici.

nec potucniiit s!arc. (Ps.

Kl erunl opprobrium in genlibus (î, ^0).

Populi, laudalc Deum.

Le hiérodrame doDesaugiers fut exécuté à Notre- Dame et c'est à La réputation que lui valurent la musique et le texte qu'il (lui la représentation d'un Médecin malgré iui\ opéra-comique bizarre dans lequel il avait imaginé d'introduire le Ça Ira!

Le 17 juillet, le comte d'Artois, son frère, les Ciiiiti, les Polignac, Vaudreuil, Broglie, Lambesc et autres, donnaient le signal de l'émigration. Le peuple les vit partir en souriant el la chanson secoua ses grelots.

Bientôt on n'entendit plus dans les rues que la Chanson des Émùjranls, sur l'air de : Ah bravo Jjj^avo/ (CalpigL)

Je vois quanlilé de machines Amusant des mains enfantines, El j'entends dire à chaque iiislanl:

. Saute, saute, mon émigranl! (bis) Ce jeu n'est point fait sans malice, Est-ce un d(^lirc? est-ce un caprice?

Chacun dit, en s'amusant :

Saute, saule, mon émigrant! (bis)

<.-' fr

Pour que cette machine tourne

Il ne faut pas qu'elle séjourne.

Mais aussi que le. noble errant :>v. ill

Tourne, tourne, mon émigrant 1 (bi») î w::ii

Tantôt à Turin se retire, : . [i 4

Ensuite on le Yoit dans TËmpire,

Tantôt il est dans le Brabant ;

Saule, saule^ mon émigranl! (bis) ' '

Quelque temps après Pitt obtint du parlement un subside de 25 millions de francs, dont il ne devait pas rendre compte. « La politique de l'éâraa- « ger, écrivit à ce propos M. Yalkenaer,.dùt afi»;; (( rallier au parti d'Orléans qui, n'offrant aucune « chance de liberté publique, ne compromettroirt « qu'un changement de dynastie au lieu d'un cbanr tt gement de gouvernement, laissait debout toutes « les oppositions de l'hérédité reconnue et assurait (( ainsi une longue suite de divisions et de diècord^s (( intérieures sans autre but que le choix d'un mai- « tre. »

A ce sujet Fauteur du Voyage (ÏAmMque, L. Gabriel Bourdon, secrétaire interprète aux affaires étrangères,avant la Révolution, publia : le Patriote ou Préservatif contre t Anglomanie ^ dialogue en vers

sots tk RÉVOLUTION 9à

suivi de quelques noies, sur les brochures concernant les Étatsi-Généraux.

Dans le Voyage d'Amérique^ publié en 1779, sous forme de dialogue en vers croisés, entre Fauteur et Tabbé ***,.Bourdbil s'était déjà proposé de rectiGer les idées- communes sur TAmérique^ Dans la brochure du Patriote^ présentée comme une conversation entre Tauteur et lady Truebriton,il désavoue son Voyage et s*écrie : « J'avais dix ans de moins I »

Les notes qui en font la partie principale, quoique séparées, présentent par leur rapprochement un corps de doctrine, dont Tobjet était de guérir tous les maux que nous avait causés le faux système de suivre, à notre,manière,les exemples delà grande Bretagne. L'auteur en annonçant avec modestie, qu'il s'est borné à dire ce qu'il ne faut pas faire, n'en donne pas moins, par le procédé même, des avis très-utiles^- et très-importants. Ils offrent plusieurs grands résultats dont voici les principaux : la nécessité de la paix pour la France ; la possibilité existante de ne point faire la guerre ; l'absurdité des guerres de commerce, notamment pour la nation française et le danger même d'un trop grand commerce extérieur.

Cependant l'embarras de FAssemblée redoublait toujours. Le paysan, suivant l'épée flamboyante de

la justice venait de brûler les chartes féodales. L'église chancciuit sur sa base ; la dtme allait être ^ supprimée malgré les efforts du clergé, la liberté religieuse était reconnue.

Le 13 août, on criait à Paris une Chamon patriotique^ adressée à lévêque de Blois sur Tair : Quvn voulez vom dire ? et signée par dérision : labbé Maury.

Messieurs, je me nomme cler^^é^ h) suis parent de la noblesse^ Aussi les qualités que j^ai, Ne peuvent soutlrir qui les blesse.

Ouvrir le ciel est un emploi, Je fais mettre à genoux le roi ; Mais c^csl pour accomplir la loi,

Qu'en voulez-vous dire?

En voulez- vous rire?

Mais c'est pour accomplir la loi.

En voulez-vous donc rire et de moi ?

Les testaments de nos aïeux.

Ah! le bon temps! lorsque j'y pense!

A l'instant qu'ils fermaient les yeux

Accumulaient notre pitance.

Ah! comme ils étaient applaudis!

Et puis de beaux De Profundis

Les menaient droit en Paradis.

Qu'en voulez-vous dire?

En voulez-vous rire ?

sous LA RÉVOLUTION 97

Les anges étaient ébauliis

£l tous les prêtres criaioiit : « bis! »

J'en passe et des meilleurs.

La Chanson patriotique donna la note. Vint après V Éloge du vierge par Daiteg.

tous ministres du clergé, Pleins de la divine science, Le temps heureux est hicn changé, Vous paraissez tous en démence :

Pauvres esprits, je vous plains bien, Tous vos efforts ne feront rien.

Ce fut ensuite un déluge de prières anli-cléricales. Le vicomte d'Aubusson, le même qui auparavant avait rédigé une brochure contre les opérations du chancelier Maupeou, fit réimprimer une Ode au clergé de France, suivie d'un petit discours, signé : « un auteur qui n*est pas un auteur, comme on le verra du reste. » Nous ne pouvons la citer en entier ici, nous nous contenterons de clore cette trop longue série avec le Voile levé, La forme en est primitive, et le tour un peu risqué, mais nous collectionnons, voilà tout.

Sur Pair : O Filii.

DéGeZ'Vous d'un calolin Qui veut vos femmes et votre bien ; C'est un fourbe, un mauvais chrétien Et un gredin.

Son bul esl de vous enchaîner.

Les maris de cocu fier, S^il réussil il s'écriera :

AUeiuia!

Dans tous les temps on a trompé Le peuple cl on l'a enchaîné Au nom d'un Dieu plein de bonté, C'est la vérité I *

Aimez Dieu de tout votre cœur.

A lui seul est dû tout Phonneur ; Mais ayez toujours en horreur L^abbé trompeur I

Après la lecture des divers extraits que nous venons de donner, on ne contestera pas aux poésies du peuple la (jualité d'être au moins primesautières. Ce sont, pour ainsi dire autant d'impromptus, présentés sous des formes multiples.

Tandis que la multitude se ruait sur la rime, quelques poètes consacrés par le talent, se recueillaient et cherchaient dans le silence du cabinet le secret de la littérature nouvelle.

Car c'était bien aux besoins d'une littérature nouvelle qu'il fallait répondre. La tradition des hommes nés pour la grandeur de Louis XIY avait précédé le

sous LA RÉVOLUTION 99

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grand roi daaa la tombe. Il ne fallait plus songer à rééditer les couplets de la régence. Voltaire et Rousseau étaient dépassés.

On chercha longtemps. Ils étaient cent, ils étaient mille, à travailleràia solution du problème. C*étaient parmi les poètes, Sedaine, Yigée, (je cite au hasard), Duci^, Favart, le cardinal de Bernis, Blin de Sain^ore, le chevalier de Boufflers, de Ghamfort, Colin d'Harleville, de Cubières, Delille, Andrieux, la comtesse de Beauharnais, Demoustiers, Flins, Florian, Ximenès, Pons de Verdun, Marmontel,etc. Pas un ne la trouva. Ils continuèrent comme par le passé, sans souci de rheure présente. En 1789, le Blanc de GuiUet traduisit' Lucrèce; Adolphe du Fresnoy publia l'Art rfe/^emdre; d'Arnaud chanta le duc d'Orléans ; de Plis publia un méchant volume sur Vffarmonie imitaiive de la langue française ; Aq Saudray célébra TimmortalUé de Tàme ; de Fon* tanes se vit couronner à l'Académie pour son Poème sur VÉ dit en faveur des non-catholiques qui disputa le prix kVÉpUre d!un vieillard protestant de l'abbé Noël ; de Saint-Ange édita le sixième livre des Métamorphoses d'Ovide ; Demoustiers la troisième partie des Lettres à Emilie; Cazotte écrivit les Œuvres Badines ; la marquise de la Féraudière sa Romance de Paul et F/r^iV»> ; le marquis de Montausier fit paraître la Guirlande de Julie ; Grimod de la Reynière présenta ses Hommages à t Académie : et Ton vit se

continuer les beaux jours des Étrennes de Polymnie^ de VAlmanach des Grâces^ des Étrennes de Mnémosine et des Soupers du Jeudi,

Les autres firent des tentatives. Parmi ceux-là M. de Vixouze {La Révolution où les Ordres réunis) ; Tabbéde Gournand {La Liberté ou la France régénérée) ; T. Rousseau {la Liberté française) ; de Cubières {Voyages à la Bastille) ; Tabbé Raynal {Histoire des Etats Généraux de C Église); la Boëssière {Couplets pour la 5* Louis)^ méritent d'être signalés pour mémoire.

Guinguené fut le premier qui s'efforça d'initier sa muse aux secrets de la Révolution, en essayant d'une Ode aux États Généraux, Gela se ressent encore du style ampoulé du milieu du xviu* siècle.

Lyre de Pindare et d'Alcée, Des héros noble volupté, Tu languis, muelte et glacée^ Au fond d'un envieux Lélhé!

Seul, dans ses veiilos poétiques, Le Brun, sur les cordes antiques, Module ses doctes chansons :

Mais, dans nos jours pussiilanimcs, £st~il encore des fous sublimes.

Dignes d^applaudir à tes sons ?

sous LA HÉYOLUTION 101

Lyre, des temps souveraine !

Si tu reviTais sous mes doigts, Jusqu'en sa prison souterraine, Je ferais entendre ma voix. Au fond de ma yoIx menaçante, Bouillonnerait de la?e ardente, L'Etna par Vulcain dévasté :

Je livrerais à la furie Tout ennemi de la Patrie, De la Paix, de l'Egarié.

Des mortels auguste apanago, Egalité, fille des Dieux!

Le Despotisme et resclavage Te réléguèrent dans les cioux.

Reviens, adorable immortelle ; Un roi bienfaisant le rappelle.

Des lys relève la splendeur!

Dis à Porgueil, à Tégoïsme, Qu'un généreux patriotisme Est la véritable grandeur.

Des tyrans, des conseils sinistres Ont trop enchaîné l'Univers :

Un bon roi, d6 sages .ministres, France, vont briser les fers!

Viens achever ce grand ouvrage ; Et qiie, défenseur de les droits.

Après ces tempêtes horribles

102 HIÔTOIRB DE LlL LITTÉRATURE

Vogue enÛQ sur des eaux paisibles, Le Cygne' du lac Genevois!

Le Cygne du lac Genevois nous dispense de toute critique.

Citons encore, uniquement pour ne rien omettre, les Couplets an marquis de Lafayette, lus le i3 août à la bénédiction des drapeaux du district des Gordeliers par leur auteur, Imbert.

Prête à jouir de sa noble conquéle, La LiLcrlé consacre nos drapeaux ; v Celui-là seul doit présider sa fêle, Qui sut longtemps en être le héros.

Il réunit le zèle et la prudence, A TAmérique il a su le prouver :

< Ce qu'une fois a conquis sa vaillance, Par sa sagesse, il sait le conserver.

L^aimable objet à qui l'Hymen Pengage, Daigne à nos vœux accorder un souris ; El la beauté, qui sourit au courage.

Après la gloire est son plus digne prix.

Ciel, à Louis prêle un bras tutéîaire :

D'un peuple libre il est le digne appui ; Roi citoyen, pour nous qu'il vive en père.

Chacun de nous saura mourir pour lui.

1 Allusion aux armes de Necker qui portaient un cygne.

sous LA RÉVOLUTION 103

Joseph de Cfaénier est, peut-être, le seul qui, au début de la Révolution, en ait compris le sens, au point de vue de la poésie. Il semble naturel qu'il en ait été ainsi. C'était un des disciples les plus zélés de Voltaire, C*est à lui que devait revenir Thonneur de coQtiauer les traditions de son maître. Qu*il compose un poème, ou qu'il écrive une tragédie, il rend les aspirations de son temps. Il en eut d'ailleurs les dévouements, les désespérances et les colères. Il chante l'ère de la liberté en faisant représenter Charles IX^ et nouveau Tyrtée, conduit le peuple à la Bastille avec son Chant du départ» Plus tard il protestera contre l'empire avec Tibère. S'il n'a pas été,dans le sens rigoureux du mot, un inventeur, du moins reste44l, à l'heure présente, le promoteur de la poétique révolutionnaire.

Son œuvré est trop connue pour que nous nous étendions.

Nous nous eontenterons de citer.

Son premier ess^ai fut un Dithyrambe sur T Assemblée Nationale.'

Toujours ballus des ventst assiégés par l'orage, Duranl la sombre nuit les Français égarés, Gourant de naufrage en naufrage^ Perdaient les droits les plus sacrés.

104 HISTOIRE DE LA LITTÊRÀTtTRE

Par le choc éternel des intérêts contraire^, Des préjugés rivaux ef des lois arbitraires, Le sein de notre Eœpire est encore agité, Mais vainqueur des noires tempêtes, Bientôt va briller sur nos têtes Le jour de la justice et delà Liberté*

Tout sera libre un jour : un jour la tyrannie. Sans appui, sans Etats, de P Univers bannie, No verra plus le sang cimenter ses autels ;

Et des vertus même féconde,

La liberté^ reine du monde, Va, sous d'égales lois, rassembler les mortels.

Où donc est ce pouvoir grossi par tant de crimes ? Où donc est/ diront-ils, ce monstre audacieux ?

Ses pieds touchaient aux noirs abîmes,

Son front se perdait dans les cieux.

Il osait commander. Les peuples en silence De ses décrets impurs adoraient l'insolence -, Le monde était aux fers : le monde est délivré.

Et l'auteur de son esclavage,

Vomi par Pinfernal rivage Dans le fond des enfers est à jamais rentré.

Puis vint ÏÉ pitre au Roi,

Monarque des Français, chef d'un peuple fidèle. Qui va des nations devenir le modèle,

tous LA RÉVOLUTION 105

Lorsqu'au sein de Paris, séjour de les aïeux, Ton favorable aspect vient consoler nos yeux, Permets qu'une voix libre, à l'équiié soumise. Au nom de tes sujets te parle avec franchise, Prête à la vérité ton augusie soutien, £t las des courtisans, écoule un citoyen.

Et dans la France entière un peuple fortuné.

Au seul nom de la cour autrefois consterné, Rallié désormais au nom de la patrie, Illustre par les mœurs, et grand par Pindustrie, Révérant, chérissant les verlus de son roi, Libre sous ton empire, est soumis à ta loi.

On ne pouvait formuler en un vers mieux trempé la situation politique, telle que l'avait faite le peuple et telle qu'il 1^ désirait.

En somme, il faut bien en convenir, les modèles que nous venons de donner du nouvel essor de la poésie depuis 1789, n'accusent ni originalité, ni avancement. Mais, qu'on ne l'oublie pas, six mois seulement nous séparent du jour de la naissance de ce peuple dont l'introduction dans le gouvernement devait, selon les règles imipuables de l'esthétique littéraire, causer, pendant un temps, la barbarie, pour provoquer, dans la suite, de si grands progrès. C'était l'effet inévitable de l'intervention d'une classe

nouvelle^destinée à éclairer dans Tavenir une plus grande masse d*hommes. G*est un phénomène curieux évidemment que celui-là,mais qui se reproduit en chimie comme en littérature. Le diamant commence par être du cftarbon liquide. La sévérité dans le bon goût, les beautés plus énergiques, les tableaux plus philosophiques, les passions plus fortes et par conséquent l'accroissement de Tart de peindre qui sont les conséquences de Tesprit républicain, auront pour commencement Je mauvais goût poussé quelquefois jusqu'à la grossièreté, et toujours Timperfection de la forme.

C'est ainsi que même une fois arrivé au 9 Thermidor, nous ne signalerons que de rares perfections. Mais si, comme nous nous le promettons, nous poursuivons un jour cette étude jusqu'à des temps meilleurs, nous aurons l'occasion de démontrer quel lumineux apogée a atteint le génie populaire, dont nous n'entendons ici que les premiers bégayements.

THÉÂTRE

« Les générations qui ont vu s'accomplir les révolutions,ont au moins Thonneur de fournir un aliment à la curieuse postérité. S'il est vrai que Timportance et la rapide succession des événements forment rintérét de Thistoire, sans doute aucune époque de Thistoire du théâtre en France ne pourrait en exciter un plus vif que celle dont nous allons mettre le tableau sous les yeux du lecteur. Eh ! comment, chez un peuple idolâtre des spectacles, qui, bien miexix encore que le peuple Romain, justifie la devise : panem et circensa ; comment chez un tel peuple le théâtre aurait-il pu ne pas se res-

sentir des secousses qui renversèrent le trône, détruisirent Jes plus antiques institutions, et changèrent en un instant les lois, les opinions, les coutumes et les mœurs d'un grand empire? » (Histoire du théâtre Français, Etienne et Martain ville.)

Le théâtre a été, en effet, un des moyens les plus puissamment employés par ceux qui voulaient accélérer Tépoque de la Révolution. Là les contacts sont plus immédiats que n'importe où, il y a parenté entre le comédien et le spectateur et par conséquent entre l'auteur et le public. L'id'^e exprimée est forcément comprise, la scène est une tribune, l'artiste un orateur d'autant plus fort que ses arguments ne pouvant être combattus, passent auprès de l'auditeur pour irréfutables. Et puis cet auditeur aime à s'en laisser conter. Il ne va pas là pour discuter, mais pour jouir paresseusement du triomphe facile de la thèse qu'on lui débite. Triomphe qu'il accepte d'autant plus aisément que son amour-propre serait cruellement froissé, s'il lui fallait avouer qu'il a payé pour qu'on le trompât.

Écrire l'histoire du théâtre, c'est tracer l'histoire morale du peuple qui l'a consacré par ses murmures ou ses applaudissements.

Aussi bien, si le théâtre fut un des moyens de manifestation les plus vifs, ce fut encore lui qui prévint le plus victorieusement la Révolution, avec Voltaire, comme avec Beaumarchais. Il marcha de

pair avec la philosophie jusqu'au jour où il lui fti permis d'avoir son essence.

' M. Saint-Marc Girardîn dit qu'il y a dans la littérature dramatique deux sortes de sentiments et que ces deux sentiments répondent à deux phases différentes de l'histoire littéraire des nations : il y a les sentiments que l'homme trouve dans son cœur, et qui sont au fond de toutes les sociétés ; il y a lés sentiments que l'homme trouve dans son imagination, et qui ne sont que l'ombre et le reflet altéré des premier». La littérature commence par les uns et finit par les* autres.

Quand la littérature arrive à ces derniers senti* ments, quand l'imagination, qui se contentait autrefois de peindre les affections naturelles, essaye dje les remplacer par d'autres affections, alors les livres ne représentent plus la société : ils représentent l'état de* l'imagination. Or, l'imagination aime et cherche surtout ce qui n'est pas. Quand la guerre civile agite et ensanglante la société, l'imagination fait volontiers des idylles et prêche la paix et la vertu. Quand, au oontraire, la société s'apuse et se repose, l'imagination se reprend de goût pour les crimes. Elle est comme le marchand d'Horace : elle vante le repos du rivage quand gronde la tempête ; elle aime les flots et les orages, quand le vaisseau est dans le port.

Le tiiéâtre révolutionnaire a rendu et les senM-

ments que les hommes trouvaient alors dans leur cœur et ceux qu^ils puisaient dans leur imagination.

Nous nous contenterons de l'étudier sous la première de ces faces.

Les bornes que nous nous sommes assignées dans ce premier livre et que limite la date du 6 octobre, ne nous permettent pas de nous étendre dans ce chapitre. Une tragédie, une comédie, ne s'improvisent pas comme un discours, un poème ou une brochure. Au moment où nous somn)es,J. Ghenier songe à écrire Charles IX ; (héron esquisse les premières scènes de son Caton, Le théâtre de la Révolution n'apparaîtra sérieusement que dans quelques mois, c'est alors seulement que nous aurons le loisir d'en étudier et l'esprit et la marche.

Une fois, au Théâtre-Français, le public impatient va au devant des allusions. Dans sa précipitation il ne craint pas d'en rendre responsable Destouches. Le 30 juillet 1789, ou donnait P Ambitieux et l'Indiscrète, comédie en cinq actes, jouée pour la première fois en 1737.

Cette comédie héroïque offrait le tableau d'un ministre honnête, sacrifiant ses intérêts et sa vanité à son devoir et à son maître. Le peuple enthousiaste alors de M. de Necker que le roi venait de rappeler au . ministère, saisit toutes les applications et

sous LA RÉVOLUTION 1 1 1

trois fois interrompit Mole peur crier « Vive Necker 1 »

La politique venait de s'emparer de la scène, il était temps qu'on lui donnât un rôle à jouer.

LA PRESSB

On a fait avant nous l'histoire de la Presse. On sait comment, esclave du trône, elle fut sans exception ou Torgane officiel d'une cour autocrate, on l'expression d'un parti ayant intérêt à combattre tout ce qui pouvait ébranler la stabilité des abus dont il vivait, parti dont les chefs se personnifient successivement dans la triste individualité de Fréron.

Fréron mort, il sembla que le genre en fut perilu. Erreur I la presse réactionnaire ne se tint pas pour battue.La métaequi avait frondé Montesquieu, insulté à TEncyelopédie, empoisonné les dei*niers

moments de Fontenelle, continuait d^attaquer Voltaire. Sauf le Journal des Savants , chaque feuille cherchait de son c6té,en dépit des moyens employés,

à maîtriser l'opinion publique. Il fallut la Révolution pour lui donner un libre essor, et lui permettre enfin de devenir Técho des idées nouvelles.

Malheureusement cet essor fut de courte durée. La République devait bientôt en paralyser Texercice par la Terreur, comme plus tard le premier empire par la gloire, et nous devions assister au triste spectacle de la licence commençant là où finissait la liberté, sans que personne n'ait su où poser la limite qui les devait séparer.

A la nouvelle de la convocation des États-Généraux, la plupart de ceux qui tenaient une plume sentirent le besoin d'exprimer leur contentement et d'apporter leur pierre à l'immense édifice qui allait s'élever.

11 nous faudrait tput un volume rien que pour dresser une liste complète des journaux qui parurent pendant la Révolution, déduction faite des brochures, pamphlets, etc.

* Ce fut un véritable déluge dont Paris se vit inondé.

Citons les principaux avec la date de leur apparition :

1" mai. — Journal de Paris (Garât, Gondorcet).

sous LA RÉVOLUTION 115

' 2 mai. — Lettres à ses commettants (Mirabeau), qui devinrent le Courrier dé Provence.

6 mai. — Le Journal des Etats-Généraux (Lehodey).

6 mai. — Bulletin des séances des États-Généraux (Maret, duc de Bassano).

19 juin. — Le Point du Jour (Barère de Vieuzac).

26 juin. — Les Évangélistes du Jour fDulaure). 28 juin. — Le Patriote Français (Brissot de Var-

ville).

5 juillet. — Le Courrier de Vermilles (Gorsas).

12 juillet. *— Les /{évolutions de Paris (Prudhomme, Loustalot-Tournon).

12 juillet. — Les Annales de la Révolution (Bayard).

1" août. — L* observateur, (Feydel)?

24 août. — La Chronique de /^ans(Gondorcet,Rabaut Saint-Étienne. — Ducos, Noël,etc).

27 août. — Journal des Débats et Décrets (Barère- Louvct).

12 septembre. — Le Publiciste Parisien (Marat) qui au 5® numéro changea son titre pour celui de V Ami du Peuple.

1" octobre. — Le Modérateur (Fontanes).

3 octobre. — Les Annales patriotiques et littéraires (Mercier-Garra).

Tels farent jusqu^au 6 octobre, les journaax importants qui marchèrent -dans le sens de la Révolution. Nous laissons de côté V Assemblée Nationale de Perlet, le Courrier National de Passy, la Concorde Nationale, le Disciple des Apôtres^ Catherine de Médicis, les Lettres sur les débats de r Assemblée Nationale^ le Postillon du soir, le Postillon de la Liberté, etc.

« Le caractère général de ce grand mouvement, )> dit Michelet, ce qui le rend admirable, c'est que, » malgré les nuances, il y a presque unanimité. Sauf » un seul journal qui tranche, la Presse offre limage » d*un vaste concile, où chacun parle à son tour, où » tous sont préoccupés du but commun, évitent » toute hostilité. »

La Presse est fédéraliste et royaliste, même la plus avancée. Mirabeau, Camille Desmoulins, Mercier, Carra, Brissot, Condorcet, Barrère, marchent comme un seul homme à Tassant des principes noa- ▼eaax.

ItC Journal de Paris^ ainsi que le confirme la liste que nous avons précédemment donnée, commença le feu. Elle rouvrit, il faut bien le dire, timidement, presque innocemment. Rien ne faisait prévoir qu'il deviendrait,trois ans plus tard, un des organes les plus importants, de la Révolution. Garât qui,

80DB LA RÉVOLUTION lit

aprèéy avoir publié des articles de philosophie spécalative, y faisait les comptes-rendus des séances de F Assemblée, s'y distinguait cependant en trouvant le trait sur les hommes et les choses. L*abbé Morellet, dans ses i/moire^, prétend que Ton petit rechercher dans le Journal de Paris, au moment où Garât cessa d'en être le rédacteur, Taveu qu'il fait de s'être écarté de la vérité pour l'intérêt du peuple et le succès de la Révolution. Il y a beaucoup d'exagération dans ce reproche, et tout porte à croire que l'abbé Morellet ne laissa pas que d'être influencé par Rivarol qui accusait publiquement Garât de déguiser la vérité dangereuse, d'encenser la force triomphante, d'atténuer les horreurs des catastrophes^et qui voulait qu'on le regardât comme l'optimiste de la Révolution^

Le besoin de jodir de sa libeHé et de repos, ne permit pas à Garât de continuer ses cômptes-reitdus pour la nouvelle Assemblée Législative. Sur la proposition qu'il fit aux « auteurs » du Journal de Paris^ ils s'adressèrent pour le remplacer à M. Gondorcet qui accepta. Un journaliste écrivit « que ce journal avait été tout étonné de se trouver patriote pendant les 15 jours que M. Gondorcel y avait travaillée » Il y avait quelqu'intrépidité à faire un semblable reproche à un journal contre lequel tous les ennemis de la Révolution s'étaient déohainés aveo tant de fuient pendiiiit toute PAêséâiMde

Constituante. Garât adressa alors à Gondorcet une lettre datée de décembre 1791 qui, écrite deux anB plus tôt, aurait pu ôtre publiée en tête du Journal de Parisy comme une profession de foi.

Envoyé par i'éieclion de la seule partie des Français qui n'ont jamais connu aucune espèce de seryitude,à l'Assemblée où devaient s'opérer raffranchissement et le renouvellement de la France, je ne me jugeais, je Pavoue, au-dessous de celle augusie mission, ni par mon âme, qui n'avait jamais pu se réconcilier avec le mal qui s'exécutait sur la terrc^ sous des noms et sous des prétextes sacrés ; ni par les vues de mon esprit^ toujours occupé en secret et en public des moyens par lesquels Pespèce humaine pourrait être délivrée de ses- tyrans, de ses er- Teurs, de ses fausses passions, de la profonde misère de presque tous, de l'opulence criminelle de quelques-uns; ni par mon courage qui n'avait jamais reculé que devant la seule idée que tant de maux sous lesquels gémissaient les peuples étaient incurables.

A peine introduit dans la salle qui avait été préparée aux représentants du peuple français, je m'aperçus que ma faible voix ne pouvait se faire entendre dans cette vaste enceinte où grondaient tant de tempêtes ; que la simplicité et peut-être aussi la fierté de mon caractère m'écartaient des comités et des travaux que les fondateurs des coalitions puissantes partageaient entre eux et leurs dociles créatures ; qu'enfin accoutumé dans de lentes méditations à rassembler el à ordonner un grand nombre ^'objets pour les éclairer et les connaître les uns par l^s

. sous LA RtfVOLtmON 119

autres, mes vues, si j'en avais, ne pourraient trouver de place dans des délibérations presque toujours imprévues et impétueuses, où l'on discutait une à une et sans aucune succession méthodique^ des questions qui ne pouvaient recevoir toute la lumière dont elles avaient besoin que dans le vaste plan d'une constitution tout entière.

Vous croirez facilement qu'il ne pouvait pas me suffire d'avoir dans ebaque délibération un suffrage pur à donner à la liberté, à la vérité, aux conceptions des Sages pour préparer d'autres destinées aux hommes : c'est alors qu'il me fut proposé d'écrire, dans le Journal de Paris, Tarticle Assemblée Nationale.

Je connaissais le dédain qu'affectent pour tout ouvrage de ce genre des hommes incapables d'écrire jamais une bonne page ni dans un Journal,ni ailleurs. Gomme si un Journal était bon ou mauvais par lui-môme, et n'était pas seulement la place de ce qu'on y peut mettre de mauvais ou de bon ; comme si ce qui aurait du mérite dans les pages d'un Livre cessait d'en avoir dans les feuilles d'un Journal ; comme si la nécessité dangereuse d'écrire avec une extrême rapidité devait faire perdre l'estime qui est due à celui qui ne blesse dans une Feuille ni la logique, ni la langue, ni cette décence et cette convenance de ton plus difficiles dans ceux qui n'ont pas le temps de s'arranger et do se composer ; comme s'il était impossible et sans exemple de dire une sottise ou de faire un raisonnement faux et dangereux à la tribune de la Nation et de l'exposer à la risée dans un Journal ; comme si enfin dans les époques où toutes les idées et toutes les

destinées des hommes sont dans un moaTeme&tqui peut prendre chaque jour de nouvelles directions, l'homme de génie même ne pouyait pas s'emparer comme d'un instrument que lui seul peut dignement manier, d'un genre d'ouTrage avec lequel il peut chaque jour attaquer, affaiblir, détruire une erreur, éclaircir, établir, défendre une vérité I Je dédaignai à mon tour, et à plus juste titre, ces opinions vaines ou envieuses, et j'entrai avec joie dans un travail qui tne donnait les moyens d'exercer aussi dans la révolution mon influence et de me faire entendre tous les jours de la Nation, tandis que les voix les plus puissantes de la tribune ne se faisaient entendre que de l'Assemblée Nationale.

Je m'imposai la loi de chercher avec scrupule la vérité de tous les faits et de tous les événements, et de choisir de préférence, pour les peindre, les aspects et les traits sous lesquels ils dcTaient être plus propres à reproduire des événements et des faits favorables aux progrès de la liberté.

Parmi tant de pénibles incertitudes, deux sentiments ont dû se prononcer constamment et avec quelque forcct dans les Feuilles que j'écrivais. Le premier, la crainte que le Peuple Français ne déshonorât, en la gagnant, sa cause et celle du genre humain ; le second, la persuasion intime, et dans le doute des faits du moment, établie sur tous les faits de toute l'Histoire, que les tempêtes de la Révolution étaient principalement occasionnées, non par ses amis, mais par ses ennemis, non par ceux qui tou-

SDU8 LA RÉVOLUTION lîl

laienl qu'elle s'accomplît, mais par ceux qui voulaient l'étouffer ; non enGn par ceux qui ayaienl intérêt à ce qu'elle fût honorée el bénie dans tous ses progrès, mais par ceux qui youlaient qu'elle parût comme les orages et les incendies, dévorant et frappant de la foudre tout ce qu'elle rencontrait sur son passage. Le sentiment que je n'avais ni la volonté ni le pouvoir de cacher en mon âme, qui en était toute pénétrée^ est un de ceux qu'on m'a le moins pardonné.

Les séances de l'Assemblée Nationale, d'où tous les mouvements partaient et tous venaient retentir et se répéter, étaient beaucoup moins des délibérations que des actions el des événements. Aujourd'hui il n'y a plus d'inconvénient à le dire ; ces séances si orageuses ont été moins des combats d'opinions que des combats de passions ; on y entendait des cris beaucoup plus que des discours ; elles paraissaient devoir se terminer par des combats plutôt que par des décrets. Vingt fois, en sortant, pour aller les décrire, de ces séances qui se prolongeaient si avant dans la nuit, et perdant dans les ténèbres et dans le silence des rues de Versailles ou de Paris les agitations que j'avais partagées, je me suis avoué que, si quelque chose pouvait arrêter et faire rétrograder la Révolution, c'était un tableau de ces séaniees retracées sans précautions et sans ménagement par une âme et par une plume connues pour être libres. Ah ! messieurs combien j'étais éloigné de le faire, et combien j'aurais été coupable! J'étais persuadé que tout était perdu^ et notre liberté, et les plus belles espérances du genre humain, si

\n HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

l'Assemblée Nationale cessait un moment d'être, devant la Nation, l'objet le plus digne de son respect, de son amour et de toutes ses attentes. Tous mes soins se portaient donc à présenter la vérité, mais sans la rendre effrayante. De ce qui n'avait été qu'un tumulte, j'en faisais un tableau, je cherchais et je saisissais, dans la confusion de ces bouleversements du sanctuaire des lois, les traits qui avaient un caractère et un intérêt pour Pimagination : je préparais les esprits à assister à une espèce d'action dramatique plutôt qu'à une séance de Législateurs. Je peignais les personnages avant de les mettre aux prises. Je rendais tous leurs sentiments, mais non pas toujours avec les mêmes expressions ; de leurs cris j'en faisais des mots ; de leurs gestes furieux, des attitudes ; et lorsque je ne pouvais inspirer de l'estime, je tâchais de donner des émotions.

Tout était parlaîleinent vrai dans ce tableau, mais les traits en étaient choisis et ordonnés par les intentions réfléchies de l'Amour de la Patrie et de l'humanité ; et peutêtre aussi, comme dans toute espèce de peinture où l'art se fait un peu remarquer, en observant Timitation, on Songeait moins à faire des reproches au modèle.

Les doctcines politiques exposées par Garai furent celles que soutint son journal. On pouvait ne pas partager toutes ses opinions, mais certains sentiments honnêtes y étaient trop à découvert pour qu'on pût raisonnablement les méconnaître.

sous LA RÉVOLUTION 123

Le lendemain de Tapparition du Journal de Paris, on criait dans les rues les Lettres à mes Commettants^ de Mirabeau. Le premier numéro eut un succès fou. Mirabeau demandait pour la première fois la liberté de la presse.

Etait-ce un principe ? était-ce une revendication ? Mirabeau avait publié les Etais-Généraux et sévèrement réprimandé Necker, dans un remarquable article où il avait laissé échapper le mot « Constitution. » Le ministère s'en étant ému avait rendu deux arrêts de conseil, dont Tun supprimait la feuille des Etats-Généraux, et l'autre défendait la publication des écrits périodiques.

Mirabeau tourna la difficulté en publiant ses Lettres, sans craindre toutefois de donner à entendre à ses lecteurs, qu'elles n'étaient que la continuation des Etats-Généraux.

^OMainSQ.

Nommé votre Représentant aux États Généraux, je vous dois un compte particulier de tout ce qui est relatif aux affaires publiques. Puisqu-ii m'est physiquement impossible de remplir ce devoir envers vous, autrement que par la voie de l'impression, souffrez que je publie cette correspondance, et qu'elle devienne commune entre vous et la nation. Car bien que vous ayez des droits plus directs aux instructions que mes lettres pourront renfermer, chaque membre des États-Généraux

lievuQl se coQsidérer, aoa comme le Député d'un Ordre ou d'un District, mais comme le Procureur fondé de la Nation entière, il manquerait au premier de ses engagements, sMl ne ^instruisait de tout ce qui peut Tintéresser ; personne, sans exception, ne pourrait s'y opposer, sans se rendre coupable du crime de lèse-Majesté ùàtionale, puisque méme^ de particulier à particulier ce serait une injustice des plus atroces.

J'avais cru qu'un journal qu'on a annoncé, dans ufi pi*ospeclus,comme datant être rédigé par quelques membres des Étals-Généraux, pourrait, jusqu'à un certain point remplir envers la nation ce devoir commun à tous les Députés. Grâce à Texislence de cette feuille, je sentais moins strictement robligalion d'une correspondance personnelle ; mais le ministère vient de donner le scandale public de deux arrêts du conseil ; dont Tun, au mépris du caractère avoué de ses rédacteurs, supprime la feuille des Étals-Généraux ^ et dont l'autre dé fend la publication des écrits périodiques ^

* Nous reproduisons à titre de curiosité : L'arrêt du conseil d'État au /?oi, qui supprime le N« !•' d'une feuille périodique, ayant pour titre : États- Généraux ; et qui fait défense cTen publier la suite.

Du 7 mai 1789. Extrait du conseil d'Etat. Le Roi, par son arrêt du 6 de ce mois, en ordonnant Texécution des règlements de la Librairie, a défendu l'impression, publication et distribution de tçus Prospectus, Journaux, ou autres Feuilles périodiques qui ne seraient pas revêtus de sa permission expresse ; mais Sa Majesté étant informée qu'on a usé répandre dans le public, en vertu d'une souscription ouverte saos

sous LA RÉVOLUTION 125

Il est donc yrai que loin d'affranchir la Nation, on ne cherche qa'à river ses fers I que c'est en face de la Nation assemblée qu'on ose produire ces décrets auliques, où l'on atlenle à ses droits les plus sacrés ; et que, joignant l'insulte à la dérision, on a l'incroyable impéritie

aucune autorisation et sous la forme d'un ouvrage périodique, un Imprimé portant No !•' ayant pour titre : Etats- Généraux, et daté de Versailles du 2 mai 1789^ commençant par ces mots : Avant de parler de la cérémonie, et finissant par ceux-ci : Le simple récit des faits exige trop de place, dont la souscription est annoncée chez Lefay fils. Libraire à Paris, a cru devoir marquer particulièrement son improbation sur un écrit aussi condamnable au fond, qu'il est répréhensible dans sa forme. A quoi voulant pourvoir : ouï le rapport et tout considéré : LE ROI ÉTANT EN SON CON- SEIL, de ravis de M. le Garde des Sceaux a supprimé et supprime le dit Imprimé comme injurieux, et portant avec lui, sous l'apparence de la liberté, tous les caractères de la licence : défend à tous Imprimeurs, Libraires, Colporteurs et autres de vendre, publier ou distribuer ledit Imprimé,, sous peine d'interdiction de leur état ; ordonne Sa Majesté à toutes personnes qui pourraient en avoir des exemplaires, de les porter au Greffe du Conseil pour y être supprimés : Fait sa Majesté très-expresses inhibitions et défenses^ sous peine d'interdiction, et même de plus grande peine s'il y échet, au nommé Lejay fils. Libraire à Paris, et à tous Imprimeurs, Libi aires ou autres, de recevoir aucune souscription pour ladite feuille périodique, comme aussi d'imprimer^ publier ou distribuer aucun numéro qui pourrait en être la suite ; enjoint Sa Majesté au sieur Lieutenant-Général de Police à Paris, et aux sieurs Intendants et Commissaires départis dans les provinces, de tenir la main chacun en droit

de lai faire enyisager cet acte de despotisme ei d'iniqaiié "i minislérieis, comme un provisoire uiiie à ses iaié-

:" rets !

Xi est tieureux, messieurs, qu^on ne puisse imputer i au monarque ces proscriptions que les circonstances

rendent encore plus criminelles. Personne n'ignore au- T. jourd^bui que les arrêts du Conseil sont des faux éter-

nels, où les ministres, se permettent d'apposer le nom du Roi : on ne prend pas même la peine de déguiser celte étrange, malversation : tant il est vrai que nous en sommes au point où les formes les plus despotiques marchent aujourd'hui aussi rondement qu'une administralion légale !

Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la Presse : la Nation et le Roi demandent unanimement le concours de toutes les lumières. Eh bien ! c'est alors qu'on nous présente une acte ministériel : c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et perfide, un ministère, soi-disant populaire, vient eiTronlément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge, et traiter comme un objet de contrebande, l'indispensable exportation de la vérité !

Mais de quel prétexte a-t-oa au moins essayé de colo-

sol à rexécution du présent arrêt, lequel sera imprimé, publié et affiché partout où besuin sera, et notamment dans les villes de Paris et Versailles, et transcrit sur les registres de toutes les chambres syndicales du Royaume. Fait au Conseil d'État du Rui, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le sept mai mil sept cent quatre vingt-neuf. Signé Làurbrt

DB VlLLKBVUIL.

sous LA BÉVOLUTION 127

rer Fiacroyable publicité de i'arrél du Conseil du 7 Mai? Â-t-on cru de bonne foi que des membres des Étals Généraux, pour écrire à leurs Gommeltants, fussent tenus de se soumettre aux règlements inquisitoriaux de la Librairie ? Est-il dans ce moment un seul individu à qui celle ridicule assertion puisse en imposer ? N'est-il pas évident que ces arrêts prescripteurs sont un crime public, dont les coupables auteurs, punissables dans les tribunaux judiciaires, seront bien forcés dans tous les cas, de rendre compte au tribunal de la Nation ? £h ! la Nation entière n'esl-elle pas insultée dans le premier de ces arrêts, où Ton fait dire à Sa Majesté qu'elle attend les observations des Étals-Généraux ; comme si les Éials-Généraux n^avaienl d'autres droits que celui de faire des observations.

Mais quel est le crime de cette feuille qu'on a cru devoir honorer d'une improb<ilion particulière ? Ce n'est pas sans doute d'avoir persiflé le discours d*un Prélat qui, dans la chaire de la vérité, s'est permis de proclamer les principes les plus faux et les plus absurdes : ce n'est pas non plus, quoiqu'on Fait prétendu, pour avoir parlé de la tendance de la feuille des (bénéfices ? Est-il personne qui ne sache et qui ne dise que la feuille des bénéfices est un des plus puissants moyens de corruption? Une vérité si triviale aurait-elle le droit de se faire remarquer ? Non, Messieurs, le crime véritable de cette feuille, celui pour lequel il n'est pas de rémission, c'est d'avoir la liberté, Timpartialité la plus sévère ; c'est surtout de n'avoir pas encensé l'idole du jour, d'avoir cru que la vérité était plus nécessaire aux Nations que la

tt8 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

louange, et qu'il importait plus. même aux hommes en place, lorsque leur existence tenait à leur bonne conduite, d'être servis que flattés !

D'un autre côté, quels sont les papiers publics qu'on autorise ? tous ceux avec lesquels on se flatte d'égarer Topinion : coupables lorsqu'ils parlent, plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est l'effet de la complaisance la plus servile et la plus criminelle : s'il était nécessaire de citer de faits, je ne serais embarrassé que du choix.

Sous le duumvirat Brienne et Lamoignon, n'a-t-on pas TU le Journal de Paris annoncer comme certaine l'acceptation de différents Bailliages, dont les refus étaient constatés par les protestations les plus énergiques ? Le Mercure de France ne vient-il pas, tout récemment encore, de mentir impudemment aux habitants de la Capitale et des Provinces ? Lisez ravant-dernier numéro, vous y verrez qu'à Paris, aux assemblées de district, les Présidents nommés par la municipalité, se sont volontaire^ ment démis de la présidence, et l'ont presque tous obtenue du suffrage libre de l'Assemblée ; tandis qu'il est noU>ire qu'ils ont opposé la résistance la plus tenace et la plus indécente ; et que sur le nombre de soixante, à peine en compte-l-on trois ou quatre à qui les différentes assemblées aient décerné Thoaneur qu'on leur accorde si gratuitement dans le Mercure.

Vous trouverez encore, dans ce même Journal, de perfides insinuations en faveur de la délibération par ordre. Tels sont cependant les papiers publics auxquels un ministère corrupteur accorde toute sa bienveillance. Ils

sous LA RÉVOLUTION 129

prennent eifronlément le litre de papiers n&tlonaux ; on pousse l'indignité jusqu'à forcer la confiance du public pour ces archiyes de mensonges ; et ce public, trompé par abonnement, de?ient lui-même le complice de ceux qui Tégarent.

Je regarde donc, Messieurs, comme le devoir le plus essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé^ de vous prémunir contre ces coupables manœuvres ; on doit voir que leur règne est fîni^ qu'il est temps de prendre une autre allure, ou sUl est vrai que l'on n'ait assemblé la Nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit plus du moins en affectant de vouloir la régénérer. Que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrons alors si nous devons nous raidir, ou nous envelopper la télé.

Je continue le Jovmal des États Généraux, dont les deux premières séances sont tîdèlemeni peintes, quoi qu'avec trop peu de détails, dans les deux numéros qui Tiennent d'être supprimés et que j'ai l'honneur de vous faire passer.

Le coup était porté. Necker n'osa insister davantage. ApiiiîS Vindépendance de la parole, celle de la plum^, La question de la liberté de la presse fut mise ti l'ordre du jour. On battit le Conseil en brèche. On se rallia autour de Mirabeau devenu le chef d'une revendication nouvelle.

C'était, comme il le fit remarquer plus tard, au moment où le roi invitait tous les Français à Téclairer sur la manière ]a plus juste et la plus sage de convoquer la Nation ; c'était au moment où il venait d'augmenter son conseil de cent quarante-trois notables appelés de toutes les classes, de toutes les parties du royaume, pour mieux connaître le vœu et l'opinion publics ; au moment où la nécessité des affaires, la méfiance de tous les Corps, de tous les Ordres, de toutes les Provinces, la diversité des principes, des avis, des prétentions, provoquaient impérieusement le concours des lumières et le contrôle universel ; c'était dans ces moments que,par la plus scandaleuse des inconséquences, on poursuivait, au nom du monarque, la liberté de la Presse, plus sévèrement, avec une inquisition plus active, plus cauteleuse, que ne l'avait jamais osé le despotisme ministériel le plus effréné.

Le roi demande des recherches et des éclaircissements sur la constitution des Etats Généraux, et sur le mode de leur convocation, aux Assemblées Provinciales, aux Villes, aux Communautés, aux Corps, aux Savants, aux Gens de Lettres, et ses Ministres arrêtent l'ouvrage d'un des Publicistes les plus réputés de la Nation ! et soudain la police, convaincue de sa propre impuissance pour empêcher la circulation d'un livre, effrayée des réclamations qu'un coup d'autorité si extravagant peut exciter ; la po-

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lice, qui nlnflue jamais que par l'action et la réaction de la corruption, paye les exemplaires saisis, vend le droit de contrefaire, de publier ce qu'elle vient de proscrire, et ne voit dans ce honteux trafic de tyrannie et de tolérance, que le lucre du privilège exclusif d'un jour !

Mirabeau craignant pour le destin de ses Lettres^ ne se contenta plus de confier l'avenir de sa cause au sort d'une feuille volante et se souvint que Milton avait traité la question. (Areopagitiga : a speech gor the liber iy of unlicens'd printing, To the Parltament of England.) Il écrivit une imitation du livre de Milton qu'il fit d'abord paraître à Londres sous le titre de : Sur la Liberté de la Presse ^et avec cette épigraphe : Who kills a man kills a reasonable créature.,. brUj he who destroys a good book, kills reason il self. Tuer un homme^ cest détruire une créature raisonnable; mais étouffer un bon livre, c'est tuer la raison ellemême. Le livre est trop connu pour que nous nous y arrêtions plus longtemps. L'auteur s'y inspira encore du marquis des Gasaux, penseur profond, auquel on devait les Questions à examiner avant rassemblée des £tats-Généraux.

L'ouvrage obtint en quelques semaines plusieurs éditions, conséquence fatale d'un despotisme irréfléchi.

Le 24 juillet, les obstacles qui avaient étouffé, dès sa naissance, le journal des EtcUs Généraux^ n^existant plus, Mirabeau informa ses commettants qu'il venait de prendre des arrangements pour faire paraître, avec la plus grande exactitude, trois fois par semaine, en la place des Lettres à ses Commettants^ et pour leur servir de suite, un nouveau journal intitulé Courrier de Provence.

On ne trouva plus dans le Courrier de Provence cette pesante exactitude qui tient compte de tout le matériel d'une séance, et qui en laisse échapper Tesprit, ni ces détails minutieux que la curiosité fait supporter tour à tour, et sur lesquels il est impossible de revenir le lendemain ; mais les matières y furent discutées, et les orateurs caractérisés. Malheureusement Mimbeau ne put lui consacrer longtemps tous ses soins. Au commencement de Tannée 1790 on sent qu'il en a confié la rédaction à des mains étrangères qui la garderont jusqu'en 1791, année où le Courrier de Provence dispaïut avec son directeur.

Nous avons dit avec quelle profusion, malgré Farrèt du conseil, les journaux parurent. Nous passerons rapidement sur le Journal des Etais^Généroux, que publia Lehodey de Saultchevreuil, dont Rabaud Saint-Etienne passait pour être le principal

rédacteur et auquel Tapparition du Moniteur devait porter un coup funeste : nous glisserons également sur le Bulletin des séances des Etats-Généraux^ de Maret ; le Point dujourymalgré la notoriété de Barère, son rédacteur en chef, et de Louvetdu Couvray avec lequel il s'associa pour lancer le Journal des Débats et des Décrets, Nouç aurons Toccasion de revenir plus tard sur le Patriote Français de Brissot de Yarville, où Ton chercherait en vain dans les premiers numéros la moindre appréciation des circonstances et des événements. Ce n'était point là des gazettes, mais toujours les comptes rendus pour ainsi dire sténographiés des séances de T Assemblée.

Gorsas commença dans le Courrier de Versailles à discuter sinon avec un talent reconnu, du moins avec une bonne volonté dont il fatit lui tenir compte, les événements auxquels il assistait. Le. premier, peut-être, il fit apercevoir de Tinfluence que la presse allait avoir sur les lecteurs. C'est lui qui donna le signal de la réi^olte des 3 et 6 octobre, en rendant compte du fameux repas des gardes du corps, où les militaires, animés par la présence de la reine, prirent la cocarde blanche et se répandirent en imprécations contre les révolutionnaires de l'Assemblée Nationale.

Le morceau est trop curieux pour n'être pas cité.

MM. les Gardes du corps du Roi ont traité avant-hier tous les officiers des corps militaires qui sont à Versailles. Udc table' de deux ceat quarante co4i?erls a été dresst.. à cet effet dans la grande salle de POpéra ; MM. les Gardes du corps étaient au nombre de cent vingts les officiers du régiment de Flandres, tous les officiers de Dragons, des Gardes-Suisses, des Cent-Suisses, des Gardes de la Prévôté, de la Maréchaussée, tout i'État-Major de la Garde Bourgeoise, M. d'Estaing, à leur tête, deux capitaines, deux lieutenants, deux sous-lieutenant, deux sergents et deux fusiliers ont assisté à ce banque! dont on ne prévoit pas les suites.

La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus jolies femmes de la Cour et de la \ille donnaient d'agréables distractions, et formaient le coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.

Pendant ce dîner, on a porté plusieurs santés, celles du Roi, de la Reine, de M. le Dauphin, de toute la Famille Royale. (Je ne me rappelle pas cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois, ou peut-être étais-jc distrait, je ne m'en suis pas aperçu.) Pendant les santés, la musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.

A la santé du Roi, le salle a retenti de Pair : O Richard ! O mon Roi ! une allemande nouvelle ou ancienne a été donné pour la santé de la Reine, et au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze Grenadiers du régiment de Flandres : il a bien fallu boire

de nouveau à la sanlé du Roi. Celte santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main^ et le Terre de l'autre. — Un instant après arrivent les Dragons : même accueil, même cérémonie. — Un instant après, entrent les Grenadiers Suisses ; même accueil, même cérémonie. — Un instant après suivent les Cent Suisses du Roi : même accueil^ même cérémonie. — tout jusqu'alors, est gai, piquant ; mais des scènes autrement iotéressanles se préparent.

Le Roi^ la Reine, M. le Dauphin, Madame, sont venus pour jouir de ce spectacle : tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. f.a Reine, tenant son Gis par la main, s*est avancée jusqu'à la balustrade du parquet ; au même moment les Grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les Dragons, sautent dans Torchestre. Le Roit la Famille, accompagnés par MM. les Gardes du Corps, sont reconduits chez la Reine^ en traversant toute la galerie, aux cris répétés de : t vive le Roi ! vive le Roi ! » etc.

Tout paraissait 6ni : lout à coup comme de concert, la table joyeuse et la musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de Sa Majesté : alors on s'est misa chanter, à danser, à crier de nouveau :« Vive le Roi!* Le balcon s'est ouvert, un garde du Corps, par je ne sais quel moyen,y monte comme à l'assaut; un dragon^ un suisse,un garde bourgeois le suivaient : en un instant le bal con est rempli. Lorsqu'on y pensait le moins, le Roi e^ la Reine arrivent au milieu de ce groupe ; les cris d'allégresse ont redoublé !

Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, oîi l'on est

resté fort tard à danser, à faire des folies et de la musique. On bbseryera que le Roi arrivait de courir le cerf, et quMl a paru en habit de chasse.

Un historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers, en versant du vin à leurs soldats, leur disaient : « Allons, enfants 1 Buvez à la santé du Roi, votre maître, et n'en reconnaissez point d'autre ! » un autre officier a crié fort haut : c A bas les cocardes de couleurs ! Que chacun prenne la noire, c'est la bonne, • (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, c'est ce que jMgnore.)

P. S. Un dragon grimpant au balcon est tombé. Il s'est cru deshonoré par cette chule^ il a voulu se percer de son sabre et ensuite d'un couteau, on lui a arraché l'un et l'autre et on l'a gardé à vue.

Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous, jusqu'à celui de la Cocarde.

Quelles pages Mirabeau eut écrites sur un tel sujet I Gorsas se contente de raconter, c'est du bon reportage. Hais à cette époque les faits avaient leur éloquence.

L'article a porté. Il ne revendique aucun honneur. Il a vu ce qui se passe et c'est encore dans les événements qu'il cherche des effets.

Il est 7 heures du soir, écrit il dans le Courrier du 6 octobre, les choses les plus étranges se sont passées pendant cette journée désastreuse. Notre Hôtel de ville

sous LA RÉVOLUTION 137

est pillé! lo désordre! la confusion! des femmes armées I le peaple soulevé contre le peuple ! le tocsin sonnant dans toutes les Paroisses ! la terreur gagnant tous les esprits ! des figures pâles et tremblantes! un soulôyement unirersel ! des millions de citoyens armés, incertains, marchant sans avoir prévu qu'ils marcheraient ! L'ange exterminateur plane sur nos têtes : notre Roi peut-être enlevé à ses ûdèles sujets ! A IMnstant ! ce soir I cette nuitl demain! et la cruelle famine prêle à assiéger la première ville du monde !... Telles sont les circonstances dans lesquelles j^écris,et ce tableau n'est point chargé. mes Concitoyens ! je vous le criais naguère : « Quelle sécurité est la vôtre 1 »

Quelques jours après, le roi revenait à Paris, et Gorsas croyait devoir changer le titre de sa feuille qui s*appela le Courrier de Parts dans les provinces et des Provinces à Paris.

L'exactitude des faits consignés dans le Courrier^ et qui en est d'ailleurs presque le seul mérite, fut plus adroitement observée dans les Révolutions de Paris imprimées chez Prudhomme, sous la direction de Tournon et de Loustalot.

Les Révolutions paraissaient tous les dimanches et se composaient de cinquante pages. En tète du journal, et c'était une de ses supériorités les plus apparentes, se trouvait un article critique de Loustalot. Critique fine, mordante, spirituellement enlevée, dont les pointes acérées n'épargnèrent ni Mirabeau,

ni Barnave, ni Lafayetle, ni Lamelh, ni le duc d'Orléans.Tournon ayant plaidé avec PrudJiomme,Loustalot demeura seul et continua heureusement la tache qulls s*étaient imposées. Démontrer les différe;ices de la France d'aujourd'hui avec celle d'hier, parcourir l'espace franchi en quelques mois, suivre tous les mouvements qui avaient préparé la séance royale, observer les événements, les comparer en préservant son jugement de tout enthousiasme, réunir sans être monotone assez de matériaux pour qu'on puisse écrire avec eux seuls l'histoire complète de la Révolution, n'était point une besogne aisée. Il la mena à mieux encore qu'on aurait pu s'y attendre.

Une telle concurrence ne pouvait permettre un immense succès aux Annales de Bayard, non plus qu'à VObservateur de Feydel.

Il n'en fut pas de même pour la Chronique de Paris ^ qui rendait compte de tout ce qui se passait d'intéressant dans la Capitale. On y trouve les nouvelles publiques et particulières, l'analyse de toutes les nouveautés politiques et littéraires, la notice ides pièces de théâtre des différents spectacles, les débuts, les anecdotes piquantes, la nécrologie des hommes célèbres, le cours des effets publics, etc.

La Chronique de Paris était modelée sur le Lon-

sous LA RÉVOLUTION 139

don Chronicle. C'était un journal presque exclusivement littéraire rédigé par Gondorcet, Rabaut- Saint-Etienne, Ducos et Noël. Tandis que ses confrères luttaient en faveur des immunités politiques, la Chronique combattait pour les franchises littéraires, et ce fut à elle que Ton dut, sans nul doute, la représentation de Charles IX.

Nous avons dit plus haut qu'un journal se distinguait entre tous, c'est à VAmi du Peuple que nous faisions allusion.

Marat depuis longtemps cherchait à purger sa bile. Turbulant, soupçonneux, sans qualités littéraires,il inaugura le genre excentrique et dangereux. Le 1®' numéro du Publiciste Parisien, où VAmi dû Peuple, parut le 12 septembre, précédé d'un prospectus dans lequel il ne craignait pas d'avertir ses lecteurs de la stupéfaction où ils allaient être de la hardiesse de ses idées. Il voulait dire du mauvais goût de ses licences et de ses écarts. Chaque article était une sorte de profession de foi. Le 13 septembre il écrit :

La vérité «l la justice sont mes seules divinités sur la terre. Je ne distingue les hommes que par leurs qualités personnelles ; j'admire les talents, je respecte la sagesse, j'adore les vertus ; je ne vois dans les grandeurs hu-

mailles que le fruit de crimes ou les jeux de la fortune : toujours je mépriserai les idoles de la fayeur et je n'encenserai jamais les idoles de la puissance. De quelque titre qu'un potentat soit décoré tant qu'il esl sans mérite, il est peu de chose à nos yeux : et tant qu'il est sans vertu , ce n'est à mes yeux qu'un objet de dédain.

Les bons Patriotes craignent que cetle Feuille ne soit supprimée. Ce serait donc par les suppôts du despotisme. Or je les déOe d'oser y toucher: ils savent combien peu je les crains : et je ne les crois pas aussi imbéciles pour se déclarer de la sorte ennemis du bien public et traîtres à la patrie ^ . Dans un combat de discussions épineuses, ce

* Les suppôts du despolàsme lui donnèrent maints démentis. Les presses de Marat furent saisies à plusieurs reprises et il ne dut même une fois eon salut qu*à la faite. En 1790, fAmi du peuple offre plusieurs lacunes : on ie voit tantôt sortir des presses de la veuve Mérissant ; tantôt dé celles de ^imprimerie de Marùt; puis de F imprimerie pahnoH^uèf et ensuite de celle de Lebrun, etc., étc ; se vendant aujourd'hui chez Dufour, rue des Cordeliers; quelque temps après chez madame Meunier, rue de TAncienne Comédie ; puis en cachette ; puis successivement chez Chevalier, rue Percée : chez Grand, rue du Foin ; chez Rochette, rue Bilint-Jeàii de BeauveUs, etc. f^e pouvant atteindre la personne de Marat, le Chàtelet s'avisa de sommer rimprimeur de rAmi du Peuple d'avoir à faire connattre le domicile de l'auteur, sous peine de 100 livres d'amende : l'imprimeur s'y refusa. '■

Quoique le journal de Marat ait toujours conservé son format in-8«, on reconnaît, en le parcourant, les nombreuses vicissitudes qui l'ont frappé. Ainsi on le voit alternativement

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peuple a tout à craindre des artifices de ses ennemis; 4t n'a rien à espérer de ses forces, de son courage, de son àttdace ; il sera pris att piège, s'il ne Taperçoit : il lui fâûl donc des hommes versés dans la politique qui teil- IcJnt jour et nuit à ses intérêts, à la défense de ses droits, au soin de son saltit : je lui consacrerai tous mes instulnts.

En combattant contre les ennemis de TÉtat, j'attaquerai sans ménagements les fripons, je démasquerai les hypocrites, je dénoncerai les traîtres, j^écarterai des affaires publiques les hommes avides qui spéculent sur leur faui zèle ; les lâches et les ineptes, incapables de servir la patrie, les hommes suspects, en qui on te peut prendre aucune conOance. Quelque séTème que. soit ma plume, elle ne sera redoutable qu'aux tices et à regard même des scélérats, elle respectera la yérité: 8i elle s'en écarte un instant pour blesser Pinnocenee, qu'on punisse le téméraire, il est soUs la tnain de la Loi.

On sait s'il dépassa le but qu*il se proposait d'atteindre.

Fontanes fut un de ceux qui craignirent le préimprimé avec des caractères de différents types ; plusieurs numéros ont même paru en placards, c'est-à-dire imprimés sur un seul côté de la feuille et laissant le rcfste en blanc. (Note de Léonard Gallois — Histoire des Journaux et des Journalistes de la Révolution française,)

mier Tinfluence de VAmt du Peuple auquel il tâcha d'opposer le Modérateur^ avec Suard. L'essai ne fui pas heureux. Il dut bientôt céder la place aux Annales Patriotiques et Xtï^éraim de Mercier qui s'associa plus tard avec Carra. Les Annales publièrent à la fin de l'année 1789 un long article, dans la reproduction duquel le lecteur verra quelles étaient les opinions de ses rédacteurs, et quelle place les Annaks devaient occuper dans l'opinion publique lors de leur apparition ^

Adieu^ mémorable année, et la plus illustre de ce siècle 1 année unique où les augustes Français ramenèrent dans les Gaules,régalilé, la justice, la liberté, que le despotisme aristocratique tenait captives ! Adieu, année immortelle, qui avez fixé un terme à Pavllissement du peuple : qui Pavez ennobli en lui révélant des titres dont Foriginal s'était égaré 1 Adieu, très-gloriease année par le courage et Pactivité des Parisiens, par la mort de haut,' puissant et magnanime Clergé, et par le décès de dame puissante et hautaine Noblesse, morte en conversion.

Merveilleuse année I le Patriotisme est sorti tout armé de vos flancs généreux, et c^est lui qui a mis tout à coup à leur place une foule de citoyens éclairés, qui a fait éclore des talents inconnus, et qui a donné enfin à l'Europe attentive et étonnée de grandes leçons, dont elle profitera sans doute.

* M. Léonard Gallois attribue cet article à Mercier.

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Année incomparable ! vous ayez va finir le gouTernement d'épouvantable mémoire qui ayait une si étroite accointance avec la Bastille, sa première favorite, et la femelle la plus grave et la plus monstrueuse qu'on ait jamais vue, morte d'une attaque subite et violente ; et c'est par là qu'on vit le même jour nos braves et heureux compatriotes sauver PAssemblée Nationale (qu'on allait couper à boulets rouges,) briser les chaiiies de l'esclavage, et épouvanter le glaive du despotisme, que le Prince de Lambesc avait déjà fait élinceler, ce glaive perfide placé dans la main des troupes étrangères, et qui quoiqu'on en dise voulait, nous immoler pour s'épargner le soin de nous payer.

Que d'événements inattendus renferme celle année ! dans l'espace de quelques mois, on a réparé les malheurs et les fautes de plusieurs siècles : l'homme a recouvré sa dignité première, et ce système de féodalité, d'oppression, qui outrageait l'humanité et la raison, est anéanti.

Nous venons de passer en revue, trop succinctement, peut-être, les principaux journaux qui jus^ qu'aux journées d'octobre, jusqu'au jour ou TAssemblée Nationale vint se fixer à Paris, tinrent le public en baleine et répondirent à l'opinion du moment. Nous ne nous sommes arrêtés qu'aux principaux, laissant de côté VAssembiée Nationale de Perle t, le Disciple des Apôtres, le Courrier National de Passy, la Cocarde Nationale, le Postillon de ï Assemblée Nationale y etc. etc.

Tandis que chacun d*eux fournissait carrière, la Cour, émue à la vue d'une armée de publicistes aussi formidable, résolut à son tour de se créer des organes qui pussent combattre Tinfluence de ses détracteurs. Le principal, qui parut le 15 septembre, (nile Journal de la Cour et de la Ville. La royauté avait mis cinq mois à répondre. Les autres, sans grande importance, s'appelèrent le Postillon de Henri lY, la Gazette de Paris^ la Chronique scandaleuse, le Capitaine Tempête, etc. , etc.

Le Journal de la Cour était rédigé par Brune et Gautier. A des comptes rendus très-peu détaillés de TAssemblée Générale, étaient joints, sous la rubrique Anecdotes, une série de mauvaises histoires, sans sel, dont ils se servaient comme de leurs meilleures armes.

On en trouve dans le goût de celle-ci :

Le lendemain de la prise de la Bastille, je vis une femme ocoupée à démolir, avec ses enfants, une petite loge placée sur un pont de bois, derrière le jardin de l'Arsenal. Je lui en demandai la raison, et Yoici ce qu'elle me répondit : « Est-ce que vous n'avez jamais t pajé votre liard sur ce pont de deux sols ? j'abatlons « les abus, et j'alions faire bouillir le pot, avec ce bois c du Despotique, >

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Il faut avouer au moins que la presse révolutionnaire commença par le prendre de plus haut.

Citons encore :

Les villageois des environs de la Capitale, qai depuis tant de siècles n'avaient pu luer une pièce de gibier, sans encourir les punitions cruelles imposées par les lois injustes de la Féodalité, courent maintenant la plaine jour et nuit pour tuer Lièvres, Perdreaux, Lapias, Faisans et Biches. Lorsqu^on leur demande la cause de leur acharnement à chasser, ils répondent que les malheureux animatuD qu'ils poursuivent sans relâche sont des aristocrates, et qu'on ne peut mettre- trop d'activité à se défaire de ces bétes dangereuses.

Il est temps qne les Rivarol viennent en aide à ces piteux défenseurs du trône. Nous aurons Toccasion de voir dans quelle mesure ils surent, eux aussi, mettre à profit leur talent.

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