LES ROMANS
Nous disions, à propos de la littérature dramatique, que rimagînation aimait et cherchait surtout cequi n'était pas. Il faudrait s'attendre alors, à de nom breuses publications de romans, sous la révolution. L'esprit humain peut avoir ses règles, mais il a aussi ses exceptions. De 1789 à l'époque du Directoire le roman fut peu cultivé, et chose remarquable, aucun de ceux qui parurent n^p ressentirent directement de rinfluence des temps où ils furent conçus.
Un fait assez bizarre, c'est qu'à la fin du dix-huitième siècle, comme au commencement du dix-neuvième, ce sont les femmes qui figurent avec le plus
de distinction parmi les romanciers. Ce phénomène ne se produit point seulement en France, mais dans tous les pays où les lettres sont cultivées. En Angleterre, ^est miss Darney, madame Roche, miss Porter, Anne Radcliffe qui tiennent le sceptre. C'est madame de Montolieu qui nous initie aux mystères de la littérature allemande. Aussi bien, à tout considérer, a-t-on vraiment lieu de s'étonner de voir la femme régner en souveraine dans le domaine de l'imagination ? surtout à une époque où elles venaient de créer des intérêts dans la vie privée et où les aventures particulières devaient peu captiver la curiosité des hommes, absorbés par les occupations politiques.
Non-seulement il est naturel que la femme ait produit les meilleurs romans, mais c'est encore à elle que Ton doit les transformations qu'eut à subir le genre. Aux conceptions satiriques et erotiques de la 'fin du dix-huitième siècle, succéda dès Taiinée ÏT90 la sensibilité Têveuse et profonde qui caractérisait alors les grandes dames et, comme le fait remarquer madame de Staël S ce sont les femmes qui, ne connaissant de la vie que la-fanulté d'éimer, devaient faire passefl|É douceur^de leurs impressions dans le àtyle de quelques écrivains. Les vertu» civiques n'ont rien 4 voir avec le roman, tandis que les
* Esprit générai de- la Hitérature 'chez les modernes.
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femmes exercent leurs qualités d'une manière indépendante. La pitié pour la fedbkase, la sympathie pour le malheur, une élévation d^àme, sansi auioer but que la jouissance même de cette élévation^ sont beaucoup plus dans leur nature que les vertus x>oMtiques. Les romanciers de la fin du dix^huitième siècle, influencés par les femmes, ont ainsi facilement cédé aux liens de la philanthropie, et Tesprit est devenu plus philosophiquement libre, en, se livrant moins à Tempire des associations exclusives.
Notre tâche sera courte, sinon( faeile« Durant la révolution, les esprits entraînés vers d'autres pnéoch cupations, furent peu disposés à la confection des romans. Les romanciers s'arrêtèrent en 1789 pour ne reprendre la plume que sous le Directoire. Lea> productions publiées dans l'intervalle s& ressentent d#la fin du dix^huitième siècle, sauf la réserve que nous avons faite plus haut, et vont même jusqu'à faire prévoir ce que seront celles de 1800.
S'il était un genre destiné à ne point faire école, c'est évidemment celui qui caractérise la Zilia de madame la comtesse d'Hautpoul. Nous voici en plein poème pastoral, en prose et en cinq chants^ mêlé de vers. D^ailleurs madame d'Hautpoul ne nous prend point en tFaitpesse :
vons^ dit-elle en commençant, qui aimez les chansons naïves, les récits d'amour, les peintures des champs, Tenez m'écouter, âmes sensibles : venez sous ces tilleuls, jeunes bergères ; et tous bergers fidèles, entourez -moi. Ma muse ne célèbre ni les rois, ni la magnificence, ni les combats; le laurier n'orne point sa tête : elle ne s'accompagne point d'une lyre harmonieuse : mais elle chante d'une Toix douce Pamour, l'innocence et les prairies émaillées ; elle se pare de fleurs et se couronne de feuillages.
Il y a cependant dans Zilia dçs beautés gracieuses. C'est en somme, une jolie tapisserie brodée par une main adroite. On y suit parfois avec plaisir les tendres sujets qu'y dessine Taiguille enfilée de laine aux tons passés. Madame d'Hautpoul est encore un peintre d'éventail, dont les pinceaux reproduisent à volonté, des bergers habillés de satin bleu, des bergères en robes courtes laissant voir des bas à coins brodés, des vieillards blancs et roses, le tout se détachant sur des campagnes fertiles, des allées ombreuses, des troncs d'arbres formant des colonnes champêtres, des autels de gazon ou des lies verdoyantes.
Thésandre cède aux instances de Philètas, son père, et se rend dans Tile habitée par un saint ermite, où à chaque retour du printemps, les bergers
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de tous les hameaux» se réunissent pour y célébrer la belle saison. La bergère reconnue pour être la plus sage, y reçoit pour époux le berger le plus vertueux. Des joutes sur les flots, des danses terminent ce beau jour,
Les joutes commencèrent^ et Ton voyait chaque bergère attentive, rougir au succès de celui qui l'intéresse, ou pâlir quand il est précipité ; on aurait pu, sur leur front candide, deviner le secret de chacune d'elles, une émotion vraie ne' peut se cacher ; mais toutes les bergères s'occupaient de ce qu'elles aimaient, et le sentiment n^observe pas.
La lune éclairait déjà la campagne, et ses rayons argentés perçaient à travers le feuillage ; le fifre plus gai qu'harmonieux appelait les bergères à la danse ; le tambourin les y excitait. Dans nos villes, où rien ne conserve la simplicité de ta nature, la danse est une étude, un talent ; au village on saute, on rit, une joie naïve remplace la coquetterie et les grâces, et l'on reconnaît le plaisir.
Tout finit : tel fut le sort de cette journée. Que le bonheur est fugitif! Que serait-ce sans le souvenir qui le renouvelle ? Les barques reçurent de nouveau les bergers et les bergères : chacun soupira en quittant la rive ; et la gaieté sembla être restée sur ses bords. Le silence dura pendant le retour ; mais les beureux amants que réunissait le même batelet, ne parlaient pas, se cherchaient du regard quand la lune venait à s'éclaircir ; disparaissait-elle sous un léger nuage, ils tâchaient de rencontrer une main chérie, offraient ou échangeaient une fleur, et profitaient
ih% HISTOIRE DK LA UTTÉRATURB
tour à tour des ténèbres ei de la clarté. Poui^ ceux qui étaient séparés, ils réyaient. On arrive, on se quitte à regret, et chacun emporte dans son cœur, des souvenirs, le projet de se chercher, et Pespérance de se revoir.
G^est évidemment là un joli tableau, esquissé avec un art charmant.
On y sent toute la légèreté d'une main de femme unie à cette sûreté de principes littéraires qui se peflétèrept jusqu'à la fin dans ses écrits, sa conversation et ses manières*
Citons encore la première entrevue de Thésandre et de Zilia^
Thésandre après s'être fait indiquer la route qu'il doit prendre, se reposa quelques heures en attendant le jour. Dès l'aurore il quitte la cabane, et marche à grands pas vècs le village où demeure Hélène. Il aperçoit bientôt la ctae des deux ormeaux, découvre les brebis et le chien fidèl6 ; il e<it tout p(ès de la fontaine. Là il s'arrête ; son cour palpite si fort! Ses craintes sont si vives! Comment approcher? Que va-t-ii dire? Mais deux jeunes voix se f^t entendre ; elles se succèdent et se confondent : il croit les reconnaître, s'avance en tremblant ; il distingue ces paroles:
. « Non, non, je ne veux Jamais connaître l'amour, puis- » qu'il fait mourir les bergères. Depuis la fête, les belles •lOQuleurs s'effacent, tu négliges tes fleurs, ta brebis ché- » rie et tous nos amusements ; ta mère s'inquiète, to»
> oompegBes s'attristent,, et les bergers> cosuneneent à ff seurire maHcieusemeni lorsqu'ils te rogaràeal. Oh! » noD, je ne ?eux jamais aimer, sartoni un étranger qui » peut ne jamais revenir. C'est pour un étranger porurr tant que lu dédaignes le beau Ménalqoe, qui t'aime,
• possède de nombreux troupeaux, et compose de jo* » lies chansons et dont les cheveux bruns et bouclés 1 plaisent tant aux bergères. » « mon amie ! répond » doucement une autre voix, laisse-moi ma tristesse, je » la j[)réfète à ta gaielé ; n'est-ce donc rien que d'aimer? » 1^ comment veux-tu que je l'oublie^ quand il a exposé
• ses jours pour sauver ceux de l'amant de Ph«bé?Ttt t saiA tous les dangers quMl a couru I ta sai»... • « Oui, » ONÎ, répond en riant l'autre bergère, tu pris soin de » faire raconter cet événement à tous ceux ^i axm9i&si^ » de la fête, et tu feignais de l'ignorer pour qu'on le ro- » dit encore. » « Âh I méchante, reprit Zilia en embras- » sant son amie, tu mérites que l'Amour me venge. »
Tbésandre est trop agité pour contenir les m^uvemenU de son cœur ; sans pitié pour les rameaux qu'il sépare, il s'élance à travers le feuillage, et tombe aux genoux de Zilia. Quel moment! Zilia aurait voulu fuir ; le peut-elle? Elle aurait voulu peut-être dissimuler son amour ; mais Thésandre a tout entendu : que faire? Un aveu coûte à la pudeur, un lefUs coûte à la sensibilité. Zilia rougit, et Zilia cache dans le sein de sou amie un bonheur sn embarrassant^ mais si doux. On eonvint de se retrouver le lendemain à cette même fontaine ; unrmsseau s^en éobap* pnl, et qudques frênes l'ombrageaient à demi, en se courbant ùomm» pour ae jioiiidce.
Thésandre, avant de quiller Zilia, reçat un ruban, offrit quelques fleurs, il n'aurait osé demander un baiser Zilia n'eut osé l'accorder : chacun en donna mille à l'insensible tréaor. Prestiges délicieux de l'Amour ! c'est TOUS qui donnez du prix à la plus légère faveur, et répandez sur tous les objets un doux enchantement.
Nous citerions volontiers d*autres passages. Que nous voilà bien loin des tourmentes révolutionnaires I quel calme auprès de cette petite fontaine, tandis que Ton se rue sur la Bastille I Nous nous contenterons pour rassurer les âmes tendres, de leur dire que la fidélité de Thésandre est couronnée de succès, et que la timide Zilia finira par partager sa couche.
Les Vœux cTun Solitaire y de Bernardin de S*-Pierre, parurent en même temps que Zilia. Nous passons rapidement sur cette œuvre de l'auteur de Paul et Virginie. S*-Pierre, pour nous servir de Texprcssion de Joubert dans une conversation avec ChénedoUé, n'a qu'une ligne de beauté qui tourne, revient indéfiniment sur elle-même, et se perd dans les plus gracieux contours. Son moindre mérite n'aura pas été d'avoir servi plus tard de modèle à Chateaubriand; avec cette difi'érence que S*-Pierre écrivait au clair de lune, tandis qu'il fallait au chantre d'Atala tous les éblouissements du grand soleil.
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Gomme M.^^ d'Hautpoul enrubannait ses bergers et ses bergères, M. Renaud de la Grelaye, auquel on devait déjà les Tabkaux de la nature QiY Ami des mœurs, publiait les Soupers du Vaucluse, sous le pseudonyme de M. R. D. L.
Les Soupers du Vaucluse sont, dans Tesprit de Fauteur, la continuation des Tableaux de la nature. Son objet, dit-il, a été de donner le goût de la science aux adolescents, « et surtout à ce sexe aimable et fragile que l'éducation moderne s'obstine à vouer à la frivolité. »
Voilà qui promet dès le début. Malheureusement M. Renaud de la Grelaye avoue de suite qu'il s'est attaché à parler aux sens, « parce que c'est par eux seuls que, dans l'âge tendre, la raison peut parvenir au jugement. »
Aussi bien ferons-nous mieux de citer un extrait de la préface. Nous saurons à quel point notre homme est talon rouge,et comme il pirouette devant ses lecteurs.
Je dois prévenir que, sans avoir nulle part, dans cet oavrage, blessé les lois sacrées de la décence, j'ai cependant laissé échapper quelquefois de ces gaîlés que la bonne compagnie se permet^ surtout dans la familiarité de la tablé ; mais ces petites débauches ne sont pas fréqaenlesy et ne peuvent effaroucher la partie de la société que j'ai pour objet.
On trouvera aussi quelquefois, dans ces soupers, des yjQrs m^ipcres. Bn hasardant ces fruits de ma première ipuse, j'ai fait le sacriûce. volontaire de mon amourpropre pour mettre en exemple Penfance et les progrès dç Part, et avoir l'occasion de citer les endroits faibles, de redresser le sens louche, de critiquer les tirades à pi'é tention, les faux brillants, et^ par la synthèse, de ramen!ôr aux principes purs du goût, sans lequel \t n'existe Aen de bon.
* I»*aveti est peut-être naïf, mais il n'est rien enëove auprès de celui-ci :
Quand je n'ai rien eu à présenter de moi, dans ce ^mire, je n'ai pas dédaigné d'emprunter, mais avec la piFéoantipn de uaarqiier les morceffux d'un âstérfque, satti, peut-être, ^aùs les chanson^, quelques refrains que j'ai cru pouvoir m'approprier sans conséquence.
C'est /e Chevalier qui nous rendra compte des soupers, qu'il a faits au château d'Ombrie. Il y avait là, son hôtesse, la marquise d'Àrville^ M^^ de, Chanceaux, sa cousine ; la baronne d'Angts, une femme « î)ét!»ie de gtkùes ; » Jlf "*« de Lihiz, M^^ d^Erby, une jeune veuve qui « s'effarouche aisément, mais ^u'un rien ramène ; » le Commandeur de Grian, qui chante avec décence, « bien que son esprit soit tourné au genre éroti-bachique ; » le comte de Saint- Pol, Sainfréy Dorivat, un poète, et CAbbé de Mérin-
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ville. Tout y est de bon ton et de belle humeur. On passe la vie le jpkis agréablement du monde. C*est ainsi que, dès le début, quand le marquis d*Arville, le châtelain, arrive, il trouve sa femme sot une estrade, abritée sous un dais, M"'* de Chanceaux au clavecin et Tauteur tressant des couronnes de fleurs. Et c'est alors une explosion d'impromptus, de chansons I Tout le monde s'en mêle. Jusqu'à l'enfant d'une amie de la marquise, qui quitte sa bonne pour venir chanter à la société sur l'air de : On ne peut aimer qylune fois :
Hfarie, il n'est rien de û pur
. Que l'encens de Tetifànce.
Un joar rien ne sera si sûr Que ma reconnaissance.
On voit Marie, en ma faveur
Imiter la nature ; Mie sourit même à la fleur
Qui manque de cultufa.
Et tout le monde de fondre en larmes I
Quand nos sensibles convives n& pleurent pas, ils causent. Kn tout cas, ils chantent toujours.
Ouvrons tout doucement la porte du salon de M"" la marquise d'Arville et voyons ce qui s'y dit :
!f8 HISTOIRE DE LA. LITTÉRATURE
MADAME DE GHANCSAUX ^
Ici, TOUS ôles de pair, mesdames, tous avez tous de la ▼oix, el il n'y a persoane, saaf l'abbé, qui ne puisse riposter au moins d'un Pont-Neuf; mais il prendra sa re- Tancbe les dimanches et fêtes au lutrin.
l'abbé
Je ne cbante ni à table, ni au lutrin, mais je n'aime pas moins la musique, et si madame de Gbanceaux yeut juger du plaisir que me fait une jolie Toix je lui promets la plus grande attention.
MADAME DE CHANCEAUX
Je n'ai garde de me faire prier ; mais je tous préviens que je me réserve toutes les chansons morales, cela convient à mon âge, el il y a toujours quelque chose à en tirer. Mon teinturier est un philosophe, vous allez voir.