LETTRE PREMIÈRE
.4 la nation française
Restes du plus verlueux des peuples, soyez altcniifs, pensez à vos antiques honneurs, à ce nom d'homînesfrancs, encore le plus beau lilre que puisse désirer cbci toutes les nations, un véritable nmi de Thumanilé. Con* templez avec respect, en ces temps modernes, le spectacle majestueux d'un grand peuple, dont le plus faibb
citoyen marche Tégal des rois, el pour réclamer ses franchises ne leur offre point à genoux des complaintes et des condoléances.
Cependant vers le x\^ siôcle on allait encore sur les cotes de PAngleterre, acbeler des Bretons comme des bêles de somme, pour les vendre sur le continent.
Fuyez donc ces méchants, avilis par Tesclayage et par le crime, qui calomnient sans pudeur Fespèce humaine. Elle ne va point toujours en dégénérant ; mais la nature dont les lois sont éternelles, n'a point changé la forme de son travail. Si vous n'avez des yeux que pour voir aux pieds de Féchelle, là, c'est toujours un sol ingrat el fangeux : un peu plus haut s'anime la plante balsami* que, sous les regards de l'être sensible qui va monter à Pélal d'homme. Et dans cette classe qui, sans doute, n'est pas la dernière réservée à l'être qui pense, quelques favoris de la nature semblent avoir déjà quelque chose de la divinité, créant des hommes à leur image, bienfaisants, éclairés et éternels comme eux.
Peuple français! je parle à tous! Malheur à l'homme né pour les forfaits et la servitude, qui voudrait ambitionner un plus beau titre ^jue celui de citoyen français.
Citoyens, quelle ivresse délicieuse inspire le sentiment de la liberté, quand on en jouit pour la première fois après tant de siècles de servitude. Mais prenons garde de trop compter sur les promesses de qui pourra perdre ou envahir. Il y avait un jour de fêle chez les Romains ou ' les esclaves étaient servis par leurs maîtres^ voilà à peu près où nous en sommes. Le lendemain arrivait ! craignez, citoyens, de n'avoir pas assez prévu ce lendemain
m HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE
falal où TOUS serez tous isolés, désunis, et peal-élre encbaînés les uns par les autres. N^en a-t-il pas toujours été ainsi de vos anciennes assemblées ? Et tant qu'il existera des privilèges exclusifs et héréditaires, qui accordent à un tel ce qui appartient à tous, les formes de la tyrannie pourront changer avec les occurences, mais la tyrannie existera toujours. Ce moment qui doit briser nos fers ou les river pour toujours, mérite toute notre attention.
Craignez le haut clergé, c'est-à-dire, la seule partie du clergé qui soit noble, qui soit riche, qui soit oisive, et la haute noblesse qui obtient par ses bassesses dans les cours, les récompenses qui sont dues aux pénibles et longs travaux de la petite noblesse. Voilà les ennemis de la nation ; ce sont eux qui ont mis en délibération si une poignée d'oisifs appartient h un million d'hommes, ou si un million d'hommes appartient à une poignée d'oisifs. Laisserions-nous encore longtemps cette question douteuse ? « c'est mériter tous les aflrouts d*en souffrir d'éternels sans vengeance. »
mes concitoyens, travaillons avec courage à celte grande œuvre, comme si devant renaître un jour sur la terre, nous avions besoin pour nous-mêmes d'y retrouver des lois impartiales, et toutes les vertus qu'enfante la liberté, celte liberté, nui n'est point la licence, et toujours si persécutée qu'elle avait des temples à Rome, et n'y habitait pas.
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Le Tribun du Peuple obtint un succès extraordinaire qui décida Bonneville à s'unir à Tabbé Fauchët,pour la publication d'un second journal : la Bouche de ^er, l'officiel du cercle sôciaL
«Nous conjurons, dirent-ils, tous les hommes amis des lumières et de la vérité, tous les francs au nom de cette vérité, d'imiter le parlement d'Angleterre, du moment où ils auront terminé leurs travaux particuliers. Dans les objets épineux ce parlement se tourne en grand comité, cessant alors d'être législateur. Nous les conjurons de se former en cercle social, d'y interroger les confessions d'une Bouche de fer, qu'ils établiraient chacun dans leur cercle ; et, après avoir été les médiateurs, les conciliateurs des affaires de la cité, nous les prions de correspondre, pour les affaires générales avec le bureau parisien, qui, de toutes leurs instructions partielles, en rédigerait un cahier public et quotidien pour l'assemblée Nationale.
« Nous avons établi pour tous les écrivains distingués par leur franchise, par un ardent amour de la vérité, un rendez-vous de conférences, où maîtres et disciples, tour à tour donnant et recevant des informations, ils auront chacun plus de moyens d'éclairer le peuple, de connaître la vérité, de protéger l'honnête homme calomnié, de servir de jeu-
nés talent?) et de porter à l'assemblée fédérative des amis de la vérité, leurs espérances,leurs alarmes ou leurs desseins. »
« La Bouche de Fer [ferrea vox), institution dont Torigine se perd dans la nuit des temps, est vraiment, disaient encore les organisateurs du cercle social, la voix d'un peuple franc et généreux. Si elle p^rle aux méchants c'est à haute voix, c'est en présence du public qu'elle les interroge.. Ce ne sont pas seulement des plaintes qu'elle exprime, ni des complots atroces qu'elle dévoile : elle communique des idées régénératrices, des motions utiles, des projets de loi, des lectures à la fois intéressantes et instructives... »
La Bouche de Fer se composait plutôt d'une série de sermons que d'une suite d'articles. On y trouve des études sur Machiavel, des essais sur Voltaire, des considérations sur le Contrat Social, des réflexions philosophiques de Cloots, de Gondorcet et de Thomas Payne, Par moment les rédacteurs se font évangélistes et vont jusqu'à pardonner publiquement les offenses qui leur sont faites. La Harpe ayant déclaré que Fauchet et Bonneville étaient des fous, la Bouche de Fer lui répond que : « M. La Harpe, bon citoyen, littérateur délicat, poète pur, observateur léger, s'est égaré sur son compte et sur
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celui du cercle social ; qu'il pourrait avec la môme innocence, faire des railleries sur son Mercure et sur Tassociation de ses amis, mais qu'il ne veut pasemployer les armes de la dérision contre un patiiote si estimable et un homme de lettres si distingué. »
Après une éloquente plaidoirie en faveur de la religion, Tabbé Fauchet en désaccord avec Bonneville sur nombre de points de croyance, laissa à ce dernier tout le poids de la rédaction de la Bouche de Fer, Bonnevllle abandonné à lui-même se fit tribun et son organe devint un des plus avancés du parti des Gordeliers.
C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il jeta les premières assises de son livre, le plus curieux de tous ceux qu'il a publiés, assurément: de l'Esprit des Religions, ouvrage promis et nécessaire à la confédération universelle des amis de la vérité. C'était le résultat de longues méditations et d'intéressantes lectures dont il nous a donné un aperçu probable en dressant la nomenclature de ses auteurs préférés.
Voici cette nomenclature, elle nous fera connaître les sympathies littéraires de Bonneville : — Traité de la tolérance par Voltaire. — La première scène de Brutus., son Catilina, la mort de César, son Mahomet
— Le Misanthrope, de Molière — De l Esprit des Lois par Montesquieu — Plutarque par Amyot. — Les Caractères de La Bruyère — Les Maximes de La Rochefoucauld, — Les Pensées de Pascal — Une Lettre d^
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J.-J. Rousseau à d'Alembert, sur les spectacles — Le Contrat Social — La suite d'Emile — Pygmalion — Le Devin du Village — Les œuvres de Charles Bonnet — Le Testament de Mably, petit ouvrage en manuscrit — Le Testament de Jacques de Mollay, ancien grand maître de Tordre des Templiers, ouvrage en manuscrit— Ze Songe de la Guerre j par Mercier — Mélanie^^Sir la Harpe — Racine {œuvres complètes) — Une vieille histoire de la Normandie — Les Odes de Malherbes. — Les chefs-d'œuvre de Corneille et les Fables de La Fontaine. —
L'objet de r Esprit des Religions embrasse tous les siècles, tous ks empires et tous les hommes. L'auteur va avoir à révéler les mystères de la liberté, à résoudre le problème du bonheur social. Il doit en montrer la douce et bonne jouissance assurée. Pour le mener à la découverte palpable de son dessein universel, une seule des lois de la nature, pourvu qu'elle soit bien comprise, lui suffira. « Tout est dans tout, et le grand tout ne peut être composé que d*unités. Il n'y a donc pour moi qu'une cité, qu'un setil peuple^ une langue, une même loi sociale, un même esprit public, et un même Dieu en trois personnes : moi, toi et lui. »
Mais comme, pour bien comprendre les ouvrages d'esprit, il est indispensable de connaître les mœurs
publiques et privées de Técrivain qui nous entretient,Bonneville va déposer sous nos yeux «le secret intime de sa conscience.» On ne pouvait espérer une biographie puisée à meilleure source.
Nous y apprenons que tout ce qui n'a point pour objet de comprendre la vie lui est indifférent. Son âme ardente, et sans cesse en agitation, dédaigne les misérables intrigues qui font le succès d'un jour. Il aime avoir à travers les siècles,et son esprit ne peut s'occuper que de la grande pensée de son existence éternelle. — Cq, qui ne l'empêche pas, quelques lignes plus loin, de reprocher cruellement à ses électeurs de ne l'avoir point porté à l'Assemblée Législative. — Ce qu'il veut c'est le bonheur du peuple ; co à quoi il aspire, c'est à le mener dans les chemins de la vérité. Cette idée même qu'il pourrait lui servir de Mentor, l'exalte au point que, sous le titre Marchoft»^ il se met à écrire quelques lignes qui, jna foi, si on se contentait de celles-là, donneraient pour un moment raison à la Harpe.