LE CORPS ET LA PENSEE
Mon corps ce n'est pas moi : ma pensée oîi va-'t-elle ? C'est un rayon qui pari do mon âme iromorlelle. Elle fuit, el je sens que je n'ai rien perdu. Ce corps, dont je rae sers, il te sera rendu, Poussière ! et si de rien jamais rien ne peut naître J "étais, puisque jo suis, et je dois toujours êlrc.
Je m'enfonce à plaisir dans l'ombre du passé ; J'y cherche à débrouiller le til embarrassé D'une longue action qui toujours se prolonge ; Et, ce qu'on fait souvent pour démêler un songe, J'assemble les débris d'un sommeil agile.
Il semble quelquefois qu'on ait toujours été.
11 est républicain :
ladépendaace, indépeadance!
Doane*tnoi ta massue el la peau de lioa :
Que je redise aux Francs les chants de mon enfance, Ces poèmes divins du Barde d'Albion,
Indépendance ! indépendance !
Malgré son imagination ardente, Bonneville s'était cependant appliqué à des études grammaticales qui en peu de temps, lui avaient permis d'acquérir la connaissance des principales langues de l'Europe» Plus tard il se lia avec Le Brigaut, linguiste Bas-Breton, qui cherchait la langue primitive à9Ji% sa patrie. Friédel se l'associa pour la traduction d'un choix de pièces du théâtre allemand, tandis qu'il concourait avec Le Tourneur à la traduction du théâtre de Shakespeare, et que Luneau de Boisjermain, occupé de ses cours de langue anglaise et ita^ lienne, lui confiait la version interlinéaire anglaise de Télémaque. Nous ne parlerons des nombreux articles que Bonneville fournit à cette époque aux journaux et particulièrement au Mercure^ que pour rappeler un petit roman intitulé Sophie Laroche^ qui y fut inséré. Bonneville collabora encore avec Berquin à la rédaction de l'Ami des enfants^ il fut même, pendant un voyage assez long que Berquin fit à Londres, chargé seul delà rédaction.
Ces travaux multiples ne rempéchèrent pas, sur le conseil de Berquin,de partir à son tour pour Londres, en 1786. Il se trouvait à la mère Loge, lorsque le duc de Gumberland y annonça que le Prince de Galles venait de recevoir les premiers grades de la maçonnerie. C'est Bonneville lui-même qui nous rapprend dans un travail qu'il fit paraître deux ans après, sous le titre des Jésuites chassés de la Maçonnerie.
Bonneville travaillait à la rédaction de cet ouvrage quand Wil Hussel publia la seconde édition de ses Lettres sur V Histoire de F Europe moderne.
Bonneville résolut, à son tour, de composer une histoire suivant ses idées.
La première histoire générale des affaires de l'Europe moderne, qui eût attiré quelque attention, était du baron de Pufendorff^ Une érudition immense, un jugement droit, des succès antérieurs, ses connaissances politiques, l'avaient mis en état de donner l'histoire de l'origine et de la grandeur des différents Empires, et de terminer l'histoire de chaque siècle par un exposé clair et précis de leurs. ' constitutions et de leurs intérêts respectifs. Mais son plan était défectueux, en ce qu'il le forçait de répéter les mêmes événements et de grossir par conséquent de pages inutiles, des élé-
* Histoire de l'Europe moderne.
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ments d'histoire^ où Ton ne saurait assez éviter d'ennuyeuses récapitulations de détails purement chronologiques.
Voltaire en corrigeant cette faute de Pufendorff, donnait à Y Histoire des Nations, des caractères et des mœurs, mais on y sentait le caprice et le préjugé. Méhégau, plus heureux avec son Tableau de l'Europe moderne, respirait TafTéterie, à rencontra de. l'abbé Millot, dont les Eléments d'histoire Générale étaient trop difficiles à lire. L'abbé de Gondillac en son Cours d'Étude pour Tinstruclion du Prince des Parmesans n'avait écrit qu'une introduction à l'étude de l'Histoire ; J. M. Schroekh, qu'une ennuyeuse complication. Seul, W.Russel, profitant des erreurs de ses devanciers, pouvait se vanter d'avoir créé une histoire utile et estimée en évitant la sécheresse de Pufendorff et la légèreté de Voltaire.
Malheureusement son histoire fut présentée sous forme de lettres, et mille interpellations inutiles à son cher Philippe, ôtaient à ses récits, en les refroidissant, la dignité qui convient à une histoire générale de l'Europe. Et puis on finit bientôt par s'apercevoir que ce qu'il y avait vraiment de beau dans son ouvrage, n'appartenait qu'à ceux qu'il avait compilés.
C'étaient Hume, Robertson, Fargusson, c'était Montesquieu, c'était Voltaire. Guidé par ces génies supérieurs, Bonneville nous l'apprend, le
compilateur Anglais, «triait, dans la maiiî du temps, les noms et les faits de peu d'importance qui, par hasard, y étaient tombés ; il les jetait dans l'oubli et n*adorait point les faux dieux. Alors, un style plein de chaleur animait les récits I alors, il y avait de l'enthousiasme. »
Nous avons dit que Bonneville habitait Londres, quand parut la seconde édition de l'ouvrage de W. Russel* On le chargea d'en donner une traduction française. Bonneville en écrivit, alors « à l'un des meilleurs esprits de notre France * : » et dans une lettre assez détaillée qui fut imprimée à Londres, il promit de terminer sa traduction par un Essai sur les préjugés des Européens.
Bientôt, dit-il, je supprimai cette lettre où j'avais pris pour une œuvre de génie une savante compila* tion.
Cependant les révolutions, qui se préparaient en France, tournaient aussi les études vers l'histoire. Le succès des lettres de W. llussel, les engagements qu'il avait contractés, l'enthousiasme qu'avait fait naître la voix de tout un peuple, ne laissa pas Bonneville de sang-froid, et il conçut alors l'espérance de tirer pour de plus grands desseins un «xccUent parti des travaux précédents.
* M. de Condorcet.
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Il avait senti, comme W. Rus8ei,le besoin d'une histoire de l'Europe, qui fût concise. Son titre général était : Histoire de V Europe moderne^ depuis ^irruption des Peuples du Nord dans l'Empire Romain jusqu'à la paix de 1783.
Il divisa l'histoire en 3 parties :
1° Histoire de la naissance et des bouleversements des Empires de l'Europe moderne.
2^ Histoire des sciences et des arts, et des progrès de la civilisation de l'Europe moderne.
3^ Histoire de l'esprit humain en Europe.
Ainsi classée, l'histoire de Bonneville « pouvait servir les vues d'un bon père de famille » La première partie contenait les faits historiques, et tous les principes « des amis de l'humanité attachés au fait. » La seconde, où il était parlé des sciences et des arts,demandait nécessairement <( un esprit plus exercé et un peu cultivé. » La troisième était particulièrement destinée, « aux êtres sensibles. »
Le travail de W. Russel servit de texte à Nicolas de Bonneville, pour composer la première partie, de laquelle il expulse cependant les longues explications des querelles théologiques. Bonneville s'est borné à mettre dans tout son jour, ce qu'il a cru l'erreur et ce qu'il a cru la vérité. On n'y trouve même pas «l'âpretédes persécuteurs, à la
modo à Tépoque où il écrivait. dII éduque au lieu de condamner ; éclaire au lieu de flétrir. Mais où Ton sent toute l'application de Tauteur, c'est quand il s'agit du pacte social. Cette partie de son travail, est celle qu'il ofTre à ses contemporains pour le juger.Il Ta entièrement puisée au fond de son cœur. « N'est-ce pas le cœur de l'homme que Moïse, emblème de l'éternelle lumière, a voulu peindre par cette pierre brute ou il burina ses loisl L'homme n'est-il pas la colonne véritable ou le Dieu des Egyptiens grava les éléments de toutes les sciences ? Ce n'est pas la vérité qui manque aux hommes, ce sont les hommes qui manquent à la vérité, d
Le premier volume de F Histoire de F Europe moderne, parut en 1789. C'est évidemment l'œuvre d'un homme de génie. C'est aussi celle d'un illuminé.' En tout cas elle est venue sous la plume d*un croyant. De temps à autre, et ce n'est pas le côté le moins intéressant de c« curieux travail, l'auteur se fait prophète. On rétrouve le passionné pour la Bible^ dont une lecture continuelle ajoutait à son exaltation. Il y a du Saint-Martin dans Bonneville.
Je n'en veux pour preuve que cette note *, à propos d'une discussion historique concernant le roi Othon.
* Histoire de PEurope moderne, tom. I, pag. 397.
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« Voyez, dit-il, les Questions de Voltaire sur VEncyclopédieySiU mot Venise.^i la fameuse lettre de ^unii/s Brutus à Georges III Roi d'Angleterre ; ouvrage plein d'humanité que j'aurais bien aimé à récrire en notre langue, si ma fortune m'avait permis de trouver quelque honnête libraire dont les presses fussent exemptes de blâme de censures et surtout d'intercalations et de louanges. » «
Et il raconte qu'il ne se rappelle jamais sans émotion, la belle montagne de Primrose en Angleterre, où il lut pour la première fois cette lettre de Junius Brutus qui lui fit répandre de si douc«s larmes.
Soudain les caractères de la lettre parurent s'animer, comme des lettres de sang. Et il se complaisait à cette illusion, qui le jeta bientôt dans une sorte de délire. Sur la plate-forme de cette montagne qui domine de tous côtés un vasle horizon, \\ se compare à un Methodist Preacher (Prêcheur Méthodiste) sautillant dans son tonneau, en arrière, en avant, apostrophant à sa droite et à sa gauche, « uii cercle curieux de bustes endimanchés que pétrifie son éloquence. » C'étaient des gestes, parait-il, pour le moins aussi étranges. Il déclamait comme eux toutes sortes de belles choses, sans savoir ce qu'il disait, et à qui il parlait. Dans son ivresse, se tournant « àr perdre haleine o devant les quatre parties
du monde, il bénissait le genre humain, avec son Juniuë Brutus.
V Histoire de V Europe moderne valut à son auteur, les journaux du temps en font foi, une considération littéraire qui le fît songer à son retour en France, aux moyens de donner à la révolution qu'il était facile de prévoir, la direction la plus conforme aux besoins et au bonheur de l'humanité. Il fut avec l'abbé Fauchet, un des fondateurs du cercle social, qui, d'après leurs idées, devait offrir la réunion de tous les amis de la vérité répandus sur le globe. A la fin de 4789, le cercle eut sou imprimeur, et Bonneville profitant de la liberté de la presse, put donner cours à ses rêveries philosophiques. Il commença par publier le Tribun du Peu-pie, dont la {préface était ainsi conçue :