CHAPITRE XIX
ment, selon le besoin, et les proportionnant, pour le nombre ou le degré de force, à l’obstacle qu’il avait k vaincre ! » M. Nisard signale pourtant, dans un autre passage, l’inconvénient où César est tombé, et qu’il eût sagement fait d’éviter peut-être : « Le seul défaut littéraire des Mémoires de César, c’est que l’étude seule, et, pour ainsi dire, la pratique de l’auteur, en peuvent faire goûter les perfections discrètes et cachées. Les ouvrages de ce genre passent pardessus bien des têtes, j’entends même des têtes bien faites. Ils n’avertissent pas l’esprit; ils ne lui font pas d’avances; leur modestie les lui dérobe. On le dit dans la morale mondaine : il faut une certaine habileté, même aux honnêtes gens, même à la vertu, pour se recommander et se rendre utiles. La maxime n’est pas moins vraie des auteurs. S’ils ne font rien pour attirer les yeux, ils risquent qu’on ne les voie pas. Un peu de cette habileté ne leur messied donc pas, pourvu qu’elle ne soit qu’un appât innocent pour attirer à la vérité. »
Voilà ce qui explique pourquoi César historien occupe généralement, dans l’estime des hommes éclairés, une place bien inférieure à celle qui lui serait due. Il ne manque pas de prétendus connaisseurs qui vous disent, sans sourciller, que César ne vaut pas Salluste, et qu’une infinie distance le sépare de Tacite ou de Tite Live. Au reste, on ne le lit plus guère, excepté dans les classes; et, là encore, on ne l’étudie que pour l’excellence de sa latinité. Comment, en effet, rendre perceptible à des élèves de grammaire tout ce qu’il y a de grand, de sérieux et de profond, sous cette forme simple et nue? On s’inquiétera plus de remarquer que César répète quelquefois les mêmes mots un peu trop près l’un de l’autre, que de chercher à faire comprendre sa tactique et sa politique, et à révéler son génie. L’âge des auditeurs ne permettrait pas de pareilles leçons. Mais il faut convenir que César mériterait de servir à autre chose qu’à la démonstration des règles du rudiment. Vossius le disait déjà, il y a tantôt trois siècles : nous avons plus de raison encore que Vossius de regretter que ce noble et divin auteur, comme il le nomme, n’ait pas de
Digiti '■3d by Googk
CÉSAR
plus nombreux lecteurs, et des lecteurs plus dignes de lui. Si mes paroles avaient quelque pouvoir, César reprendrait sa place au premier rang des historiens. On ne lui ferait plus l’injure de le jeter devant des esprits incapables de le priser à sa valeur; tous l’auraient en main, et non pas seuletient quelques lecteurs d’élite; en un mot, on lirait les Commentaires tout autant pour le moins que les Annales ou que la Guerre de Catilina. Mais je ne puis faire que des vœux. Ces vœux, il est vrai, je ne suis pas seul k les former. Que d’illustres témoignages je pourrais alléguer, pour justifier mon enthousiasme! On a entendu Bossuet et Cicéron. Henri IV et Napoléon faisaient des Commentaires leur lecture favorite; tous les critiques dignes de ce nom ont célébré à l’envi le génie littéraire de César; et voici une page du grand historien Jean de Muller, où l’on verra la figure de César entourée d’une véritable auréole de lumière : « Je sens que César me rend infidèle à Tacite. Il est impossible d’écrire avec plus d’élégance et de pureté; il a la vraie précision, celle qui consiste à dire tout ce qui est nécessaire, et pas un mot de plus. Il écrit en homme d’État, toujours sans passion. Tacite est philosophe, orateur, ami zélé de l’humanité; et, à tous ces titres, il se passionne parfois : si je m’en fie aveuglément à lui, il peut me mener trop loin. Avec César, je ne cours jamais ce risque. Une élégance merveilleuse ; le don si rare non pas seulement de ne rien dire de trop, ce qui n’est pas difficile, mais en même temps de ne rien omettre d’essentiel; une harmonie toujours appropriée à la gravité du sujet, et, par-dessus tout, une singulière égalité de style et une mesure toujours parfaite ; toutes ces qualités justifient à mes yeux l’expression de Tacite : Le divin Jules, le plus grand des auteurs*. Son discours n’est qu’une suite de faits présentés sous le jour le plus frappant et le plus lumineux. Son style est l’image de son caractère. Tandis qu’il renfermait au dedans
1. L’eipression de Tacile est : summus auctorum divin Julius. Elle n'a pas toal i fait le sens que lui attribue Jean de Muller. Elle signifie seulement que le témoignage de César est la garantie suprême de la certitude d’un fait, ou, littéralement , que le divin Jules est l’autorité historique par excellence.