‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 204 sur 397 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

« La sensibilité est un don commun à Tite Live et à Virgile. Ils se ressemblent tous deux par cette faculté supérieure et charmante, par laquelle le poëte et Thistorien s’aiment moins que les créations de leur esprit, et vivent, pour ainsi dire, de la vie qu’ils leur ont donnée. Virgile souffre pour Didon délaissée, et porte dans son sein les ennuis de la veuve d’Hector; il pleure la mort du jeune guerrier dont im javelot a percé la blanche poitrine. C’est trop peu : ce feu de tendresse se répand sur tout ce qu’il voit, sur tout ce qu’il décrit. Il s’intéresse h l'herbe naissante, qui ose se confier à l’air attiédi par le printemps ; il est tour à tour la génisse e.\halant son âme innocente auprès de la crèche pleine, l’oiseau à qui les airs mêmes sont funestes et qui meurt an sein de la nue, le taureau vaincu qui aiguise ses cornes contre les chênes pour de nouveaux combats. Gomme Virgile, Tite Live est tour à tour chacun des personnages qu’il aime; il est Ronde elle-même dans toutes ses fortunes, Rome que le poëte appelle la plus belle des choses, rerum pulcherrima, par le même enthousiasme tendre qui fait dire à l’historien, dans son éloquente préface, que l’empire romain est le plus grand après celui des dieux, maximum secundum deorum opes imperium.

« La sensibilité de Tite Live a la plus forte part dans cette connaissance du cœur humain dont le loue le moins favorable de ses juges, le savant Niebuhr. C’est même par les passions dont son cœur lui a donné le secret qu’il arrive à connaître les intérêts, et qu’il pénètre dans les complications des affaires. D’autres écrivains, qui ont mérité le même éloge , n’ont porté dans le cœur humain que la lumière de la raison. Leur propre cœur est resté indifférent, soit qu’ils l’eussent fait taire pour ne pas troubler leur jugement , soit plutôt que l’expérience l’eût desséché. Aussi leur science instruit, mais ne rend pas meilleur. Ils fournissent des expédients et ôtent des scrupules à ceux qui, nés avec de l’ambition, cbercbent dans leurs études des moyens d’empire sur les hommes. Tite Live est l’historien des âmes généreuses ; il apprend à ceux qui ne sont pas faits pour commander comment on honore l’obéissance. Sa science

TITE UVE. ' 343

n’instruit guère moins, mais elle touche, et donne du ressort.

« On en dirait autant de Virgile, ce maître si profond et si doux dans la science de la vie. Plus je compare ces deux hommes, plus je les trouve frères. Virgile pourtant est le premier, parce que son cœur, le plus tendre de l’antiquité, a ressenti encore plus profondément le contre-coup des choses humaines. On voudrait croire qu'ils se sont connus et aimés; que, dans ce palais d’Auguste qui leur était si hospitalier, ils se sont entretenus de Rome, de sa gloire passée, de ses grands hommes, et que, sans médire d’Auguste, ils se sont quelquefois attendris pour Pompée et exaltés pour Caton, s

Page 1