‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 203 sur 397 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

après César, après Salluste, après vingt autres. Hérodote parle sa pensée, voilà tout son art; et son style n’est jamais que ce que le font les circonstances et la nature. Tite Live travaille l’expression de sa pensée : sa phrase n’est pas roide et tendue, mais elle est droite et régulière; elle a, dans un certain degré , l’ampleur et la majesté romaines. Ajoutez que, lorsqu’il fait parler ses personnages, il ne néglige rien pour les rendre éloquents, et pour leur prêter tous les charmes du bien-dire. Il est orateur, dans leurs discours, autant et plus que pas un historien en pareille occurrence ; il l’est à rendre jaloux Salluste même. Or, c’est en vain que vous chercheriez, à travers l’ouvrage d’Hérodote, rien qui donne l’idée d’un tel labeur, ni même du moindre effort oratoire.

PatMvInlté de Tite Llve.

Les contemporains admiraient le style de Tite Live à peu près sans réserve. Les plus délicats n’y trouvaient guère à reprendre qu’une seule chose, la patavinité. Qu’était-ce que ce défaut? C’est ce que les anciens n’ont pas jugé à propos de nous apprendre. Nous en sommes donc réduits, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, à de simples conjectures. Tite Live était de Patavium : la patavinité, dans la pensée des critiques, signifiait donc une sorte de caractère provincial ; et ce qu’on blâmait dans l’historien, c’est ce qui sentait le pays où il était né. On conjecture donc que ces provincialismes ne différaient pas de ce qu’on entend par ce mot, chez nous comme ailleurs. C’étaient des constructions dures ou vicieuses, de mauvaises alliances de mots, des locutions contraires au bel usage. Mais, comme je l’ai déjà remarqué , il n’y avait que des Romains nés ou du moins élevés à Rome, et vivant à la plus belle époque de la langue romaine , qui fussent en état de noter des provincialismes dans Tite Live. Nous n’en saurions saisir la moindre trace ; et il est vraisemblable qu’après le siècle d’Auguste , quand la fleur de la langue commençait à s’altérér, les Ro-r mains même de Rome , et les connaisseurs du goût le plus difficile, auraient été, peu s’en faut, aussi empêchés que

TITE LIVE

nous pour dire en quoi consistait précisément cette fameuse patavinité.

BcmitcM littéraire* de Vite lilve.

Quintilien lui-même, qui signale quelque part le mot de patavinité, ne fait aucunes réserves sur le style ni sur la diction de Tite Live. Son jugement sur Thistorien est un complet panégyrique : « Hérodote, dit-il, ne saurait s’indigner qu’on lui égale Tite Live, écrivain dont la narration est singulièrement agréable et de la clarté la plus pure , et ^ dont les harangues sont d’une éloquence au-dessus de toute expression : tout y est parfaitement adapté et aux circonstances et aux personnes. Tite Live excelle surtout à exprimer les sentiments doux et touchants : nul historien , en un mot, n’est plus pathétique. Voilà comment il a balancé, par des qualités d’un autre genre, cette immortelle rapidité de Salluste. » M. Nisard, dans sa belle étude sur Tite Live, commente et éclaire, avec autant de raison que d’esprit, ce que Quintilien dit du pathétique de Tite Live, et de ce qu’un moderne aurait nommé sa sensibilité : « Cet éloge n’est pas seulement vrai des harangues de Tite Live, il l’est encore de ses récits, dont les plus beaux sont ceux où il peint, c’est trop peu dire, où il sent ces passions. Cette sensibilité le rend heureux, comme un contemporain, des victoires de son pays, malheureux de ses défaites; et il y a, dans sa partialité même, soit l’illusion d’un témoin qui a grossi les choses par l’espérance ou par la crainte, soit le dépit d’un fier Romain battu, qui nie sa défaite, ou qui n’en veut pas faire honneur à son ennemi. Après la bataille de Cannes, comme un Romain de ce temps-là que la douleur eût suffoqué : « Je n’essayerai pas, dit-il, de peindre le dés- « ordre et la terreur dans les murs de Rome ; je succom- « berais à la tâche. Succumbam oneri! » Il courbe la tête sous le désastre de son pays, et s’étonne d’être encore vivant; il est muet de douleur et d’inquiétude ; puis, avec Rome qui peu à peu se ranime, il relève la tête et respire enfin, à la vue d’Annibal allant se prendre au piège des voluptés de Capoue.

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