CHAPITRE XXIV
l’éloquence, de là philosophie et de l’histoire, son ambition n’était guère moindre de s’emparer aussi en maître de ce noble domaine de la poésie, où il n’avait fait, jusque-là, aucune conquête incontestée. Deux hommes surtout travaillèrent à faire de la poésie latine non plus seulement un écho, une image plus ou moins fidèle de la poésie grecque, mais quelque chose qui eût sa vie propre; qui fût par soimême, et non point parce que les Grecs avaient été; qui, sans répudier les traditions grecques, ne prît aux anciens modèles que des formes, que des tours, et qui réduisît la Grèce, pour ainsi dire, à se mettre au service des idées romaines, des sentiments romains. Je ne prétends pas que ces deux hommes , Lucrèce et Catulle, n’aient point été quelquefois plus Grecs qu’on ne voudrait : je dis seulement qu’ils sont Romains avant tout ; que leur poésie est , en général, une vraie poésie romaine; que, par eux, la Muse latine s’est définitivement émancipée. D’autres poètes ont légué au monde des œuvres ou plus parfaites que les leurs, ou plus complètes, ou plus grandes : Lucrèce et Catulle ont eu la gloire de rendre ces œuvres possibles. Ajoutez que Lucrèce était un poète admirablement doué par la nature, et que Catulle fut, à certains égards, un des plus habiles artistes qu’il y ait jamais eu. Nous ne pouvons moins faire que de consacrer quelques pages au récit de leur vie et à l’étude de leurs poèmes.
vie de liDcrèce.
Titus Lucrétius Carus naquit à Rome , dans les premières années du siècle qui précéda notre ère : selon les uns, la date de sa naissance répond à l’an 98, selon d’autres à l’an 97, selon d’autres enfin à l’an 95. Il était donc de quelques années plus jeune que Cicéron et que César, et un peu plus âgé que Salluste. Il appartenait à la noble famille Lucrétia. Comme autrefois Lucilius , il montra aux Romains un homme de l’ordre équestre adonné tout entier aux méditations de la pensée et au culte du beau. Rien ne l’empêchait d’aspirer aux charges publiques; mais il préféra un repos studieux à des honneurs qui n’étaient rien, suivant
LUCRÈCE ET CATULLE
lui, et dont il proclame le néant dans ses vers. On croit qu’il alla à Athènes se perfectionner dans les lettres, et qu'il s’y mit sous la discipline d’un philosophe épicurien nommé Zenon. C’est sans doute à son retour qu’il composa, pour son ami Caïus Memmius, le poème où il s’est proposé d’expliquer la doctrine d’Épicure. Suivant une tradition plus ou moins fondée, il le composa dans les intervalles que lui laissaient de fréquents accès de folie. Il mena pourtant jusqu’au bout son entreprise, bien qu’il ait assez peu vécu. Quelquesuns prétendent que la folie de Lucrèce avait été causée par un philtre amoureux que lui avait donné Lucilia, sa femme ou sa maîtresse. Quoi qu’il en soit du philtre, il paraît que Lucrèce, dans un de ses accès de folie, se donna la mort. « Il se tua de sa propre main, dit saint Jérôme, dans la quarantequatrième année de son âge. ■ D’après d’autres calculs, il n’avait que trente-huit ou trente-neuf ans. Quelques-uns attribuent son suicide aux troubles qui agitaient la république ; mais, comme dit La Grange, y prenait.-il assez de part pour en être affecté jusqu’à ce point? D’autres pensent qu'il ne voulut pas survivre à l’exil de Memmius; mais, comme dit encore le traducteur français, un exil qui rendait au repos,' à la retraite et à la méditation, un ami éclairé et philosophe, pouvait -il être regardé par Lucrèce comme un coup bien terrible ?
vie de Catulle.
'Catulle, ou, comme l’appelaient les Romains, Caïus Valérius Calullus, naquit à Vérone, l’année même où Salluste naissait dans la Sabine, c’est-à-dire en l’an 668 de Rome, 86 ans avant notre ère. Il était donc d’une dizaine d’années plus jeune que Lucrèce. Qn dit que sa famille tenait un rang distingué dans Vérone, et que César logeait ordinairement chez Valérius son père , toutes les fois qu’il passait par la ville. Le jeune Catulle vint à Rome de très-bonne heure, pour achever son instruction ; de très-bonne heure aussi il y fit ses premières armes, comme dit un biographe, dans les camps de l’amour. Il mena ce qu’on appelle quelquefois chez nous une vie d’élégant et d’homme de plaisir. Il fut.