CHAPITRE XXIV
dans toute la force du terme, un débauché et un dissipateur. Il eut pourtant une ambition : il voulut visiter les pays qui avaient été le berceau des arts et des lettres. Il accompagna en Bithynie le préteur Memmius, ce même Gaïus Memmius pour qui Lucrèce écrivait son poëme ; et il séjourna quelque temps, en Grèce et en Asie, dans les villes les plus fameuses du monde antique. Sur les côtes de la Troade, il perdit son frère, qui était aussi du voyage. Cette mort l’affecta vivement ; et le souvenir de cet événement funeste devait plus tard lui inspirer quelques-uns de ses plus beaux vers. Il paraît que Catulle, en suivant Memmius , se proposait quelque chose de plus encore que d’approfondir, sur les lieux mêmes, ses études grecques, et que d’adorer les traces de la vieille civilisation. Son patrimoine était obéré : il comptait sur les largesses du préteur pour se délivrer de quelques dettes criardes. Mais il fut trompé dans son espérance. Le patron oublia le client ; et Catulle revint à Rome la bourse vide, ou, comme il dit, pleine d’araignées. J1 n’en continua pas moins de mener joyeuse vie ; mais cette vie joyeuse le mena avant le temps où la folie avait mené Lucrèce. On ne sait pas en quelle année il mourut; mais on sait qu’il ne dépassa guère sa quarantième année.
Ce Catulle, qui a poursuivi de ses épigrammes quelquesuns de ses plus illustres contemporains, notamment César, l’ancien hôte de son père, et qui ne craignait pas de se faire des ennemis sans regarder ni à la qualité ni au nombre; ce poète, si outrageux et si médisant dans ses vers , passe néanmoins pour avoir été un homme d’un commerce facile et agréable. Il eut des amis dévoués , entre autres Cornélius Népos, qui était, dit-on, de Vérone aussi, et à qui il a dédié une partie de ses ouvrages. Cicéron lui-même, Cicéron dans toute sa gloire et dans la maturité de son âge, ne dédaignait pas la société du spirituel et aimable libertin. Il fut plein de bonté pour Catulle ; et Catulle témoigne que Cicéron lui rendit un service important. On croit qu’il veut faire entendre par là que Cicéron condescendit un jour à plaider pour lui en justice.
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LUCRÈCE ET CATULLE
Po?me de K<aerècc.
Le poëme de Lucrèce est intitulé de la Nature des choses. Nous traduisons littéralement ce titre, qui n’est lui-même que la traduction un peu allongée de celui que les premiers philosophes grecs donnaient à leurs ouvrages. Le sens propre des -mots de rerum natura répond assez à ce que nous nommerions un traité d’ontologie. Mais ce n’est pas une ontologie spiritualiste. Lucrèce, comme son maître Épicure, réduit tout à la matière ; il nie l’existence distincte de l’âme, la vie future, la Providence. S’il admet, avec Épicure lui-même, qu’il y a des dieux, il a bien soin de faire en sorte que ces dieux soient comme s’ils n’étaient pas. Il ne se tient pas de répéter sans cesse que les dieux ne s’inquiètent point de ce que font les hommes, et, selon l’expression dont il aime à se servir, qu’ils mènent une vie sans souci.
Le poëme a six livres, et chacun de ces livres a plus de mille vers ; le cinquième en a même plus de quatorze cent cinquante. Dans le premier livre, Lucrèce démontre à sa manière que rien ne sort du néant, que rien n’y saurait rentrer ; que rien n’existe réellement dans la nature, sinon l’espace et la matière; que la matière a des éléments indivisibles, bien que ces éléments, grâce à leur extrême ténuité, échappent à nos sens; enfin, que le nombre des atomes est infini, que l’espace et l’univers n’ont pas de bornes. D s’agit, dans le second livre, de l’essence et des mouvements des atomes; de la formation des' êtres divers qui composent le monde ; des fonctions de la vie chez les animaux ; de l’infinie variété de la nature, dans la production comme dans la destruction des êtres, et de cette éternelle jeunesse dont sourit, dont sourira toujours, selon lui, l’univers. Le troisième livre est consacré à la discussion des questions sur la nature de l’âme : on sait à quoi Lucrèce aboutit. On trouve, dans le quatrième livre, la théorie épicurienne de la vision, et l’explication du mécanisme des autres sens. Après avoir réduit la pensée à ce qu’il regarde comme ses éléments, le poëte parle des songes, des passions, et traite de l’amour tout à la fois en physicien et en moradiste. Il retrace, dans le livre suivant, les destinées de