CHAPITRE III
représentation. Le théâtre était découvert; mais on imagina de tendre au-dessus des spectateurs une toile qui se manœuvrait à l’aide de cordages, et avec laquelle on les garantissait à volonté ou des ardeurs du soleil ou des intempéries soudaines. Je n’ai pas besoin de dire que les représentations se donnaient en plein jour. Elles faisaient partie des fêtes publiques, et tous y étaient conviés, hommes, femmes, enfants; non pas toute la ville à la fois, sans doute, mais, à chaque fois, une portion très-considérable du peuple. Les édiles présidaient aux représentations : c’étaient eux qui entretenaient et administraient la troupe des acteurs, et qui recevaient ou rejetaient les pièces; c’étaient eux qui payaient les poètes, les histrions, et tous les artistes divei*s, musiciens, machinistes, décorateurs, qui travaillaient pour le théâtre. Ils instituaient même quelquefois de véritables concours, analogues à ceux de la Grèce ; et c’est à une lutte d^ce genre que Plaute semble se préparer,'dans le prologue de l'Amphitryon. En un mot, Rome provoquait par d’énergiques moyens l’éclosion des talents dramatiques. Si elle n’eut ni un Eschyle ni un Aristophane, elle eut autre chose du moins que les devins et les faunes ; et la poésie comique surtout compta plus d’un nom glorieux, depuis Névius jusqu’à Térence.
ivévias.
Gnéius Névius, le premier en date après Livius Andronicus, fut un poète plus complet que le Grec de Tarente, un écrivain plus original, un auteur tout romain et par les sentiments et par la tournure des idées. Aussi ne perdit-il jamais sa vieille réputation. Les Romains du grand siècle l’estimaient classique aux mêmes titres que Plaute et Térence. « Névius n’est pas dans nos mains, dit Horace ; bien mieux, nous le savons par cœur , comme s’il était d’hier. » U faut remarquer ici que la vanité nationale était particulièrement intéressée dans la gloire du poète qui avait chanté Régulus, et qui avait été plus qu’un copiste intelligent des œuvres du théâtre d’Athènes.
Névius était citoyen romain ; mais l’opinion la plus accréditée le fait naître ailleurs qu’à Rome. Aulu-Gelle, transcri-
vant rinscription funéraire que Névius s’était faite à luimême, dit que cette épitaphe est toute pleine d’un orgueil campanien. On a conclu de ces mots que Névius était né dans la Campanie. Un Allemand nommé Klussmann, qui a écrit sur Névius un volume entier, entreprend de démontrer que le passage d’Aulu-Gelle n’autorise pas la conséquence qu’on en tire ; que Névius ne peut point être né dans la Campanie; qu’il était né à Rome, selon toute vraisemblance; et les arguments de ce critique semblent en général assez plausibles. Peu nous importe, au reste, que Névius ait ouvert les yeux entre le Liris et le Silare, ou au pied du Capitole. Il nous suffit que nul ne fut plus complètement Romain que Névius. Avant la fin de la première guerre Punique, Névius était déjà homme fait, puisque lui-même racontait, suivant Varron, qu’il avait porté les armes contre les Carthaginois, dans cette guerre dont il écrivit l’histoire en vers. C’est quel- ' ques années après la paix, et environ le temps où florissait Livius Andronicus, que Névius mit sa première pièce au théâtre. Ses tragédies, ses comédies et ses autres poèmes lui eurent bientôt fait une grande réputation. Dévoué au parti populaire, adversaire passionné de tout ce qui sentait l’aristocratie, sa verve sarcastisque n’épargnait personne ; et les prologues de ses comédies semblent avoir été quelquefois de virulentes satires. Les Métellus et les Scipions furent particulièrement en butte à ses attaques. Voici ce qu’il ne craignait pas de publier, en plein théâtre, sur le premier Africain, sur le futur vainqueur de Zaraa : « Oui, celui qui s’est signalé souvent par des exploits glorieux , celui dont les hauts faits sont aujourd’hui dans un vivant éclat, celui qui commande aux nations, eh bien ! son père l’a emmené de chez une amie, sans autre habit qu’un manteau. » Quant aux Métellus, le poète leur décochait des traits plus sensibles encore. Il leur reprochait leur incapacité ; il ne reconnaissait en eux que des parvenus; il les proclamait un des fléaux de la patrie. C’est là ce qu’on voit encore aujourd’hui dans ce vers tant cité, qui signifie, tout à la fois :
« C’est le destin qui fait, à Rome, les Métellus consuls; » ou bien ; « Les Métellus deviennent consuls, pour la perte de