‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 25 sur 397 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

général, à suivre ces errements ; mais il sut aussi s’ouvrir une voie plus originale. Il composa des pièces latines de mœurs comme de langue, et il créa la com^ie romaine, ou, selon l’expression consacrée, la comédie à toge, celle dont les personnages étaient des Romains, et dont l’action se passait à Rome. Sans doute tout n’était pas invention dans ces pièces. Le cadre dramatique venait encore d’Athènes ; mais ce n’était plus Athènes qui le remplissait. Le plus libre génie pouvait, dans un tel champ, se déployer à l’aise; et je ne doute pas que Névius ne s’y soit livré à tout son essor. Névius dut exceller dans la peinture des vices et des ridicules contemporains ; et la satire personnelle plus ou moins directe était un moyen de succès dont nul plus que lui ne fut jamais en état de se servir. Mais nous en sommes réduits, même sur ce point, à de simples conjectures. C’est à peine si nous connaissons les titres de deux ou trois de ses comédies à toge. Les fragments des comédies à manteau sont nombreux, et souvent fort remarquables par le mérite de la pensée ou par celui de l’expression. Ainsi ce ver.s, où Névius résume tous les manèges d’une courtisane : « A l’un un signe de tête, à l’autre un clin d’œil, à une autre son amour, à un autre la main. » Ainsi ce passage, qui provoqua sans doute des applaudissements : « Pour moi, j’ai toujours prisé davantage, j’ai toujours cru meilleure cent fois la liberté que l’argent. » Ainsi encore ce dialogue si vif et si bien coupé : « Holà! est-ce victoire? — Victoire ! — Bravo ! et comment? — Je vais te dire. »

Poëme sur lu première Kuerre Punique.

J’ai parlé, à propos de Stasinus, du poème intitulé Chants cypriens, qui était, pour ainsi dire, une sorte de préface ou de prologue ajouté après coup à VIliade. 11 existait une ancienne traduction latine de cette épopée, et quelques-uns l’attribuaient à Névius. Mais cette tradtiction était en vers' héroïques , circonstance qui suffit à prouver que Névius n’en était point l’auteur. On croit avec raison que c’était l’ouvrage de quelque contemporain d’Ennius, ou même de quelque poète plus récent encore, de ce Lévius, par

Commencements de la poésie latine.

exemple , dont le nom est si souvent confondu , chez les anciens auteurs, avec ceux de Né\ius ou de Livius Andronicus. D’ailleurs, il ne reste rien, ou à peu près, de l'Iliade cyprienne, selon le titre que portait en latin l’épopée de Stasinus.

Mais Névius avait fait mieux que transcrire dans sa langue les vers du poète cyprien. Il avait composé un grand poème tout romain, dont la première guerre Punique était le sujet. Ce poème était écrit en vers saturniens; non pas seulement dans ce mètre mal déterminé qu’on cherche en vain à saisir chez Livius Andronicus, mais en vers d’une facture régulière et savante, et conformes, en général, à celui dont Térentianus Maurus a rédigé la sévère formule. Le poème était continu d’un bout à l’autre, sans aucune division en chants ou en livres; mais un grammairien, nommé Lampadion, le divisa plus tard en sept parties. Ce poème était autre chose qu’une chronique versifiée. Sans doute Névius n’avait pas pu se permettre de transformer ou d’altérer, au gré de son imagination, des faits tout récents, et dont tant d’autres avaient été, comme lui, les témoins et les acteurs. Mais il ne s’était pas fait faute d’ajouter aux éléments que lui fournissaient ses souvenirs, d’interpréter les événements, de remonter à leurs causes présumées, de deviner les détails, de les inventer même ; d’omer enfin, d’embellir, et de faire œuvre de poète. Nous ignorons jusqu’à quel point il avait réussi dans la peinture des caractères. Il n’est pas téméraire pourtant d’affirmer que Névius ne s’était pas contenté de dire sèchement ce qu’avaient été ses héros. Nul doute qu’il ne les ait élevés à une sorte d’idéal, et que son patriotisme n’ait gi’andi leurs figures. Croit-on que Régulus se présenterait à nous avec cette majesté calme et sublime, si Névius ne l’avait pas chanté, et si les historiens avaient raconté ses dernières actions sans être sous le charme de cette parole inspirée? Quoi qu’il en soit, Névius possédait à un haut degré quelques-unes des plus précieuses qualités épiques. C’est lui qui a imaginé de mettre en présence Énée et Didon, et de rattacher aux traditions de l’antiquité héroïque l’implacable rivalité de Rome et de Carthage. Le préambule de

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