CHAPITRE III
son poëme a fourni la matière de la plupart de ces inventions épiques dont nous sommes accoutumés de rapporter toute la gloire à Virgile. Après avoir expliqué à sa façon les causes de la terrible guerre, Névius abordait le récit historique, et décrivait l’état respectif des deux peuples aux premiers moments de la lutte. Le dénombrement des auxiliaires qui s’apprêtaient à soutenir les deux partis devait rappeler, jusqu’à un certain point, celui du deuxième chant de V Iliade. Et ce n’est pas le seul endroit où Névius eût mis à contribution la poésie d’Homère. On voit, dans les fragments de son ouvrage, les restes d’une description de tempête, où plus d’un mot prouve que Névius s’était souvenu du huitième chant de l'Odyssée. Quand il s’agissait de peindre des choses dont ni VOdyssèe ni VIliade n’offraient le modèle, Névius n’était pas toujours indigne des vrais maîtres. Voici comment il caractérise l’agitation de Carthage après une défaite : « Les Carthaginois tremblent de tous leurs membres ; partout une crainte profonde étreint et bouleverse les cœurs ; ce ne sont plus que funérailles de soldats tués ; ce ne sont plus que convois de morts ; l’ivresse de la fête a disparu. » Le poète animait et diversifiait heureusement un récit où la vérité nue aurait eu déjà, à elle seule, presque toute la grandeur et tout l’intérêt de l’épopée. Les contes qu’il avait entendu faire sous la tente devaient aussi être entrés pour une certaine part dans le tissu du poëme. Il est probable que, si nous le possédions en entier, nous y lirions de merveilleuses légendes militaires. Nous y trouverions peut-être en original la fameuse histoire du serpent de Bagrada.
Le poëme de Névius était donc une narration héroïque, une épopée, sauf le mètre épique traditionnel, et, dans toute la force du terme, une épopée nationale. C’est ce poème, bien plus encore que ses comédies, que tous les Romains savaient par cœur. Nul ouvrage n’était plus propre à faire des Romains ; et il n’est pas étonnant qu’on l’ait maintenu si longtemps dans les écoles, pour servir à l'éducation de l’enfance. Les juges les plus compétents ne le trouvaient pas indigne de cette haute fortune. Horace, il est vrai,
-semble ne reconnaître à ce poëme d’autre mérite que son antiquité ; mais Cicéron le proclame beau , sinon d’une beauté pure et parfaite , au moins d’une beauté qu’on ne laisse pas d’admirer encore. C’est aux œuvres de la sculpture grecque que Cicéron compare aussi l’œuvre de Névius.
Ce n’est pas encore Phidias ni Polyclète, mais ce n’est plus Dédale; c’est déjà Myron. Ennius lui-même n’osa pas entreprendre sur les domaines conquis par son devancier. Arrivé au récit de la première guerre Punique , il se borna à un sommaire rapide, et il s’excusa comme il suit : « D’autres ont écrit cela en vers. » — « Oui, certes, dit Cicéron dans le BnUus, et ils ont écrit fort bien , sinon avec toute ton élégance. Et tu dois être de cet avis, toi qui as tant empnmté à Névius, si tu avoues tes emprunts, et, si tu les nies, qui lui as tant dérobé. »
;Vngement «ur xréviaa.
Le style de Névius manquë d’art, non pas seulement de cet art qu’enseignent les rhéteurs et qui ne mérite que le nom d’artifice , mais de celui qui consiste à limiter la pensée dans ses vrais termes, à la revêtir de toutes ses couleurs, à la mettre dans le jour le plus favorable ; en un mot, à satisfaire les exigences d’un goût délicat et d’un esprit éclairé. La verve naturelle du poète s’épanche un peu au hasard. Ici c’est un mot heureux , là une image frappante, là un tour de phrase original; nulle part un tableau complet, ou même une esquisse satisfaisante. Ce ne sont, pour ainsi dire, que des ébauches ; mais on sent que la main qui les a tracées ne manquait ni de fermeté ni de hardiesse. Il ne faut , d’ailleurs , demander à Névius que les qualités qui étaient propres au caractère romain. On chercherait vainement, dans ce qui reste de ses poésies, rien qui ressemble à l’atticisme, ou qui puisse se nommer de la grâce. Mais on y trouverait suffisamment de quoi justifier l’expression de cet ancien qui a dit : « Névius bouillonne. » Volcatius Sédi- , gitus le disait de Névius poète comique : on le peut affirmer aussi, je crois, et du satirique, et du tragique même, et surtout du chantre de Régulus. C’était un poète plein de fougue,