CHAPITRE XXVII
le piquant récit d’Horace sur les accointances dn rat de ville et du rat des champs. Ce n’est pas le seul sujet heureux dont notre fabuliste soit redevable an grand poète latin. Mais on peut dire que la Fontaine n’a pas pris dans Horace tout ce qu’il y eût pu prendre, et que les apologues qu’il a négligés sont précisément les plus beaux. Y a-t-il rien, dans la Fontaine lui-même, qui l’emporte sur le long et admirable récit où figurent l’orateur Philippe et le crieur public Vultéius Mena? Au fond, c’est l’histoire du Savetier et du Financier; mais l’apologue latin est bien plus intéressant, selon moi, et d’un ordre bien plus élevé que celui de la Fontaine. Un récit plus court, mais non moins parfait, c’est celui où Horace nous montre un soldat de Lucullus qui se comporte en héros, parce qu’il est furieux d’avoir perdu son argent, et qui ne songe plus qu’à vivre quand il sent sa bourse bien garnie. Voici un autre apologue, aussi court que celui-là, et qui ne déparerait pas, je pense, l’ample et riche comédie du bonhomme : a II y avait à Argos un homme d’assez bonne maison, qui se figurait entendre de merveilleux acteurs tragiques, assis joyeusement et applaudissant dans un théâtre imaginaire. Du reste, capable d’observer avec exactitude tous les devoirs de la vie; bon voisin, sans contredit; hôte aimable, époux attentif, maître indulgent pour ses esclaves, et qui ne se serait pas mis en fureur pour une bouteille d^chetée; capable enfin d’éviter une pierre sur sa route, ou un puits ouvert sous ses pas. A force de dépenses, à force de soins, ses proches le guérirent. Après que la maladie et la bile eurent cédé à quelques doses de pur ellébore : « Par « PoUux, dit-il en revenant à lui-même, vous m’avez tué, < mes amis, vous ne m’avez pas rendu la vie, en m’arra- « chant ainsi mon plaisir, et en m’ôtant par force la délic cieuse erreur de mon âme *. > J’ai insisté sur le mérite singulier de ces petites pièces, parce qu’on les aperçoit à peiae dans l’admirable tissu dont elles fi)nt partie. Les critiques eux- mêmes, qui sont tous pleins des louanges d’Horace moraliste, ont oublié qu’Horace a fait des fables, et les plus belles