‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 252 sur 397 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

« Il y a pour les littératures, dit M. Patin, un moment, moment tardif et court, où les lanjgues, polies, assouplies par l’exercice, se prêtent à l’expression la plus vive et la plus juste des conceptions elles-mêmes élaborées par le long travail des esprits. 11 en était ainsi de la littérature latine, quand Virgile et Horace vinrent cueillir, sur ce rameau autrefois détaché du vieux tronc homérique, et que deux siècles de culture avaient accoutumé au ciel et à la terre du Latium, les fruits mûrs enfin de la poésie. Tout ce que l’épopée de Névius et d’Eunius, la tragédie de Pacuvius etd’Attius, la comédie de Plaute et de Térence, la satire de Lucilius, les efforts de poètes de tous genres, avaient accumulé, dans le trésor poétique des Romains, d’acceptions fortes, de nuances délicates , d’analogies naturelles , de tours élégants, de mouvements heureux, d’images frappantes, d’harmonieuses combinaisons de paroles ; cette précision de formes, cet art de composition, soupçonnés, rencontrés par la facile inspiration de Lucrèce, cherchés et trouvés par le savant travail de Catulle; tout cela, grâce à l’opportunité de leur venue, leur échut en partage, et entra dans la composition de leur génie, â peu près coname, dans le même temps, les divers pouvoirs de la constitution républicaine se rassemblaient dans la seule main et formaient l’absolue puissance de leur impérial protecteur....

« Quelques années auparavant, Catulle et Lucrèce s’apercevaient à peine à côté de Cicéron. Maintenant les héritiers du grand oraleur, les Messala, les Pollion, disparaissaient k leur tour devant cette gloire poétique dont ils avaient protégé les humbles débuts. Cette gloire, de bonne heure sans rivale, s’isola de plus en plus en traversant les siècles : par elle seule, un dernier et mystérieux rayon de l’antique poésie pénétra dans les ténèbres du moyen âge; par elle se ralluma, chez les modernes, le flambeau de ces lettres qu’on a longtemps honorées du nom, aujourd’hui décrié, de lettres classiques, de celles dont les monuments, conformes aux grandes et immuables règles de l’art, semblent appelés, par un consentement universel, à en offrir la perpétuelle leçon. Telle est, telle du moins a été jusqu’à présent la destinée de ce

HORACE

petit nombre de pages, sauvées avec les grands noms de leurs auteurs du naufrage des temps , et devenues , pendant des siècles, non-seulement l’inspiration des esprits d’élite, mais la commune nourriture.de tous les esprits ordinaires. Horace, comme pour expier, pour racheter les emportements de son orgueil lyrique, disait modestement à son livre d’Épîtres, trop pressé de se produire : « Prends garde, tu ne 'plairas « pas toujours, tu ne seras pas toujours jeune. Un temps « viendra où, négligé de Rome, relégué dans ses faubourgs, « ta vieillesse bégayante enseignera aux petits enfants les « éléments du langage *. » Cette menace badine s’est accomplie bien glorieusement pour le poète qui se l’était à luimême adressée, et pour celui qu’il nous faut toujours lui associer. Ils ont eu véritablement le privilège d’apprendre à toutes les générations, non pas précisément à lire, mais ù sentir et à penser; ils ont, s’il est permis de détourner à un usage profane une sainte parole, illuminé de leur pure lumière toute intelligence venant en ce monde. Leurs vers, appris dès l’enfance, et gardés comme en dépôt, revenaient, par intervalles, charmer d’un souvenir de poésie les prosaïques travaux de l’âge mûr;. et, à l’âge où tout s’oublie, la mémoire défaillante se ranimait pour les redire encore, pour s’en enchanter une dernière fois, comme on boit d’un vin vieux qui rajeunit les sens. »

Horace fabuliate.

Horace dans ses Causeries , autrement dit dans les Satires et dans les Épîlres, ne se borne pas à se raconter et à se peindre lui -même, ou à raconter et à peindre les autres; ce n’est point assez non plus pour lui de frapper â son coin, et d’une immortelle empreinte, les préceptes de la raison pratique et du bon sens, et de revêtir de poésie les oracles de la sagesse des nations : il lui arrive quelquefois de se souvenir de la manière d’Ésope, et de conter des apologues. Personne parmi les anciens n’a jamais conté avec plus de charme. La Fontaine, pour faire un chef-d’œuvre, n’a eu qu’à traduire

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