CHAPITRE XXXIV
son existence de parvenu, qui s’approprie avec un rare bonheur le persiflage et l’esprit d’observation ironique d’un homme haut placé. Il prend avec la même aisance les tons les plus opposés : vers et prose, préceptes d’éloquence ou de morale, scènes de volupté, description comique . d’un festin ridiculement fastueux, anecdotes supérieurement contées, entre autres cette matrone d’Éphèse si connue, épopée même, lettres et propos d’amour raffiné et presque chevaleresque. Tel est ce drame passionné, moqueur, fanfaron, tragique et burlesque, où le haut style et la narration la plus élégante succèdent au patois provincial et aux dictons populaires. »
Cela est bien indulgent, et, si je l’ose ainsi dire, sent un peu trop son traducteur. La vérité vraie serait plus sévère. Il faut faire des réserves, quand on parle du style de Pétrone. La langue du siècle d’Auguste n’est guère moins altérée dans le Salyricon, que dans les écrits de Sénèque ou dans la Pharsale. Pétrone, comme Lucain et comme Sénèque, porte toute son imagination sur les mots; comme eux, il pousse à l’image, et il matérialise la pensée. Son élégance est loin d’être toujours naturelle : il faut le louer seulement de n’être pas tombé dans l’affectation aussi souvent que l’y eussent autorisé le goût et les exemples de ses contemporains. Il a infiniment d’esprit : voilà le seul point qui soit parfaitement incontestable. Nous avons dit ce que valait son épopée ; ses autres vers ne sont que des binettes, empruntées même pour la plupart aux poètes grecs, des fleurs dérobées aux anthologies. Pétrone est un bon versificateur; mais il faut décerner à d’autres le nom de bon poète. Il conte très- bien, il a de l’entrain et de la verve : c’est là son mérite comme prosateur. Mais jamais conteur n’embourba plus profondément dans toutes les ordures un talent plus digne d’être employé à d’autres usages. Les anecdotes qui ne sont que gaies et piquantes sont rares dans le Salyricon: en revanche, les anecdotes obscènes, ou même infâmes, y abondent. Pour une matrone d’Ephèse, nous avons vingt récits à faire rejeter le livre avec horreur. Le Salyricon n’est, en définitive, qu’une abominable débauche d’esprit.
PÉTRONE
B y avait au dix-septième siècle , dans un certain monde , des amateurs forcenés, qui prônaient le Salyricon comme la merveille des merveilles ; ils eussent consenti volontiers à la destruction de tout ce qui nous reste des œuvres du génie romain, pourvu qu’on leur laissât Pétrone. L’enthousiasme de Saint-Evremond ou de Bussy -Rabutin prouve beaucoup plus contre les mœurs de Bussy-Rabutin et de Saint-Évremond, que pour la délicatesse de leur goût. On dit que le grand Gondé pensionnait un lecteur uniquement chargé de lui lire, et sans doute de lui expliquer le Satyricon. Je souhaiterais, pour l’honneur du grand Gondé, que le fait n’eût rien d’authentique.
vie de Pétrone.
Titus Pétronius, surnommé Arbiter, chevalier romain, était né à Marseille, on ne sait pas très-bien en quelle année. Il se poussa à la cour de l’empereur Glande, et il se lit donner la charge de proconsul de Bythinie. Homme de plaisir, et même, comme il s’en vantait, homme de paresse, il montra pourtant, selon Tacite, une certaine énergie et une certaine capacité dans l’administration de son gouvernement ; et, plus tard, quand il eut été élevé au consulat, on eût pu le prendre pour un homme d’État véritable. Mais il se laissa volontairement retomber dans le vice et dans la mollesse, afin de mieux plaire à Néron. Il devint, à la cour de l’empereur, l’arbitre de toutes les élégances : « Rien n’était élégant, dit Tacite , délicat ou magnifique, s’il n’avait l’approbation de Pétrone. » Tigellinus, selon l’expression de l’historien, vit un rival dangereux dans un homme qui s’entendait mieux que lui à l’art des voluptés. Il parvint à perdre Pétrone dans l’esprit de Néron. Il fit concevoir à l’empereur des soupçons sur les liaisons de Pétrone avec Scévinus. Des dépositions de faux témoins firent le reste; et Pétrone vit bientôt qu’il n’avait plus qu’à mourir. « Dans ce moment,, dit Tacite, Néron était allé en Gampanie; Pétrone, qui s’était avancé jusqu’à Gumes, eut défense de passer outre. Il ne voulut pas porter plus loin ce poids de crainte et d’espérance, ni toutefois trancher brusquement sa vie. B se coupa les veines, les referma, UTT. noM. 29