CHAPITRE VI
cure de la Nuit, qui sert de prologue à V Amphitryon de Molière. Le prologue du Carthaginois n’est guère moins spirituel : il y a des détails infiniment curieux sur le personnel des spectateurs qui remplissent le théâtre. Mais la longueur de ces prologues ne me permet pas de les transcrire. D’ailleurs, il suffit d’un prologue de quelques vers pour donner une idée de la manière habituelle du poète. Voici celui du Brutal, par exemple. « Plaute vous demande une très-petite place dans votre grande et belle ville, pour y transporter Athènes, et sans architectes. Hé bien I voulezvous, oui ou non, la lui accorder? — Ils consentent. Je suis bien sûr de l’obtenir à l’instant. Mais, si je vous demandais de votre, bien privé? — Ils refusent. En vérité, vous êtes fidèles aux manières du temps passé ; car vous avez la langue leste pour dire non ! Mais venons au sujet qui m’amène ici. Voilà donc Athènes sur ce théâtre ; et elle y sera tant que va durer la représentation de notre comédie. » Le reste du prologue est simplement l’exposition du sujet.
Tous ces prologues ne sont pas sur le ton badin. Le long prologue du Cdhle est même d’une poésie fort élevée. Arcturus, qui y parle en personne, et qui vient de soulever la tempête pour punir deux vieux scélérats , ne pouvait pas parler comme un personnage vulgaire, ni même comme le Mercure de Y Amphitryon, complaisant serviteur de Jupiter en bonne fortune. Aussi trace-t-il un admirable tableau des soins que les dieux se donnent pour le bon gouvernement du monde. Je n’affirmerais pas que ce beau prologue appartienne en propre au poëte ; ce que nul ne saurait contester ni du prologue de Y Amphitryon, ni de celui du Carthaginois, ni de tant d’autres. Il y en a un autre encore dont Plaute semble n’avoir été que l’élégant et spirituel arrangeur, et où l’on reconnaît le génie de Philémon et sa profonde philosophie. C’est celui du Trésor. Tout ce qui précède l’expesition du sujet vient probablement du poëte qui a fourni la pièce.
« Le Luxe. Suis-moi, ma fille, et fais ton devoir. L’Indigence. Je te suis ; mais où allons-nous ? je l’ignore. Le Luxe. Ici; voilà la maison; entres-y à l’instant. (Aux spectateurs) Je vais vous mettre sur la voie, de peur de méprise; mais
PLAUTE
promettez-moi d’écouler. Daignez faire attention, et je vous dirai qui je suis, et quelle est celle qui vient d’entrer là. D’abord, Plaute me nomme le Luxe, et celle qu’il m’a donnée pour fille est l’Indigence. Maintenant il s’agit de savoir pourquoi elle est entrée ici par son ordre. Ouvrez bien vos oreilles, je vous prie. Il y a, dans cette maison, un jeune homme qui, grâce à mon aide, a dissipé son patrimoine.... » Plaute fait dire quelque part à un de ses personnages : « Quand le poète a pris en main ses tablettes, il cherche ce qui n’e.xiste nulle part dans le monde, et pourtant il le trouve ; et ce qui n’est que mensonge, il lui donne l’air de la vérité*. » Pseudolus ne le dit qu'à propos des bons tours qu’il prépare; mais cette définition de la poésie prouve du moins que Plaute avait une vive conscience de ce merveilleux pouvoir qu’il possédait en lui -même. J’accorderai sans peine que les dons créateurs ont pu être départis plus abondants et plus complets à d’autres poètes comiques. Mais si nous avions Ménandre ou Diphile, Épicharme ou Philémon, nous verrions, je n’en doute pas, que Plaute était de leur famille, et qu’il n’a pas manqué de génie.