‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 88 sur 397 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

qui te connaît encore! C’est à ce sujet que Lélius, ce sage, avait coutume de pousser les hauts cris, et d’apostropher à leur tour chacun de nos goinfres ; « O Publius Gallonius ! « s’écriait-il ; ô gouffre ! tu es un être bien misérable ! De « ta vie lu n’as soupé une fois en honnête homme, quoique « tu manges tout ton bien pour une squille ou pour un. « gros esturgeon. » Le goinfre Gallonius demeura le type de son espèce, grâce aux vers du poète, comme le joueur Galet de Regnier, comme le fripon Rolet de Boileau, comme toutes les figures un peu caractérisées qui ont eu le malheur d’attirer sur elles l’attention du génie. Caton eût stigmatisé avec énergie les prodigalités de Gallonius ; mais je ne sais si ses principes sur l’économie et l’épargne lui eussent permis de bien railler le vieux ladre dont se moque ailleurs Lucilius ; « Il n’a ni bête de somme, ni esclave, ni compagnon aucun ; il porte avec lui sa bourse, et tout ce qu’il a d’argent ; avec sa bourse il dîne, dort, se baigne : toute la sollicitude du personnage est dans sa bourse ; â sa bourse est enchaînée son existence entière. » Je ne sais pas non plus si Caton eût approuvé l’énergique et admirable comparaison par lacpielle Lucilius cherchait à montrer le ridicule de certaines superstitions populaires : « Les lamies terrestres qu’ont imaginées les faunes et les Numa Pompilius, voilà ce qui le fait trembler, ce qui est tout à ses yeux. Comme les petits enfants croient que toutes les statues de bronze vivent et sont des hommes, ainsi ces gens-là prennent toutes les chimères pour les réalités, et mettent une âme dans des simulacres de bronze. Galerie de peintres, rien de vrai, chimère partout! » Caton eût condamné, à coup sûr, la liberté avec laquelle Lucilius parlait des dieux. Je n’en dirai pas autant du passage où Lucilius nous montre Scévola raillant Titus Albutius, un de ces grécomanes qui étaient particulièrement odieux à Caton. Nul doute que Caton n’eût applaudi à ce salut ironique, mêlé de grec et de latin, et qu’Albutius ne pardonna jamais à Mutins Scévola : « Tu as mieux aimé, Albutius, te faire appeler Grec que de rester Romain et Sabin, concitoyen de Pontius, de Titius, d’Annius, de ces centurions, de ces hommes illustres, les premiers de tous et

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nos porte-étendard. Au gré donc de tes préférences, moi préteur de Rome dans Athènes, c’est en grec que je te salue, quand tu m’abordes. X*Tp6, dis-je, Titus! Les licteurs, et tous mes cavaliers, et les gens de ma suite : Xaipe, Titus! De là vient qu’Albutius est l’ennemi public de Mutins et son ennemi privé. » Il faut convenir que , si Lucilius avait toujours placé les mots grecs dans ses vers latins avec le même bonheur , nous serions bien forcés , en dépit des anathèmes d’Horace, de dire, nous aussi, que ce n’était pas là petite chose.

Charles Labitte a tiré, des fragments de Lucilius, habilement rapprochés, ingénieusement commentés, toute l’histoire du poète , et uue histoire instructive et divertissante. C’est à ces pages si vives et si pleines que je renvoie les lecteurs curieux de connaître les querelles de Lucilius, ses opinions particulières sur certains sujets, ses divertissements, ses voyages, ses amours, tout ce qu’on sait, tout ce qu’on devine , tout ce qu’il est permis ou d’affirmer ou de conjecturer sur ses écrits et sa personne. Il nous suffisait de transcrire les morceaux les plus caractéristiques; et nous avons fourni, je crois, notre tâche. Pourtant je ferais tort à Lucilius, si je ne mettais pas ici l’épitaphe qu’il fit pour un de ses serviteurs : « Un esclave qui ne fut point infidèle à son maître, et qui jamais ne fit de mal à personne, le soutien de Lucilius, Métrophanès est enfermé ici. » Martial cite le second vers du distique, et ce n’est pas pour le donner comme modèle. Il se moque de la facture de ce pentamètre ; en effet, les syllabes en sont un peu rudes et cahotantes. Lucilius , sans doute , selon le mot de Charles Labitte , a su quelquefois mettre plus de mélodie dans ses vers, mais il n’y a jamais mis plus de sensibilité. Je n’ai pas besoin de remarquer que le distique élégiaque sur Métrophanès ne faisait point partie du recueil des satires.

Les satires de Lucilius étaient écrites, pour la plupart, en vers hexamètres. L’application du mètre héroïque à un genre si Familier fut un trait d’audace; mais cette audace fut heureuse. L’exemple de Lucilius prouva qu’en latin même, l’instrument dont Ennius n’avait tiré que des sons éclatants

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