‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 89 sur 397 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

pouvait prendre tous ks tons, et se prêter, comme en grec, aux mouvements les plus opposés de la pensée. Je ne dis; pas que Lucilius ait toujours excellé à faire concorder ensemble'et les caprices de son humeur et l’harmonie de ses vers; je dis seulement que sa poésie fait pressentir, dans le lointain, celle d’Horace, comme la poésie d’Ennius annonce à l’avance celle de Lucrèce et même celle de Yirgile. ■

Il serait téméraire peut-être d’affirmer que chacune des satires de Lucilius fût écrite d’un bout à l’autre dans un rhythme imiforme , et que jamais le poète ne se fût autorisé des vieilles libertés de la satire. Mais ce que les fragments des derniers livres du recueil démontrent avec la dernière évidence, c’est que Lucilius n’avait pas composé toutes ses satires en vers héroïques. Je trouve même, dans les fragments du vingt -septième hvre, des vers de formes assez rares, des vers trochaïques trimètres catalectiques, et des vers iambiques tétramètres complets. Dans un autre livre, il y a des vers ïambiques senaires. Il est possible que les satires en vers ïambiques ou ti-ochaïques , ou même, si l’on veut, que les satires trochaïco-ïambiques , aient été les premiers essais du poète, quand Lucilius suivait encore les traces littéraires de ses deux devanciers; mais il n’est pas impossiblè non plus que , même après avoir innové , même après avoir reconnu les admirables propriétés du vers héroïque, Lucilius soit revenu de temps en temps aux anciens usages, ne fût-ce' que pour ne pas laisser périmer les droits de Tianibe et du trochée à l’estime des lecteurs romains.

Jugement aur aaelllna.

Il faut bien le dire, tout n’est pas or dans ce que les anciens ont puisé à ce courant bourbeux dont parle Horace. H y a même encore un peu de bourbe, jusque sur les paillettes les plus riches. Lucilius, qui raillait sans pitié les défauts du style d’autrui, n’est pas toujours exempt des négligences ou des affectations sur quoi il aimait à égayer sa verve. Ses allitérations, pour être moins puériles que d’autres, n’en sont pas moins des albtérations ; ses diminutifs, pour être moins prétentieux qu’ils n’eussent pu l’être, n’en sont pas

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moins des diminutifs. Lucilius ne place pas toujours les mots là où ils serviraient le mieux à bien éclairer la pensée : ses tours de phrase sont souvent obscurs et forcés. Le salut même de Scévola est une phrase mal construite, sinon grammaticalement, du moins aux yeux d’un goût délicat et sévère. Quant à la marqueterie grecque de certains passages, c’est trop souvent un pur jeu de fantaisie, que rien n’excuse ; et il y a tel vers bilingue de Lucilius que je n’hésite point à qualifier de production détestable. L’esprit du poète manque beaucoup trop de cette grâce et de cet enjouement faute de quoi la satire , même passionnée, même éloquente , devient promptement fatigue et ennui. Enfin , Lucilius versificateur a un peu trop mérité les reproches que lui font Horace et Martial ; ses hexamètres n’ont pas même l’harmonie de ceux d’Ennius ; et l’on dirait quelquefois que Lucilius s’est précisément donné pour tâche de mettre l’oreille au supplice.

Malgré tout, c’est une perte singulièrement regrettable que celle des satires de Lucilius, ne fût-ce que dans l’intérêt des études historiques. Peut-on douter qu’il ne sortît, de l’examen du recueil, un piquant tableau des mœurs romaines et de la société à la fin du deuxième siècle avant notre ère; un tableau plus vrai, plus complet surtout, que ceux qu’ont essayé d’imaginer les historiens? Mais ce ne sont pas seulement des renseignements historiques qu’on y pourrait puiser : j’en ai la preuve dans les fragments mêmes, où la littérature trouve déjà tant à louer, oùmous avons tant pris et où nous pourrions glaner encore.

Charles Labitte résume très-heureusement, en quelques lignes , et les mérites et les défauts littéraires de Lucilius. Cette page , à la fois solide et ingénieuse , terminera agréablement notre chapitre. « Je conviens, dit-il, que Lucile a bien des vices de détail : on peut lui reprocher, avec l’auteur de la Rhétorique à Hérénnius, certaines transpositions prétentieuses de mots , et aussi l’emploi affecté des diminutifs, le désordre inculte du langage, sa diffusion négligée. La pureté lumineuse de la diction, l’art dans le choix des termes, l’aménité du rhythme, la simplicité ornée, ce que

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Pétrone a si bien défini d’un mot, Horatii curiosa félicitas , toutes les qualités enfin des époques calmes ef consommées lui manquent. Il n’échappe pas au goût peu sûr de son moment. La langue, il la prend de toute main ; et on dirait volontiers de lui, à la façon de Montaigne : Si le latin n'y suffit, que le grec y aille, et l'osque en plus, sans compter V étrusque. La langue latine, qui ne s’était encore montrée dans sa fleur de politesse que pour Térence , semble continuer, dans l’œuvre de Lucile , son travail intérieur d’épuration : non-seulement on a l’or, on a en sus et pêle-mêle les scories. En revanche, si Lucile, comme Regnier, est de ceux qui ne savent point employer des heures à regratter un mot douteux au jugement , il a deux qualités qui suffisent à constituer un grand écrivain, je veux dire l’inspiration et la verve. On passe volontiers à sa muse ce ton de libre conversation, ces détails anecdotiques, ces comparaisons familières, ces tours proverbiaux, ces façons de dire populaires; car je ne sais quelle empreinte vigoureuse, je ne sais quelle saveur forte et saine suffisent pour donner à ces fragments un caractère tout à part. La vieille souche romaine se montre là , rugueuse, verte, pleine de sève. Il y a, chez Lucile, d’incontestables allures de génie. »

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