‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 96 sur 397 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

qui contient la terre dans un embrassement. Les nôtres le nomment ciel; les Grecs l’appellent éther.... Hé bien, c’est lui qui anime, forme, nourrit, accroît et crée tout, qui ensevelit et reçoit tout en lui -même; c’est lui aussi qui est le père de tout : c’est de là que naissent de nouveau les êtres qui avaient déjà vécu, et c’est là aussi qu’ils s’anéantissent. » Enfin, un fragment attribué par les uns à une Hermione, et par d’autres an Dulorestès, rappelle visiblement les habitudes du chœur antique, dissertant à sa manière sur les grands problèmes de la vie, à propos des infortunes dont le tableau est sous ses yeux. Seulement le ton de Pacuvius a je ne sais quoi de pédautesque, qui ne se ressent pas beaucoup de la grâce des modèles; ce qui ne veut pas dire que ces vers soient dénués d’autres qualités poétiques : « Des philosophes prétendent que la Fortune est insensée , aveugle et stupide. Selon eux, elle est mobile, à la façon d’une boule de pierre, parce que la Fortune, comme une pierre, aboutit où la pousse le sort. Ils la représentent aveugle, parce qu’elle ne voit aucunement où elle se dirige. Ils disent qu’elle est insensée, parce qu’elle est farouche, incertaine, inconstante ; qu’elle est stupide, parce qu’elle est incapable de distinguer le mérite d’avec le démérite. Mais il y a d’autres philosophes qui nient, au contraire, que personne soit malheureux par le fait de la Fortune, et qui tiennent que tout est régi par le hasard : opinion plus vraisemblable, et que l’expérience nous enseigne par des preuves. Ainsi Oreste, que voilà, était roi tout à l’heure, et tout à l’heure il est devenu mendiant. C’est par un naufrage .que l’événement s’est produit; ce n’est donc pas un coup de la Fortune. »

Tout ce que j’entends conclure de ce qui précède, c’est que Pacuvius n’avait pas été uniquement un transcripteur tragique, et que ses œuvres lui appartenaient autrement encore que par la langue et le style. Pacuvius a emprunté tous ses sujets aux Grecs, mais il les a traités librement et à sa manière. Le Dulorestès n’était pas une traduction. Il est permis de conjecturer que ses autres tragédies, Amphion, Antiope, le Jugement des armes, etc., dont les prototypes n’existent plus, étaient pour la plupart, comme le Dukn'estès, des ta-

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TRAGÉDIE; PACUVIÜS ET ATTIÜS. 165

bleaux non pas servilement copiés, mais imaginés d’après d’autres tableaux, et ayant leur caractère propre, leur vie, leur sentiment, comme sont notre Phèdre ou notre Iphigénie.

Je le dis pour l’analogie du procédé, et non pas dans l’intention de faire de Pacuvius un Racine.

8tyle de Paeovlas.

Ce qui me paraît distinguer le style de Pacuvius, c’est non-seulement cette gravité dont parlent Aulu- Celle et Quintilien, mais une sorte d’énergie pittoresque qui éclate çà et là dans l’expression. J’ai quelque raison de croire que Je poète s’inspirait plus souvent d’Eschyle que d’Euripide ou de Sophocle même. Il y a tel de ses fragments qu’on a pu rapprocher, sans trop de contraste, d’un des plus beaux passages du Promélhée enchaîné. C’est la description de la tempête qui assaillit la flotte au retour d’ilion. c Lorsque, joyeux, ils contemplaient les jeux bondissants des poissons et ne pouvaient se rassasier de ce spectacle, alors, vers l’instant du coucher du soleil, la mer se hérisse, les ténèbres s’épaississent, la noire nuit et de noirs nuages éteignent toute lumière; la flamme étincelle entre les nues; le ciel tremble au bruit du tonnerre ; soudain la grêle et la pluie se précipitent à larges torrents; de toutes parts les vents s’élancent, d’impitoyables tourbillons s’élèvent ; la mer bouillonne, soulevée dans ses profondeurs. > Mais je ne dois pas dissimuler que Pacuvius a ses défauts, et même des défauts notables, sans parler de ce je ne sais quoi de roide et d’empesé dont on a pu déjà se faire une idée. Il n’y a pas d’auteur latin plus souvent cité pour ses archaïsmes ; et les mots composés que les grammairiens ont signalés dans ses ouvrages sont en général un peu forcés et étranges. Quelques critiques soupçonnent que Pacuvius devait son renom de docte à cet amour des mots antiques, et à ses efforts plus ou moins heureux pour façonner la langue latine à toutes les allures de la langue grecque. Il est possible que ce soit là l’explication vraie de l’énigmatique épithète : pourtant, si j’étais forcé de dire quelque chose à ce sujet, j’aimerais mieux chercher le . docte vieillard dans le poète qui se complaisait aux nobles

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