LUCRÈCE
pourrai ». Il paraît que Voltaire ne le put pas, paisqu'il vécut encore près de vingt ans après cette promesse. C'est que, à dire vrai, la traduction de ce chant n'est pas chose facile. Le poète, après une belle invocation à Epicure, dont le génie créateur a déposé dans ses écrits a des vérités précieuses comme Por, et dignes d'une vie éternelle », résume la matière des deux chants précédents et annonce qu'il va rechercher la nature de rame. L'âme, suivant lui, est une partie réelle du corps, un composé de l'esprit et de l'intelligence, qui en sont cependant distincts. Unie au corps, elle périt avec lui. N'allons pas croire pourtant à la disparition de toute sanction morale : les supplices qu'on raconte des Enfers, Tantale, Tityos, Sisyphe, les Danaïdes, Cerbère, les Furies, le Tartare, tout cela se trouve dans la vie : c'est la conscience elle-même, qui, se faisant le bourreau du criminel, lui déchire le cœur de ses traits et le perce de ses aiguillons.
« Il faut donc se dire parfois à soi-même : Le bon Ancus a ferm& les yeux à la lumière, lui qui yalait beaucoup mieux que toi, méchant. Et puis nombre de rois et de puissants sont morts, qui commandèrent à de grandes nations. Celui même qui s'ouvrit jadis une route à travers la mer immense, qui apprit i ses légions h cheminer au-dessus de l'abime salé, et qui brava, en insultant aux flots, les murmures de l'Océan, a fermé ses yeux et répandu son âme hors de son enveloppe mortelle. Scipion, ce foudre de guerre, l'horreur de Carthage, a livré ses ossements à la terre, comme s'il était le plus vil des esclaves. Ajoute les inventeurs des sciences et des arts, les compagnons des vierges de l'Hélicon, parmi lesquels Homère, tenant le sceptre en main, s'est endormi du même sommeil que les autres. Démocrite, averti par une mûre vieillesse que les ressorts de son âme commençaient à s'user, alla de lui-même offrir spontanément sa tête à la mort. Épicure a disparu, après avoir fourni la carrière brillante de la vie, lui qui surpassa le genre humain par son génie, et qui éclipsa toutes les étoiles, comme le soleil prenant l'essor dans les régions de l'èther. Et toi, tu balances, tu
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t'indignes de mourir, toi dont U irie est presque déjà niortct quoique vivant et voyant; qui consumes dans le sommeil la plus grande partie de ton existence, qui dors, même en veilliint, qui ne cesses de voir des songes, et qui portes une âme en proie aux soucis et aux vains effirois; toi qui ne peux trouver la cause de ton mal, lorsque, enivré de mille tourments, tn te sens dévoré par le malheur et que tu erres an gré des incertitudes de ton âme flottante et égarée? »
Le quatrième chant est la continuation da troisième. Malgré un certain nombre d'hypothèses, l'analyse des éléments propres à la sensibilité a un fonds de vérité incontestable, qu'elle tient d'une application juste de l'observation. Tout ce qui a trait aux impressions faites sur les cinq sens par les objets extérieurs est d'un grand intérêt. Voilà pourquoi ce chant, moins riche en tableaux que les précédents, a néanmoins des pas- ' sages remarquables de style et pleins de curieux détails. On y trouve, vers la fin, sur les illusions de l'amour, un morceau que Molière, qui, dit-on, avait traduit tout Lucrèce, a conservé et transporté dans le second acte du Misanthrope,
« La passion aveugle les hommes, et ils prêtent des perfections aux femmes qui en sont le moins pourvues. Nous voyons les méchantes et les laides faire leurs délices et recevoir les plus grands hommages. La noire est «couleur de miel 9, la malpropre, exhalant une mauvaise odeur, une « beauté négligée •; la louche, une « petite Pallas »; la maigre, sèche comme un bois r une gazelle • ; la naine à l'état d'avorton, c une des Grâces », un ensemble piquant; la grande, au port gigantesque, « un phénomène * plein de majesté ; la bègue, qui ne dit mot, « grasseyé avec délicatesse » ; la muette « garde une honnête pudeur » ; la bouillante, jalouse, bavarde est « une flamme »; on donne le nom de « bijou délicat » â celle qui se consume de maigreur, et de « frêle » à celle qui se meurt de phtisie. La forte, à la gorge puissante, c'est Cérès aimée de Bacchus ; la camuse est une Silène, une Satyre; celle aux lèvres épaisses, « un baiser ».