I.VCIIÈCB. l
POésiB DIDACTK^VB
Lucrèce, De la nature, — Qcèroa. — Cornélius Severus. — Virgile, Giorgiques. — Horace, Art poétique, — Ovide, Métamorphoses, Fastes. — Gratius de Paieries. — GernunicBS. — £milius Macer. — Manilius.
Lucrèce, — Les Romains, race réfléchie, mais positive, agissante, et conséqaemment plus portée à obéir aux impulsions directes de la raison qu'aux combinaisons ingénieuses des théories, plus disposée à l'application immédiate du fait qu'à la recherche spéculative des principes, ne se livrent à l'éfuie de la philosophie proprement dite que sous l'influence de la Grèce. L'état moral de la République, à la veille du principat, donne un accès facile aux doctrines d'Epicure. L'Italie soumise, Carthaise et Corinthe anéanties, la Macédoine et la Syrie réduites en provinces, l'Asie et ses trésors offerts en pâture à la cupidité des conquérants, l'essor donné à l'ambition des partis, dont les chefs et les soldats, affamés d'or et de débauches, n'ont plus souci ni de la loi, ni de la discipline, ni de la vie des citoyens; qu'est devenue Rome républicaine, éprise de liberté et prodiguant son sang pour la patf ie ? Les légions sont à qui les paye, à Marins, à Sulla, à Pompée, à César, le peuple à qui l'achète, le pouvoir à qui le prend. Aussi le sentiment de l'équité n'étant plus qu'une fiction, la crainte des dieux qu'une faiblesse, la morale énervante de l'intérêt remplace-t-elle celle de l'honnête et du devoir; i'égoTsme supprime l'héroïsme, et la doctrine du plaisir rè^ne désormais en souveraine dans la patrie des Decius et des Regulus. On ne peut mieux voir, que dans le poème de Lucrèce, l'expression de cet abaissement des âmes, érigé en système d'autant plus dangereux, que la rudesse même de la forme poétique lui prête plus d'énergie et de couleur, et que
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la froideur da matérialisine épicurien se rajeunit et s'échauffe aux rayons d'un véritable génie. Telle est en effet, la puissance du poème De la Nature, que les subtilités des théories atomistiques et des images représentatives, les analyses contestables des perceptions sensibles, les explications du mouvement mécanique des atomes dans le vide, les assertions relatives à l'&me périssable et mortelle, l'affirmation absolue que le sacrifice, l'abnégation et le devoir sont de vains noms, que les dieux ne sont point, que le souverain bien consiste dans la satisfaction des appétits et des désirs corporels, et que, par suite, le critérium de la morale est Putilité, toute cette doctrine, malsaine dans son principe et dans ses conséquences, revêt sous la plume de Lucrèce un charme, qui serait redoutable, si le bon sens, se fondant sur les contradictions mêmes de l'auteur, n'en faisait prompte justice.
Titus Lucretius Carus naquit à Rome l'an 9$ avant l'ère chrétienne. On a remarqué qu'il est, avec Jules César, le seul homme de lettres que la ville de Rome ait produit. Chevalier romain, en passe d'arriver aux honneurs, il semble s'être confiné volontairement dans la vie philosophique et littéraire, échappant ainsi aux luttes sanglantes de la guerre civile et Concentrant en lui-même la douleur d'une âme indij^née et les tristesses qui, par instants, se font jour dans ses vers. Ami de Cicéron, qui, dit-on, retoucha son poème, et de C. Memmius, auquel il le dédia, Lucrèce mourut, à quarante ans, dans un accès de folie, causée, dit-on, par un philtre que lui avait fait boire Lucilia, sa femme ou sa maîtresse.
Le poème De natura rerum, de la Nature, imité du Ueç)] çuaeu); d'Empédocle, et dédié à Memmius, se divise en six chants. Le premier s'ouvre par une brillante invocation à Vénus,dées8e de la fécondité et de la vie, et divinité nationale des Romains. Le poète expose ensuite le but de son œuvre : chanter la nature émergeant du chaos el combattre la superstition en « revêtant sa pensiie de toutes les saveurs de la muse, comme les
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médecins qui, Youlant donner aux enfants un breavage amer, commencent par enduire les bords du vase de la douce et blonde liqueur du miel; puis l'enfant, âge sans défiance, que ses lèvres trompent, boit la coupe amëre de l'absinthe, et devient dupe sans être dupé, n Suit alors le vigoureux tableau du sacrifice d'Iphigénie, que termine le cri célèbre : « Tant la superstition a pu conseiller de forfaits ! » Ce plan établi, Lucrèce constate la grande difficulté qu'il éprouve à faire passer dans la langue latine, encore pauvre et bornée, les finesses délicates et les termes techniques de la philosophie grecque, ses tours heureux, ses images brillantes; l'importance du but lui donne du cœur à tenter l'entreprise, et il entre dans son sujet. Pour lui, la base de toute étude réfléchie de la nature, c'est que la «divinité même ne peut tirer l'être du néant et que rien n'y peut rentrer : d'où il suit que la matière et l'espace existent seuls dans la nature, qui n'a point de centre, et qui est infinie comme eux». On comprend tout ce qu'il y a de sec et d'aride dans cette démonstration, plus conjecturale que précise. Mais le talent de Lucrèce est d'y semer des tableaux pleins de grâce, de naturel et de fraîcheur.
Semblable mérite recommande le second chant, qui s'ouvre par un morceau de la plus éclatante beauté :
• 11 est doux, quand les vents troublent les -flots de U grande mer, de voir du rivage le grand péril d'autrui ; non que les angoisses de personne soient un heureux plaisir, mais parce qu'il est doux de voir des maux dont on ne soufire point. 11 est doux aussi de regarder les grandes batailles qui se livrent dans la plaine, sans prendre part au danger. Mais le comble de la douceur, c'est d'occuper, dans tout^ leur force, les espaces sereins, construits par la doctrine des sages, de regarder à ses pieds les autres mortels, de les voir errer çà et là, cherchant, épars, la route de la vie, luttant de génie, rivalisant de noblesse, travaillant jour et nuit, avec une constance laborieuse pour arriver à une haute fortune et pour s'emparer du pouvoir. O misérables âmes de l'humanité! à
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cœsrs aveugles! Dans qoeÙes ténèbres, dans quels dangers se passent les conits instants de la vie! On ne voit donc pas que la narare ne crie, ne réclame qn'une chose? Un corps exempt de souffrance, une âme jouissant de douces sensations, affranchie àet soucis et de la crainte. »
L'auteur expose alors Tessence, la modification et le mouvement de la matière, le mécanisme de la vie chez les êtres animés, la ▼ariété infinie des mondes, leur formation sim.iltanée ou successive, leur future destruction et la jeunesse étemelle de l'univers, entretenue par cette destruction même. Parmi les digressions ou les descriptions de ce chant, il en est une où l'auteur met en évidence, avec une exactitude et une sensibilité parfaites^ l'instinct qui porte les animaux à se reconnaître.
« Souvent, près des autels des dieux, parés pour le sacrifice, un jeune taureau tombe immolé devant le marbre où fume Tencens, et exhale de sa poitrine un fleuve de sang qui bouillonne ; la mère, qui ne l'est plus, parcourt les verts pâturages, laissant sur la terre la creusé empreinte de ses pieds fendus ; ses regards visitent tous les lieux d'alentour, cherchant à voir quelque part le petit qu'elle a perdu ; elle rem- 'plit de ses plaintes le bois à l'épais feuillage; elle demeure li, puis elle revient sans cesse visiter l'étable, frappée du regret fixe de son nourrisson. Ni les tendres saulaies, ni l'herbe fortifiée par la rosée, ni les ruisseaux, coulant à pleines rives, ne peuvent distraire son âme, ni détourner sa soudaine douleur ; ni la vue d'autres jeunes taureaux, sur les riants pâturages, ne peut lui faire illusion et alléger ses regrets, unt l'objet qu'elle cherche lui est propre et connu 1 »
Voltaire disait du troisième chant de Lucrèce : « C'est un c^ef-d 'œuvre de raisonnement; l'auteur disserte comme CiCvîrm, et il s'exprime quelquefois comme Virgiie. » Il ajoutait, dans une lettre adressée à la marquise du Deffant, le ij octobre 1759 : « Je mettrai, si )f. vis, ce troisième chant en vers, ou je ne