Contre Q, Cxcilius
à tout prix faire passer la cause avant l'année du consulat d'Hortensius. Il avait demandé cent dix jours pour aller recueillir en Sicile les éléments du procès ; au bout de cinquante jours il revenait avec une armée de témoins. Pour déjouer les menées de la noblesse, qui cherchait à traîner l'affaire, il renonça à plaider, et, après une introduction qui porte le nom de Première action contre Verres, il se contenta d'accabler l'accusé et son défenseur sous le poids des témoignages. Hortensius fut réduit au silence et Verres n'attendit pas le jugement pour s'exiler. Les cinq beaux discours qui forment la Seconde action * n'ont pas été prononcés : Gicéron les composa et les répandit dans le public pour achever la flétrissure et le châtiment de Verres et pour arracher la puissance judiciaire au sénat compromis par tant de scandales. En effet, dès cette année, une loi proposée par le préteur Cotta répartit les places de juges entre les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor. C'était un grand coup porté à la constitution de Sylla et un retour signalé vers les lois de C. Gracchus.
Edilité. — Préture. — A l'issue de ce grand procès commence l'édilité de Gicéron. Grâce à la reconnaissance des Sicihens, qui lui envoyèrent pour les jeux beaucoup d'animaux féroces, il put remplir avec éclat cette magistrature et accroître encore sa popularité. Puis, par une élection trois fois renouvelée pour des vices de forme et trois fois unanime, il fut désigné pour la préture, le premier entre les huit préteurs de l'année 688 (66 av. J.-G.). Ge rang le faisait préteur de la ville [prœtor urbanus), c'est-à-dire chef suprême de
I. 10 Sur la préture de Verres à Borne; 2o sur les jugements de Verres en Sicile ; 3o sur les blés ; 4° sur les statues ; 5« sur les supplices*
la justice à Rome : il avait quarante ans. Ce fut alors que Gicéron prononça son premier discours politique {Pour la lot Manilia, ou Sur le commandement de Cn, Pompée)^ et appuya de son éloquence le projet de loi qui donnait à Pompée la conduite de la guerre contre Mithridate avec des pouvoirs extraordinaires. Ce discours, plein d'éclat, ne montre pas chez Gicéron des idées bien arrêtées, des vues politiques profondes. La popularité de Pompée, le désir d'être appuyé dans sa candidature au consulat par ce personnage déjà tout-puissant, Tentraînent à soutenir une cause évidemment contraire aux intérêts de la république. Il faut avouer qu'aux raisons solides d'Hortensius et de Gatulus, adversaires convaincus de la loi, il n'oppose rien de sérieux. Un jour, mais trop tard, Cicéron se repentira d'avoir trop favorisé l'agrandissement du vainqueur des pirates et de Mithridate.
Après sa préture, Cicéron ne prit pas de province ; il resta à Rome, préparant son consulat par les services qu'il rendait, comme avocat, à ses nombreux clients. Compétiteur de Catilina, il fut bien près de s'entendre avec ce dangereux rival et d'acheter son concours en plaidant pour lui dans une cause évidemment détestable ; heureusement pour sa gloire, la négociation fut rompue, et cependant il fut nommé consul le premier et à l'unanimité. G. Antonius eut le second rang ; Catilina fut exclu.
Consulat. — Discours contre Rullus. — Catilinaires. — L'éloquence du nouveau consul (63) remporta d'abord un beau triomphe en combattant une loi agraire proposée par le tribun Rullus. Des quatre discours que Cicéron prononça au sujet de cette loi, le second et le troisième, qui s'adressent au peuple, sont courts, habiles et énergiques ; le quatrième est perdu ; nous n'avons que la iin du premier qui fut
prononcé ^lans le sénat. La loi fut retirée par son auteur ou rejetée par le peuple.
Cicéron obtint presque en même temps un autre succès non moins difficile. Quatre ans plus tôt, un tribun du peuple, L. Roscius Othon, avait fait voter une loi qui réservait à Tordre équestre les quatorze premiers gradins du théâtre après les bancs des sénateurs. Un jour, au début du consulat de Cicéron, l'ancien tribun, entrant au théâtre, fut accueilli par des huées. Les chevaliers prirent son parti; une émeute était imminente. Cicéron accourt, invite les spectateurs à le suivre au temple de Bellone ; là, il les harangue, les calme ; la foule va se rasseoir tranquillement au théâtre et ne proteste plus contre le privilège des chevaliers.
A ce moment, la conjuration de Catilinavint imposer au consul une tâche et une responsabilité terribles. 11 s'agissait d'une révolution sociale préparée par tous ceux qui, pour vivre, avaient besoin d'un bouleversement : les jeunes gens ruinés par le luxe et la débauche, les vétérans de Sylla qui avaient engagé les terres distribuées par le dictateur, la multitude qui ne vivait que du trafic des suffrages, toutes ces misères, toutes ces convoitises devaient fticilement s'entendre pour le meurtre et pour le pillage. Catilina se chargea de coordonner les éléments du désordre et de donner au parti révolutionnaire une tète et une âme. Pour conjurer ces dangers, Cicéron s'appliqua d'abord à réconcilier le sénat et les chevaliers. La riche province de Macécoine lui était échue pour son proconsulat ; il la céda à son collègue Antonius, dont les intentions étaient suspectes, et le gagna ainsi à la cause de la société. Cependant les vétérans de l'Etrurie s'étaient armés sous Mallius, ancien officier de Sylla.* A Rome, Catilina, repoussé dans une seconde candidature, ne songeait plus à réussir que par la
violence et préparait le mouvement; mais Cicéron, instruit de tout par un des complices, prévient le sénat, qui prononce la fameuse formule : « Caveant consules ne quid detrimenti respublica capiat * » et arme ainsi les consuls du pouvoir dictatorial. Plusieurs fois menacé par les poignards de Gatilina, Cicéron, faute de preuves matérielles, n'ose faire arrêter le conspirateur; du moins il l'apostrophe violemment dans le sénat (!'* Catilinaire), et Gatilina sort de Rome. Le consul, il faut bien le dire, savait d'avance que ce départ était décidé.
Mais Tennemi public est au camp de Mallius, attendant, pour marcher sur Rome, le dénoûment que préparaient ses complices. Les députés de la tribu gauloise des Allobroges, envoyés à Rome pour se plaindre des exactions de leurs gouverneurs et attirés dans le complot par les conjurés, révèlent tout à Cicéron. Armé, grâce à eux, de lettres qui prouvent le crime, le consul fait saisir les coupables et consulte le sénat sur la peine à leur infliger. Un soulèvement se préparait pour leur délivrance ; dans le sénat même, César mettait à leur service son habile éloquence, et s'opposait à la mort, pour laquelle les deux consuls désignés, Silanus et Muréna, et beaucoup de consulaires avaient déjà opiné. L'exécution des conjurés était contraire à la loi Sempronia, portée par G. Grachus, qui défendait qu'un citoyen romain fût condamné à mort ou même à l'exil, si ce n'est par le peuple assemblé en centuries. Cette loi devait être un jour, entre les mains des amis de Gatilina, une arme puissante contre le consul. Cependant Cicéron, au lieu de la détention perpétuelle proposée par César, ne craignit pas de conseiller la peine capitale, bien plus
1. Que les consuls veillent à préserver la république de tout dommage.
sûre pour la république, quoique bien plus compromettante pour lui-même. Malgré le courageux dévouement de ce discours, la plupart des sénateurs et Silanus lui-même passaient à l'avis de César; mais alors Téloquence énergique de Caton, tribun du peuple désigné, raffermissant les courages ébranlés, décida le vote. Sur-le-champ le consul exécuta la sentence, et quand la populace ameutée se précipita autour de la prison, demandant à grands cris Lentulus, Céthégus et leurs complices, Cicéron parut à la porte et répondit froidement par ce mot : « Ils ne sont pins» (fuerunt). Le peuple, stupéfait, se retira en silence, et Rome fut sauvée. Catilina, en effet, déjoué dans la partie principale de ses projets, n'était plus redoutable ; il engagea à Pistoie une lutte inégale contre une armée de la république, se battit en désespéré et périt avec ses principaux partisans.
Félicité par tous les honnêtes gens, Cicéron ne tarda pas à subir des attaques qu'il avait prévues. A sa sortie de charge, il voulait adresser un discours au peuple, mais le tribun Q. Métellus Népos lui ferma la tribune aux harangues. Il lui permit seulement de prêter le serment habituel des consuls sortant de charge : « Je jure que je n'ai rien fait contre les lois *. » Alors Cicéron jura qu'il avait sauvé la république. L'assemblée applaudit et jura à son tour qu'il avait dit vrai '. Bientôt Caton, devenu tribun, lui fit décerner le titre glorieux de père de la patrie, .
Exil et retour de Cicéron. — La vanité du consulaire, excitée par cet honneur et débordant sans cesse dans sa conversation, dans ses lettres, dans ses discours, dans les ouvrages qu'il composa en prose et en