‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 182 sur 433 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

côtés, on se prépare pour les combats, et, d'abord, le poète, à l'imitation de V Iliade, fait le dénombrement des guerriers latins.

Le huitième livre, peut-être le plus romain de tous, nous ramène aux origines nationales, en nous montrant Enée à Pallantée, sur l'emplacement de la future Rome. Il est allé solliciter les secours du roi arcadien Evandre, et il emmène avec lui Pallas, le fils bien-aimé du vieux roi, avec quatre cents cavaliers arcadiens. '^^^ Pendant ce temps, Vulcain, ài la prière de Yénus, forge pour Énée des armes et un bouclier, où sont représentées les plus grandes scènes de l'histoire future de Rome. C'est ainsi qu'à la prière de Thétis il avait remplacé les armes d'Achille, perdues avec Patrocle, par une armure merveilleuse. Homère aussi nous avait décrit (ch. XVIII) les tableaux sculptés sur ce bouclier, tableaux pacifiques, empruntés soit aux occupations des villes, soit aux triavaux de la campagne. A Virgile donc appartient l'idée d'avoir fait de ce bouclier, comme du récit d'Anchise au sixième livre, une brillante révélation de l'histoire de son pays.

Les quatre derniers livres sont remplis par des scènes de combats. Au neuvième,' c'est l'assaut donné par Turnus au. camp retranché des Troyens, en l'absence d'Enée ; c'est l'incendie de la flotte, dont les vaisseaux sont métamorphosés en nymphes. Au dixième, c'est un combat d'infanterie marqué par les exploits et la mort du jeune Pallas, par les faits d'armes du terrible Mézence, qui tombe enfin, après son fils, sous, les coups d'Enée. Au onzième livre, le poète a voulu retracer un combat de cavalerie. C'est là que paraît Camille, qui sème le carnage parmi les Troyens, et tombe enfin d'une mort glorieuse. Au douzième, le combat d'Enée et de Turnus, suivi de la mort du héros rutule, amène le dénouement du poème, comme le combat d'Achille et d'Hector, au vingt-deuxième chant, pré-

pare le dénouement de V Iliade. Mais V Enéide finit plus brusquement : Turnus étant mort, on devine aisément que la paix va se conclure, qu'Enée épousera Lavinie, fille du roi Latinus, et que l'établissement des Troyens ne rencontrera plus d'obstacle. Cependant la curiosité du lecteur est plus complètement satisfaite par le récit d'Homère, surtout par cet admirable vingt-quatrième chant, où Priam pleure aux pieds d'Achille, où Andromaque, sur le cadavre d'Hector, exhale sa touchante douleur. Mais n'oublions pas que l'œuvre de Virgile était inachevée, que peut-être il se réservait de compléter son dénouement par quelques scènes pathétiques. Il est vrai que rien ne pouvait être imaginé de comparable à celles de Priam dans la tente d'Achille et d' Andromaque embrassant le cadavre de son époux.

Quelle que soit l'infériorité de VFnéide, si on la compare sous le rapport de l'action et des caractères à V Iliade et h V Odyssée, Virgile a su marquer son poème de qualités assez précieuses pour en faire le charme des esprits cultivés de tous les temps et de tous les pays. Les traits principaux et supérieurs de son génie, ce sont la puissance du pathétique et l'exquise perfection du style. Partout, dans son Enéide comme dans ses Géorgigues, est répandue une sensibilité pénétrante, bien étrangère au caractère romain. Il excelle à peindre les passions douces, comme l'amitié, l'amour maternel, la piété filiale, le patriotisme. Il a un sentiment profond et mélancolique des misères de l'humanité; il a connu cette amertume, dont le goût, selon Lucrèce, se mêle à toutes les joies de la vie *. Sa devise véritable est ce beau vers qu'il met dans la bouche d'un de ses personnages :

Sunt lacrimae rerum, et mentem mortalia tangunt. 1. Voy. Première partie de cette histoire, page 316.

« J'ai des larmes pour l'adversité, et les misères , des mortels touchent mon cœur. »

Quant à son style, il réunit toutes les qualités qui conviennent à la poésie, la richesse et le naturel, la délicatesse et la force, la grâce et la majesté. L'harmonie en est le plus frappant caractère : ce n'est pas l'harmonie tendue et monotone de Lucain et dé tant de poètes; merveilleusement variée et flexible, elle s'élève et s'abaisse avec le sujet, elle se plie d'elle-même à l'expression de tous les mouvements, de toutes les émotions.

Ces beautés, les premières de toutes, car elles sont de l'ordre du cœur, ont fait l'immense popularité de Virgile dans l'antiquité, au moyen âge et chez les modernes. Il n'est pas de poète plus lu et plus aimé; il donne une direction généreuse et pure à la sensibilité du jeune homme, il ranime, dans le cœ.ur de l'homme mûr et du vieillard, les douces émotions de l'adolescence, nous lui devons le plaisir bienfaisant de pleurer et de compatir, c'est l'ami de tous les temps et de tous les âges. Ce charme infini de Virgile a été délicatement retracé par un critique pénétrant * :

Virgile souffre pour Didon délaissée et porte dans son sein les ennuis de la veuve d'Hector; il pleure la mort du jeune guerrier dont un javelot a percé la blanche poitrine. C'est trop peu : ce feu de tendresse se répand sur tout ce qu'il voit, sur tout ce qu'il décrit. 11 s'intéresse à l'herbe naissante, qui ose se confier à l'air attiédi par le printemps; il est tour à tour la génisse exhalant son âme innocente, auprès de la crèche pleine, l'oiseau à qui les airs mêmes sont funestes et qui meurt au sein de la nue, le taureau vaincu qui aiguise ses cornes contre les chênes pour de nouveaux combats.

Page 1