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Épîtres à Lucilius. — Les lettres à Lucilius sont, à coup sûr, ce qu'il y a de plus intéressant, de plus varié, de plus riche, de moins fatigant dans les oeuvres de Sénèque. On s*est demandé si cette correspondance était véritable. Sans doute Fauteur, en écrivant ses lettres, avait en vue le public aussi bien que son ami; cependant il est certain qu'elles ont été adressées à Lucilius. Tantôt en effet elles ont pour occasion une circonstance de la vie de Sénèque, une promenade, une rencontre, la maladie ou la mort d'un ami, un événement ou une anecdote du jour; tantôt ce sont des réflexions sur une lecture, tantôt c'est une réponse à quelques objections de Lucilius; quelquefois l'auteur lui demande quelques renseignements : ainsi, dans la lettre 79, il interroge son ami sur l'Etna, sur les écueils de Charybde et de Scylla et sur d'autres particularités de la Sicile. Les lettres sont adressées tantôt de Rome, tantôt de la campagne ; douze de suite, depuis la cinquante et unième, sont écrites pendant un voyage en Campanie. Le caractère épistolaire se retrouve encore dans l'absence d'un plan arrêté : jamais Sénèque ne poursuit le même sujet dans une suite de lettres; souvent, dans la même lettre, il en change plusieurs fois. Les détails personnels abondent aussi dans cette correspondance, et souvent un accent de tristesse vient trahir les inquiétudes et les douleurs secrètes du ministre de Néron.
Cependant, il faut l'avouer, ces détails mêmes tournent toujours à la philosophie, et, si l'on veut étudier d'ensemble les lettres à Lucilius, on y retrouvera, sous une forme plus brève, plus vive, avec moins d'appareil de dissertation, toutes les théories de Sénèque. A une époque où les spéculations philosophiques étaient si répandues, on comprend le caractère exclusivement sérieux de cette correspondance.
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11 semble de plus que Sénèque y ait eu pour but de faire une éducation morale, de convertir son ami au stoïcisme, et qu'il ait été pour lui un véritable directeur de conscience. Que de rapports entre ces épîtres et les lettres spirituelles d'un François de Sales, d'un Bossuet ou d'un Fénelon * ! C'est presque . toujours sur une question de morale pratique qu'il entretient Lucilius ; il lui prêche le bon emploi du temps (lettre 1), la consistance dans l'esprit comme dans les habitudes de la vie (lettre 2) ; il lui parle noblement des devoirs de l'amitié (lettres 3 et 6) ; il le prémunit souvent contre la crainte et les approches de la mort, sujet de circonstance sous un maître comme Néron. Il redoute pour lui la cohue {turbam)^ l'influence des opinions mondaines, ce que nous appelons le respect humain (lettre 7) ; il voudrait le détacher des misères de l'ambition, de la servitude des honneurs (lettre 19) ; il lui développe éloquemment les joies fortifiantes de la retraite (lettre 8) ; mais il ne veut pas qu'il rompe trop brusquement avec le monde, en homme qui dénigre ses concitoyens et son époque ; il faut, dit-il, ne condamner que soi-même (lettre 68). C'est là surtout que paraissent nombreux et frappants les sentiments et les idées qui font penser au christianisme, soit que l'auteur parle, sur le ton de Bossuet, du culte moral qu'il faut rendre à la divinité, « en croyant à sa puissance et à sa bonté, en s'eff'orçant de lui ressembler » (lettre 73) ; soit qu'il déclare que « Dieu descend en l'homme », qu'on n'est pas hon-
\. Voir, pour cette question et pour l'appréciation des lettres de Sénèque, une thèse ingénieuse et délicate soutenue devant la Faculté des lettres de Paris par M. Martha, aujourd'hui membre de l'Institut, professeur à la Faculté des lettres de Paris : De la morale pratique dans les lettres de Sénèque. Elle fait partie du volume intitulé : Les moralistes sous Vempire romain»
nête homme sans cette interventioa divine * ; soit qu'il recommande « de prier Dieu en esprit et avec confiance, en lui demandant d'abord la santé de Tâme et puis celle du corps «(lettre 10); soit enfin qu'il propose à son ami le patronage et, en quelque sorte, le culte d'un grand homme (lettre 11). Quant à ces nobles théories sur les esclaves, sur les gladiateurs, sur la fraternité humaine, c'est dans la correspondance avec Lucilius qu'il les a développées avec le plus de chaleur et d'étendue. Malgré quelques dissertations métaphysiques bien froides et souvent bien puériles, malgré la déclamation et l'hyperbole* qu'il n'a pas toujours évitées, et quoique l'orgueil stoïcien gâte souvent cette morale si belle, l'impression générale est favorable à Sénèque ; on ne quitte pas cette lecture sans estimer, sans aimer l'auteur, sans emporter avec soi cette conviction qu'il a pu commettre des fautes, mais que son âme était généreuse et bonne, qu'il a été sincèrement attaché à la vertu et aux hommes, et que son cœur valait mieux encore que sa conduite et que ses écrits.
Tragédies de Sénèque. — Les tragédies publiées sous le nom de Sénèque sont au nombre de dix, et toutes imitées des tragiques grecs, excepté Octavie, sujet contemporain qui ne peut avoir été traité par Sénèque, puisqu'il y joue un rôle et qu'on y fait allusion à des faits postérieurs à sa mort. On a voulu assigner les autres tantôt à Sénèque le père, tantôt à un autre Sénèque distinct du rhéteur et du philosophe. Mais Quintilien, dans son tableau de la littérature romaine, nomme toujours Sénèque d'une manière générale : il lui attribue des œuvres poétiques
1. « Bonus vir sine Deo nemo est.» (Lettre 41.) C'est presque la grâce chrétienne.
(poemata) ; il cite un hémistiche de la Médée de Sénèque, sans indiquer par un prénom qu'il s'agit d'un autre écrivain, distinct du philosophe. Tacite, en témoignant que Sénèque faisait des vers, semble indiquer qu'il travaillait dans le genre que Néron préférait (Âwn., XIV, 52). Pline, se justifiant de cultiver la poésie, cite l'exemple de Sénèque le philosophe. L'examen des pensées et du style fortifie encore e©s conclusions. Le poète a les mêmes doctrines que le philosophe : la plupart' de ses personnages sont stoïciens ; hommes, femmes, enfants, tous y aflfectent le courage et l'impassibilité; le suicide y est célébré, les morts y sont fastueuses. La jeune Polyxène et Astyanax, un enfant, meurent à la Caton :
Elle tombe, comme pour rendre la terre lourde à Achille, d'un bond impétueux et irrité *.
Astyanax, porté par Achille au sommet de la tour d'où il doit être précipité, ne pleure pas :
11 s'élance de lui-même au milieu du royaume de Priam ^,
CEdipe fait une analyse détaillée du plaisir que d;onne la mort. 11 célèbre le suicide :
Chacun, dit-il, .peut enlever la vie à un homme, personne ne peut lui enlever la mort ^.
\ Cecidit, ut Achilli graven
Factura terram, prona et iralo impetu.
(Troades, V, vers 1159, 1160.J
2 sponte desiluit sua
In média Priami régna.
(/6id., V, 1103, 1104.)