Liv. IV, ch. II
tremblant, parler d'écraser les Macédoniens sous les pieds de ses chevaux, et perdre la tête quand leurs petites colonnes s'ébranlent *. Le discours des envoyés Scythes n'est pas, comme on l'a dit, une déclamation sans vraisemblance. Cette jactance barbare se retrouve dans les Gaulois de César, dans les Germains de Tacite ; ces images multipliées, ces formes sentencieuses, ne sont pas moins vraies; c'est ainsi que les Américains ont parlé à leurs conquérants^ c'est ainsi qu'ils leur ont reproché leur avidité insatiable.
Parmi les figures qui animent le récit de Quinte- Curce, celle d'Alexandre domine toujours. Ce n'est pas que l'historien latin ait pénétré, comme les modernes, toute la profondeur du génie de ce prince, et qu'il ait compris les grandes vues du héros qui voulut élever les vaincus jusqu'à la civilisation des vainqueurs. Mais, dans son livre, Alexandre est vivant et dramatique : le caractère loyal et généreux du jeune conquérant, son respect pour les vaincus, sa valeur qui va jusqu'à la témérité, son emportement même et ses crimes, qu'il sait reconnaître et pleurer, ce mélange de vertus et de vices est représenté avec une grande vérité de couleurs. Alexandre intéresse comme l'Achille d'Homère : tous deux ont cette fougue et ces passions, sources de grands exploits et de grandes fautes ; et, si la menace de mort qui plane sur Achille donne à ce héros quelque chose de si touchant, le personnage d'Alexandre n'est-il pas achevé aussi par cette fin mystérieuse qui renverse tant de grands desseins, qui frappe les Macédoniens de consterna-
1. Liv. IV, ch- XIV. « Obteri, mehercule, equorum ungulis possunt, etiamsi ni praeter falcalos currus emisero... Video admoveri hostium aciem; sed quo propius discrimen accedo, hoc minus Us qux dixi possiim esse contentas, »
tion , qui arrache des larmes aux mourir de désespoir la mère du roi vî
La latinité de Quinte-Curce est é] sans archaïsmes comme celle de Sal ses rapides comme celle de Tacite, clarté et l'éclat, de celle de Tite-I moins de sobriété et de force. Nous déjà le caractère de son style. Réguli< monieux, il a cette couleur poétique, de figures, ce goût des abstractions des expressions les plus générales, c et des sentences qui sont le défaut g vains contemporains. Mais si les ma^ Curce choquent souvent dans la bou nages auxquels il les prête, et qui concevoir ni les exprimer ainsi, elles ment ingénieuses et justes, quoiqu rhumanité, et, détachées du livre, e un piquant recueil.
Un témoignage important en favei Quinte-Gurce, c'est le grand nombre et la multiplicité des éditions qui o livre, des traductions qui lui ont cité dans toutes les langues mode d'Alexandre est un des premiers ouv primerie ait i^eproduits, et on en ( cent cinquante éditions. Traduite \ italien, en espagnol, en allemand, anglais, en flamand, elle a passé j idiomes des peuples Scandinaves et de du Danemark et de la Suède, de la 1 Russie. Dès la fin du xn^ siècle, Qu étudié dans les écoles. Ses récits, a^ apocryphe attribuée à Callisthène, ont un des héros les plus populaires des Aralerie. Nul, après Charlemagne, n'a
par les trouvères ; nulle figure historique n'a été plus étrangement transformée par leur ricliQ et naïve imagination. Les chroniqueurs racontent qu'Alphonse X le Sage, roi de Castille, pendant la seconde moitié du xiii® siècle, atteint d'une maladie qui avait résisté à l'art de tous les médecins, fut guéri par la lecture de Quinte-Curce. « Loin de moi, s'écria-t-il, Avicenne, Hippocrate et les autres médecins! vive Quinte-Curce, mon sauveur! » D'autres rapportent ce fait à un prince du xv® siècle, Alphonse V le Magnanime, roi d'Aragon et de Naples. La lecture des exploits d'Alexandre fut une de celles qui enflammèrent l'imagination du jeune Charles VIII, et Voltaire a raconté l'influence que ce livre a exercée sur un autre conquérant, Charles XII *. Certes un ouvrage qui a frappé si vivement tant d'esprits, provoqué tant de fois l'attention et l'étude, n'est pas à rejeter parmi les compilations médiocres et vulgaires, et nous avons droit, en terminant cette notice, de justifier la décision qui aujourd'hui encore place V Histoire d'Alexandre entre les mains des jeunes gens de nos écoles.