‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 68 sur 433 · LA PROSE · texte numérisé non relu

LA PROSE

Caton agriculteur, orateur, historié

, Influence de la Grèce sur la prose 1

/ Nous avons vu, pendant la période que no

j de parcourir, la poésie s'introduire à Rome

i tation de la Grèce, et se développer en suiva

Ues modèles grecs. La plupart des auteurs

n mêmes des Grecs entrés dans la cité ror

1 J/ esclavage et Taffranchissement. Presque s

Tins fait exception. Il fallait en effet être ui

ùîriïtembre de l'aristocratie romaine pour

le genre dont il est le créateur et pour fair

les personnalités violentes qui le caractérise

Encore plus que la satire, Tart oratoire ei

ont dû appartenir en propre aux Romains. P

dans les assemblées et pour se porter com

saleur ou comme défenseur devant les tril

première condition était d'avoir le titre d

Il eût été aussi bien délicat aux étrangers (

aux événements de l'bistoire romaine. Poly

mais en grec, et son Histoire générale était é

ses concitoyens plutôt que pour les Ron

premierHiistoriens de Rome empruntent q

la langue grecque, même quand ils ont un

sance imparfaite de cette langue ; mais il

UISTOIRE DE LA LITTÉIUTURE ROMAINE

mains par la naissance et par les magistratures qu'ils ont exercées ; c'est avec Tesprit romain qu'ils racontent l'histoire de leur pays.

Cependant Féloquence et rhistoire n'ont pas ^écKàpp5''l[T'xnfluençetïte' ia;^'-6rꀫ^. Uulre' que "les^ œuvres des poètes ont servi à l'éducation du goût et ont contribué aux progrès de la prose, les leçons des maîtres grecs, l'étude des orateurs et des historiens de la Grèce, ont fait beaucoup pour former et assouplir une langue d'abord si rude et si grossière, i^our lui donner de l'élégance et de l'harmonie et faire de la arole un art véritable qui aura bientôt^ ses grands pdèlès.

Caton. — Le preniier nom qui se^résent§,ÀJ'entréo de*75HDe pérToïïe, est celui ffTjhTxomme qui a combattu toute sa vie l'invasion des lettres grecques ; qui, comme tîtoyeu et comme magistrat, s'est opposé avec une ardeur obstinée aux innovations dans l'éducation comme dans les mœurs*, et Quicependantn^pas échappé lui-même à l'influence dé la SiF§ce.-^i|s atons déjà rencontré, en parlant de' LûciÏÏus, là figure originale de Caton l'Ancien, que le poète satirique invoquait pour autoriser ses hardiesses. Il y a entre l'un et l'autre plus d'un trait commun, et nous le reconnaîtrons en étudiant chez Caton l'homme, l'agriculteur, l'orateur et l'historien.

Sa vie. — M. Porcins Cato, qu'on a surnommé V Ancien ou le Censeur (censorius) naquit à Tusculum, en 234 (av. J.-C), dans l'intervalle entre la première et la seconde guerre punique. Il appartenait à une rude famille de paysans^ qui avaient été aussi braves soldats que bons agriculteurs, et il s'inspira de l'exemple de son père et de son grand-père en cultivant de bonne heure les trois arts romains par excel-

lence : l'agriculture, la guerre et le droit. Son éducation très dure le préparait au service militaire, qui, vu les circonstances, commença pour lui avant Tâge légal, vers le temps de la bataille de Cannes ; il avait alors dix-sept ans. Il eut pour général le fameux Fabius le Temporiseur (cunctator), qui apprécia bientôt les qualités énergiques du jeune homme. Celui-ci, de son côté, s'attacha fortement à Fabius et le prit pour maître et pour modèle.

Dans Tintervalle des campagnes, Caton revenait à . Tusculum, mêlait aux travaux de l'agriculture l'étude j du droit, et, le matin, il allait dans les villes et les ( villages voisins mettre sa science et sa parole mor- I dante au service' de tous ceux qui avaient quelque V procès. Il revenait ensuite et travaillait avec ses • esclaves à l'exploitation de sa terre, vêtu comme eux, partageant leur nourriture.

Ce caractère frappa un voisin de Caton, le patricien / L. Valérius Flaccus, qui attira le jeune homme, conçut pour lui beaucoup d'estime et finit par le conduire ^ à Rome, le jugeant digne d'entrer dans la vie politique, dont il lui facilita l'entrée. L'amitié entre le patricien et l'homme nouveau ne se démentit jamais ; plus tard ils furent collègues dans le consulat et dans la censure. ~"

Soldat au siège de Capoue et de Tarente, tribun

militaire en Sicile, Caton prit part, sans doute avec

/ le même grade, à la bataille décisive du Métaure (207).

• Puis il entra par la questure dans la carrière des

' honneurs, et le sort le donna comme questeur au

/ consul Scipion qui partait pour la Sicile (205). Mais

^ ces deux caractères si opposés ne purent s'entendre :

^ l'économie rigide et un peu étroite de Caton ne plai-

/ sait pas au brillant général, déjà gagné aux mœurs

nouvelles, ami de la magnificence et prodigue de

/ l'argent du trésor comme du sien. « Je n'aime nas,

fRE DE LA LITTÉRATURE ROMAINE

iteur si exact. » Ils se séparèrent ennecommença en accusant Scipion la lutte 3 contre la noblesse, îardaigne (198), il se fit aimer par cette

et ce désintéressement qui semblaient habitants. Nous avons vu qu'il ramena

le poète Ennius, qui devint bientôt ion. En 195 il fut nommé consul avec rant de partir pour l'Espagne, il défendit it la loi Oppia, qui avait été portée à grands désastres de Rome pour res- [épenses des femmes. Malgré la vive et oquence de Gaton, la loi, qui n'était plus les circonstances , fut abrogée. Caton

Espagne une campagne très remarant la prudence à la hardiesse, la finesse uste envers les alliés, ennemi des exacolences inutiles, mais impitoyable dans

des révoltes. Il ne prit pas moins de illes ou bourgs, dont il rasa les murailles ;s habitants. Quoiqu'il eût interdit le it imposé aux vaincus que des .contribu- Te, il put distribuer des gratifications

verser de grosses sommes dans le trée triomphe lui fut décerné : c'était le i remportait sur TEspagne. Pour consanir on éleva une chapelle à la Victoire

encore d'autres campagnes en Thrace

nant du consul Tibérius Sempronius, en

tribun militaire, et sa part fut grande

'e du consul Acilius Glabrion aux Ther-

'abord dans la pétition de la censure ; la tait hostile : il avait déposé contre son §de concussions ; d'ailleurs on redoutait

/ niSTOTRE DE LA LITTÉRATURE ROMAINE 121

(" sa sévérité. Cependant il fut nommé en 185 avecVa- ^érius, et les deux années de sa censure furent maryquées par des mesures si énergiques contre les abus /de toute sorte qui avaient suivi la victoire de Rome, / que le nom de Censeur (censorms) devint inséparable ( du sien. Il raya sept membres du sénat, dégi sieurs chevaliers, mit des impôts sur les bi voitures, les esclaves, supprima les prises d appauvrissaient les fontaines publiques au p jardins des particuliers, afferma les impôts à haut prix et les travaux publics au rabais. A de charge, le peuple lui éleva une statue.

Envoyé en Afrique en 174, pour juger les Carthage contre Masinissa, et frappé de la p de cette ville qu'il croyait abattue, il ne cessa de demander sa ruine. Chacun de ses discoui mina par ces mots : « et je pense qu'il faut Carthage ».

Il continua jusque dans son extrême vie lutte contre les progrès du luxe, contre les ( et les violences des gouverneurs, contre les les philosophes et les médecins de la Grèce. les Athéniens avaient envoyé en ambassade à célèbre philosophe académicien Carnéade stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolai tendant que le sénat les reçût, les ambassac vrirent une sorte d'école oii la jeunesse se pr les entendre. Carnéade surtout charmait ses par l'élégance de sa parole et son habileté à successivement deux opinions contraires. M; s'indigna, montra les conséquences de ces i ments sophistiques et obtint du sénat qu'il promptement de Rome ces maîtres dangereu Un des derniers traits de sa vie fut la pou préteur Sergius Galba qui, par une odieuse avait massacré en un jour 30,000 Lusitanien

> bun T. Libon poursuivait le xioupable ; Caton appuya ^^ raccusation par un long discours qu'il inséra dans son \^ livre d'histoire appelé Origines, et qu'on y lisait encore / au temps de Cicéron.

l Mais ce n'est pas impunément qu'il avait attaqué / tant d'abus, lésé tant d'intérêts, frappé tant de cou- ( pables. De vives et puissantes inimitiés le poursuivi- / rent jusqu'à sa mort ; s'il avait accusé souvent, il fut lui-même cité quarante-quatre fois devant les tribu- ) naux, et quarante-quatre fois acquitté. ■ De son premier mariage, Gaton eut un fils dont

il parlait souvent dans ses écrits et qui mourut après avoir rempli les fonctions de préteur. Avant cette mort, ■ Gaton, quoique très âgé, s'était remarié avec une toute jeune fille et il eut un second fils. Selon quelques témoignages, ce serait pour diriger les études de cet enfant qu'il aurait appris enfin la langue grecque. Mais les fonctions qu'il exerça en Sicile pendant trois années, son séjour à Athènes avec Acilius Glabrion, ne permettent pas de croire qu'il ait si longtemps ignoré le grec. Sans parler des devoirs de sa charge, la curiosité si vive de son esprit devait le porter vers cette étude. En outre Plutarque témoigne qu'il aurait pu haranguer les Athéniens en grec, et que, s'il eut recours à un interprète, ce fut par un sentiment de fierté romaine. D'ailleurs, suivant d'autres témoignages, les œuvres de Thucydide et de Démosthène lui auraient été familières.

Gaton mourut à 85 ans selon les uns, à 90 selon les autres. Sa vie avait été bien pleine. Gependant on ne donnerait pas une idée complète de son activité, si l'on n'ajoutait à l'énumération de ses charges et des événements de sa vie politique et militaire la liste des ouvrages qu'il avait composés. Nous avons conservé son Traité d'agriculture [De re rustica) ; mais il ne nous reste que des fragments de ses nombreux dis-

cours. Cicéron témoigne qu'il en avait lu plus de cent cinquante. Nous n'avons aussi que de rares débris de ses Origines, ouvrage historique d'une grande importance, et d'autres livres d'éducation, de droit, de stratégie, intitulés : Préceptes à mon fils, Commentaires sur le droit civil, De Vart militaire.

^ L'examen du Traité d'agriculture et des fragments oratoires et historiques achèvera de nous faire con-

V naître le caractère de Ciaton et nous permettra de l'apprécier comme écrivain,

Le Traité d'agriculture (De re rustica). — Au- >^un sujet ne pouvait être plus intéressant pour les ) Romains qu'un traité d'économie rurale. Longtemps, S en effet, l'agriculture a été chez eux l'art estimé par L excellence et la seule manière honnête de s'enrichir : « Nos ancêtres, dit Gaton dans le préambule de son livre, pour louer un homme de bien, le louaient en ces termes : « Bon cultivateur et bon laboureur. » Il ajoute cette considération, la première de toutes à Rome : « Des laboureurs naissent les hommes les plus braves et les plus fermes soldats. » Aussi n'est-on pas |[surpris de trouver dans l'histoire littéraire des Roumains de nombreux traités d'agriculture. Après le ( livre de Caton paraissent ceux de Varron, de Colu- / melle, de Palladius. Le poème romain par excellence, S ce furent les Géorgiques de Virgile.

V Mais on ne saurait comparer ni à la riche poésie de Virgile, ni aux qualités plus modesties des agronomes que nous avons nommés, le livre de Caton TAncien. Avec quelque attention qu'on le lise, il est impossible d'y trouver un pjan, un ordre quelconque, une apparence de composition. Les premières pages f. donnent des notions préliminaires sur le choix d'une If propriété, sur les instruments et le personnel de l'ex- \ ploitation ; mais ensuite tous les sujets sont confon-

dus: la culture, la nourriture des troupeaux, la récolte : et la conservation des produits, Tentretien des es- ^ claves, leur nourriture, les travaux d'hiver, les formules de prières pour les fêtes publiques, Tindication des pays d'où l'on doit tirer les outils et les ustensiles, S les formules de contrats ou de conventions avec les ^ entrepreneurs et les ouvriers, les recettes de médecine. Rien de moins littéraire que cet entassement (confus de renseignements, de préceptes et de formules. Sans doute le livre a subi bien des altérations : on n'y trouve plus certains passages que citent les anciens ; il est facile d'y surprendre aussi des interversions et des redites ; mais quelque compte que r^n tienne de l'infidélité des copistes, il est certain ^ue l'art n'y avait aucune place et qu'il n'y faut pas éhercher de style. Dans un même alinéa la liaison des Mées manque souvent ; souvent les phrases ne sont /pas construites ; beaucoup de formes sont pleines de / la rouille du vieux langage.

J Mais cet ouvrage est curieux comme un monument Ide la langue et de la littérature naissantes. Si Rome, Vcomme on l'a quelquefois prétendu, a commencé par la poésie, elle Ta bien oubliée. On chercherait vainement chez Gaton le charme philosophique, les aimables descriptions de Xénophon dans un livre analogue, V Economique, qui respire l'amour de la vie champêtre. L'auteur latin est un paysan, peu frappé des agréments de la campagne, qui n'y voit que de la peine à prendre et des profits à obtenir. Il donne des consultations sur l'agriculture comme il en donnait sur le droit, il affecte partout les formes brèves et impératives de la loi.

L'ouvrage n'est pas moins intéressant comme mo-

, nument de la vie et des mœurs rurales à cette époque :

<non seulement on s'y renseigne sur les bâtiments

d'habitation et d'exploitation, sur le mobilier, les ou-

lils, les procédés de culture, la vente des produits, la préparation des vins, la recette de friandises et de gâteaux peu appétissants ; mais on s'y instruit de la vie des métayers et des esclaves, des relations de voisinage, des pratiques religieuses, de la médecine en usage et de Fart vétérinaire, qui consistent surtout en formules superstitieuses. Le grand remède que recommande Caton est le chou : le chou est bon pour toutes les blessures, pour toutes les tumeurs ; il guérit les yeux et les maux de tête, il est souverain pour les maux de reins, pour le foie, pour le cœur, pour les poumons, pour les entrailles. L'énumération de ces mérites du chou remplit plusieurs pages.

Enfin le traité de Caton a encore un autre prix aux yeux de la critique : quelle que soit sa sécheresse, il porte partout Tempreinte du génie original de Taufeur, et sert comme^ ÇM^^ pir^

Clique. Actif, vigilant, nimutieux dans son amour de lorare, économe, défiant, sévère, dur même pour ses esclaves, juste par calcul plutôt que par un sentiment désintéressé, positif avant tout et incapable de se laisser entraîner par l'imagination, il est cependant crédule, comme il arrive aux esprits pratiques qui se défient des livres et acceptent facilement des traditions puériles. Il a le ton tranchant, absolu, sentencieux, malicieux, narquois; il aime les proverbes, il lance volontiers des épigrammes :

H en est, dit-il, d'un champ comme d'un homme. Produirait-il beaucoup, s'il dépense de même^ilne reste guère.

Il recommande avant tout Vœil du maître :

Le front, dit-il sentencieusement, vaut mieux que le derrière de la tête.

'/ Le maître de maison doit souvent aller à sa campaf gne, visiter tout, se rendre compte de tout ; puis il ^interroge son régisseur :

Si l'ouvrage ne paraît pas suffisant, le régisseur ne manque pas de dire qu'il a fait de son mieux, qu'il y a eu des esclaves malades, du mauvais temps, des fugitifs, des corvées. Quand il aura donné ces raisons et bien d'autres, ramène ton homme au compte des travaux et des bras *.

Il dit ailleurs sous une forme aussi épigrammatique :

Bâtis de sorte que la maison ne cherche pas où est la terre, ni la terre où est la maison.

D'autres sentences font connaître le fond de sa morale:

Que le régisseur se montre reconnaissant d'un service, pour qu'on ait envie de lui en rendre d'autres. — Sois bon pour tes voisins, ne laisse pas tes esclaves leur manquer ; si tu es bien vu de tes voisins, tu vendras plus facilement tous les produits, tu trouveras plus facilement des entrepreneurs pour tes travaux et des ouvriers à la journée. Si tu bâtis, ils te procureront des bras, des bétes de somme, des matériaux.

Nous avons cité dans notre Recueil de morceaux traduits des auteurs latins ^ tout le chapitre sur les devoirs du maître de maison : on y peut apprécier l'activité et la vigilance de Gaton. Il ne veut point de temps perdu ; même pendant les jours de fête, il y a des travaux permis qu'il recommande :

Curer les vieux fossés, réparer les routes, tailler les haies, bêcher le jardin, nettoyer le pré, botfeler le menu bois, arracher les épines, moudre le grain, nettoyer partout.

j^ On remarquera ce dernier trait: pour Gaton, la toilette de la maison comme celle des gens passe après tout le reste. Ailleurs il y revient : « Pour empêcher l'oisiveté pendant la pluie, qu'on se nettoie. » Dans ce passage et partout on sent cet esprit d'économie vigilante et âpre qui ne néglige aucun détail :

Des esclaves ont été malades, il fallait diminuer les ra-

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