‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 95 sur 433 · VARRON · texte numérisé non relu

VARRON

Vie de Varron. — M. Terentius Varro, né dix ans avantCicéron (116 avant J.-C), mort dix-sept ans après lui, en 27 av. J.-C, a été mêlé aussi, malgré ses nom breux travaux d'érudition, à la vie politique.

Né à Réate, dans la Sabine, il étudia les lettres à Rome sous le célèbre maître de rhétorique, iËlius Stilon, dont Gicéron fut aussi l'élève. 11 suivit à Athènes les leçons du philosophe Antiochus d'Ascalon ; c'est encore un point commun entre Gicéron et lui. De retour à Rome, il plaida quelque temps et non sans éclat ; puis il entra dans la carrière des honneurs et parvint au consulat. Nous savons qu'il servit sous Pompée dans la guerre contre les pirates ; chargé du commandement d'une escadre, il vainquit les pirates de Cilicie. 11 avait sauté le premier sur un vaisseau ennemi; la couronne rostrale lui fut décernée. Get honneur, qu'aucun Romain n'avait encore obtenu, ne fut déféré, après lui, jusqu'au temps de Vespasien, qu'au seul Agrippa.

Il avait soixante-huit ans à l'époque de la guerre civile. 11 suivit le parti de Pompée et combattit dans l'Espagne citérieure avec le titre de proconsul. Après

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la victoire de César, il se retira dans ses terres et se livra tout entier à ses études, dont la vie publique l'avait trop souvent distrait jusque-là. César, qui appréciait et qui voulait rallier à son gouvernement tous les hommes éminents de Rome, sut le gagner comme Cicéron. Il lui confia le soin de fonder la première bibliothèque publique. Mais pendant le triumvirat, Antoine, qui se souciait peu des livres, confisqua les biens de Varron, et le mit sur la liste des proscrits (43). Plus heureux que Cicéron, il échappa à la mort. Auguste, à l'exemple de César, respecta la vieillesse du savant, et, du vivant môme de Varron, fit placer son buste et ses ouvrages dans la bibliothèque publique que venait de fonder Asinius Pollion. Varron travaillait encore, lorsqu'il s'éteignit, âgé de près de quatre-vingt-dix ans.

Ouvrages de Varron. — Les connaissances et les ouvrages de Varron embrassaient à peu près tous les genres, la poésie, la philosophie, la grammaire, la rhétorique, la critique Httéraire, Tarchéologie, Thisr toire, le droit, l'agriculture, les sciences proprement dites (géométrie, astronomie, musique), sans compter une volumineuse correspondance. On a calculé que le nombre total de ses écrits dépassait soixante-quatorze," comprenant plus de sept cents livres. De tous ces ouvrages, il ne reste plus aujourd'hui que six livres incomplets et mutilés (du V* au X°) du Traité de la langue latine^ qui en formait vingt-cinq, et le Traité de l'agriculture, dont les trois livres [Rerum rusticarujn Itbri III) sont à peu près intacts. Il faut regretter surtout la perte des écrits de Varron sur le théâtre, et, en particulier, sur les comédies de Plante, dont il était, nous l'avons vu, grand amirateur. On voudrait aussi mieux connaître ces Satires Ménippées, œuvre de sa jeunesse, dont nous pouvons du moins, grâce aux

témoignages des anciens et à des fragments, nous faire une idée.

Arrêtons-nous d'abord au Traité de la langue latine et au Traité d'agriculture.

Traité de là langue latine. — G'e§t probablement après sa réconciliation avec César que Varron rédigea le De lingua latina. Comme nous l'avons dit, les quatre premiers livres ne nous sont point parvenus. Tout porte à croire qu'ils étaient précédés d'un livre où étaient traitées les origines de la langue latine. On sait, en effet, que Varron, comme son maître ^Elius Slilon, n'admettait pas que le latin fût issu de la langue grecque; il jugeait les deux idiomes distincts dans leur formation et contemporains dans leur développement, en admettant que les communications des Romains avec les colonies grecques avaient pu introduire dans leur langue un certain nombre de mots grecs. Les découvertes de la science moderne justifient la théorie de Varron, puisqu'il est prouvé que la langue latine fait partie du groupe des idiomes indoeuropéens qui ont été importés en Europe par les immigrations de peuplades asiatiques, et qu'elle s'établissait en Italie en même temps que la langue grecque se formait dans la péninsule hellénique. Les deux langues, sorties d'une souche commune, l'ancien idiome védique, sont donc unies par une étroite parenté ; elles sont sœurs, mais l'une n'est pas la mère de l'autre.

L'ouvrage de Varron comprenait trois parties distinctes : la première traitait de l'étymologie et se divisait en six livres, trois sur la science étymologique en général, trois sur les étymologies particulières. La deuxième partie avait pour objet les modifications des mots ; l'auteur discutait la question de l'analogie et en établissait les règles générales. Puis, conformé-

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lu plan qu'il avait suivi pour Télymologie , iait les modifications des mots en particulier, jeconde partie formait aussi trois livres. Enfin, Qe troisième partie de son travail, Fauteur étu-

syntaxe. Nous ne pouvons savoir si ce sujet 5sait les douze derniers livres, ou si Varron avait aussi les figures et quelque autre sujet se rap- L à la grammaire.

! faut pas faire à Varron un trop grand mérite iivision philosophique de son ouvrage; sans 1 n'a fait que reproduire les théories des gramis grecs. Quant à l'appréciation des livres qui estent, ils sont tellement mutilés, ils ont été nt défigurés par les grammairiens des âges s qui ont voulu s'en faire une autorité, qu'il [ment difficile de se prononcer sur leur mérite.

trouvons beaucoup d'étymologies bizarres, uelques-unes ont été justement critiquées par ien *. Toujours préoccupé de montrer que la latine n'a rien dû qu'à elle-même dans la fordes mots, Varron aime mieux forcer la vraince que de trouver dans un mot grec l'origine it évidente de certains mots latins, t au style de Varron, il faut avouer que la he des archaïsmes, l'accumulation des mé- 5S bizarres, la prétention philosophique, le L bien fatigant. 11 est à la fois sec et fleuri, guindé, froid, obscur. Des phrases poétiques, :ce et sans couleur, le rendent encore plus fade is supportable. C'est le ton des Femmes savantes ère. On a peine à croire qu'un tel écrivain a été porain de Cicéron, auquel il a dédié plusieurs e son traité.

it. oral., I, 6, 38.

Traité de ragriculture. — Le Traité de l'agriculture (De re imstica) est une œuvre de la vieillesse de Varron. Il le dit dans son premier livre qu'il dédie à

sa femme Fundania :

Si j'avais du loisir, Fundania, je m'appliquerais davantage à polir cet ouvrage ; mais je te le donnerai tel que je pourrai, car je songe qu'il faut me hâter. Si, comme l'on dit, l'homme n'est qu'une bulle d*air, à plus forte raison le vieillard; ma quatre-vingtième année m'avertit qu'il faut plier bagage avant de quitter la vie.

Entre ce traité et celui de Gaton les différences sont nombreuses. D'abord, dans les préceptes du vieux cultivateur, nous n'avons pu trouver aucune suite, aucune méthode; au contraire, la marche de Varron est fixée d'avance, il l'annonce dans sa préface et ne s'en écarte jamais. Son premier livre traitera de la culture des champs, c'est-à-dire de tous les produits de la terre, particulièrement des céréales et des principaux arbres à fruits, tels que l'olivier et la vigne. Le second livre est consacré aux pâturages et aux troupeaux, depuis les moutons, les chèvres et les porcs, jusqu'aux bœufs, aux chevaux, aux ânes et aux chiens. Le troisième concerne les animaux qu'on élève dans la ferme. Cette classe comprend non seulement nos oiseaux de basse-cour (poules, canards, oies, paons, pigeons, etc.), mais encore les abeilles et les animaux renfermés dans des garennes voisines de la ferme, les lièvres, les sangliers, les loirs, dont la chair était fort goûtée des Romains, et même les escargots. L'énumération de Varron s'étend aussi aux piscines, c'està-dire aux viviers, où étaient conservés des poissons d'eau douce et des poissons de mer.

Le livre du vieux Caton, à part la préface et certains passages où se peint son caractère défiant et caustique, nous avait paru aussi sec que confus. L'ouvrage

de Varron a plus d'abondance, et la physionomie en est plus littéraire. L'auteur, comme son ami Cicéron, dont il cite quelquefois les écrits philosophiques, a donné à son traité la forme du dialogue. Ce sont des conversations avec des amis. La première a lieu dans le temple de Tellus, le jour de la fête des semailles. Le deuxième dialogue nous transporte dans l'Epire, pays des grands troupeaux, au temps de la guerre des pirates, quand Varron commandait une flotte sous les ordres de Pompée. Le troisième se passe à Rome un jour de comices pour Tédilité ; les interlocuteurs attendent sous des ombrages les résultats des élections, et ils emploient le temps à causer sur les oiseaux. D'ailleurs le sujet est de circonstance, car parmi les assistants se trouvent un Cornélius Merula (merle), un Fircellius Pavo (paon), un Minutius Pica (pie) et un Pétronius Passer (moineau). Un des amis de Varron, Axius, peut dire en riant à celui qui semble présider la réunion, App. Claudius, Y augure:

Veux-tu nous admettre dans ta volièpe, où lu sièges au milieu d'oiseaux ? ,

Outre ces cadres qui répandent quelque agrément sur des sujets très sérieux, certains chapitres, en particulier ceux qui commencent chaque livre, sont consacrés à des dissertations générales souvent intéressantes. Tel est, au premier livre, l'éloge de l'Italie, dont l'auteur compare le climat et les productions avec ceux des autres pays. Virgile, en composant ses GéorgiqueSf a puisé sans doute quelques idées dans ce chapitre comme dans celui où Varron décrit les mœurs et le travail des abeilles. Au début du second livre, qui. est dédié à un ami de Varron, Turranius Niger, un des interlocuteurs entre aussi dans des considérations élevées sur Forigine et la dignité de la vie pastorale :

il distingue trois époques dans l'histoire de Thumanité, Fépoque primitive où les hommes vivaient au jour le jour des productions que leur offrait la terre, l'époque pastorale, et enfln Tépoque agricole. La mythologie grecque, l'astronomie, l'histoire des premiers temps de Rome, les noms de beaucoup de personnages romains {Porcius, Ovinius^ Caprilius, Taurus, Vitulus, Equitius), lui servent ensuite à montrer en quel honneur était tenu autrefois tout ce qui se rapporte aux occupations du berger.

Le troisième livre, dédié à Q. Pinnius, commence aussi par une comparaison de la vie des villes et de la vie des champs, bien plus ancienne et bien meilleure, selon Varron :

Ce n'est pas sans raison, dit-il, que nos ancêtres transportaient les citoyens de la ville dans la campagne ; car dans la paix ils étaient nourris par les paysans romains, dans la guerre ils étaient défendus par eux.

Il voudrait ramener son temps aux travaux et aux vertus de ces vieux Romains; mais, on Ta fait observer avec finesse, Varron lui-même, en dépit de ses regrets, n'était pas un paysan à la manière du vieux Gaton :

« Que faisait-il dans son domaine de Tusculum, qui fut souillé et pillé par Antoine ? Il y compilait ses traités laborieux ; on ne voit point qu'il y travaillât aux champs, nu, avec ses esclaves, mangeant et buvant comme eux, ainsi que faisait le vieux Gaton *. »

Mais, bien qu'il déplore la décadence des mœurs de son temps, il y a du moins dans son livre un grand progrès sur celui de Gaton : on ne trouve plus chez lui, quand il parle des esclaves et de la manière de les traiter, cette dureté qui nous a révolté chez le vieux

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