‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 96 sur 433 · Paul Albert {Hièt. de la litt. romaine, I, p · texte numérisé non relu

Paul Albert {Hièt. de la litt. romaine, I, p

Digitizéd by LjOOQiC

Romain ; à la sévérité, aux châtiments, il préfère les égards, les encouragements, les récompenses ; il vent qu'on leur assure un pécule, qu'on leur choisisse une femme parmi leurs compagnes d'esclavage ; les enfants qui naîtront, dit-il, attacheront leurs parents à la terre *. Voilà des idées qu'on chercherait en vain chez Caton. L'esclave n'est plus confondu avec le bœuf et la vieille ferraille ; il commence à devenir un homme. Malgré ces sources d'intérêt, la lecture du Traité de la campagne, moins difficile que celle du Traité de la langue latine, est encore laborieuse. Varron néglige le style : sa phrase est lourde, embarrassée, traînante; les archaïsmes et les mots populaires y abondent et ajoutent à la fatigue du lecteur. Passionné par les vieux écrivains de Rome, habitué à vivre dans leur commerce, l'auteur est resté leur contemporain, au moins pour la langue.

Satires ménippées. — C'est sans doute par ce goût pour l'antiquité qu'il faut expliquer le titre de Satires ménippées que Varron avait donné à un de ses ouvrages les plus célèbres. Ce recueil, qui remonte à la jeunesse de l'auteur, mais qui vraisemblablement fut grossi par lui d'année en année, ne comprenait pas moins de cent cinquante pièces. Varron s'écartait complètement du type de la satire, telle que l'avait à peu près fixée Lucilius, et telle que l'ont entendue Horace, Perse, Juvénal et tous les modernes. Chez lui ce nest pas un discours en vers consacré soit à la critique générale des mœurs, soit à l'attaque personnelle de quelques hommes. 11 remonte jusqu'à Ennius, et reprend le mot satire dans son sens primitif, celui de mélange. Il va même plus loin que le vieux poète : car

1 . Voir tout ce passage dans nos Morceaux traduits des auteurs latins, p, 43-44,

non seulement dans la même pièce il mêle ensemble tous les mètres, mais il emploie capricieusement ou la prose ou les vers, et il justifie ainsi la seconde partie de son titre. On sait, en effet, que le philosophe cynique, Ménippe de Gadara, qui vivait au milieu du ii* siècle avant J.-G., avait composé des écrits mêlés de prose et de vers, dirigés surtout contre les divers systèmes philosophiques. Quant aux sujets mêmes traités par Varron, il est certain que l'auteur, comme Ennius et comme Ménippe, avait fait aussi des mélanges, c'està-dire que l'élément satirique proprement dit n'était qu'un accessoire destiné surtout à piquer l'attention du lecteur, et que les questions de philosophie, d'antiquités, de grammaire, de critique littéraire, en faisaient l'objet véritable. C'est l'idée que Gicéron, dans ses dialogues intitulés Académiques, nous donne des satires ménippées, et cela par la bouche même de Varron, un des interlocuteurs du dialogue :

Dans ce vieil ouvrage , où nous avons imité Ménippe sans le traduire et où nous avons répandu quelques grains de sel, la philosophie a sa grande place, la dialectique a la sienne ; et, pour que les gens peu instruits puissent me suivre, je les ai pris par l'attrait d'une certaine gaieté *.

L'examen des titres des satires^ ménippées et des rares fragments qu'on en a pu recueillir confirme les lignes que nous venons de citer. Ces titres sont souvent piquants. Quelquefois, c'est une expression métaphorique expliquée par un second titre qui sert de commentaire au premier. C'est ainsi que la première satire est désignée sous ce nom : les Aborigènes ; puis l'auteur explique son sujet par des mots grecs : irepl àvBpwuwv cp'jjsto;, SUT la nature humaine. D'après quelques fragments, nous pouvons saisir l'intention de l'auteur :

i. 4fad^., 1,2,

lommes, dit-il, ne valaient pas mieux que ui ; tout ce qu'on dit de l'âge d'or est faux ature de l'homme est de faire toute sa vie ne la nature du bœuf est de mugir et celle ôler.

5 satire avait pour titre : les Andabates, te classe de gladiateurs qui combatles yeux bandés. Varron entendait par les des diverses sortes ; il se moquait, 3, de ces luttes où les coups portent au les épées des malheureux gladiateurs, re est un proverbe : « Connais-toi toie sais ce que le sort te prépare I — Il îelui qui se fuit lui-même. — Malheur - Les mulets se grattent mutuelleîfois c*est une exclamation : « Hercule, ! » quelquefois une formule de droit : xius comme de Titius » ; quelquefois significatif : Agathon, pour désigner la our, Méléagre^ pour désigner la chasse, et par quelques fragments, on recontires de Varron se rapprochaient plus satire morale ; il attaquait la débau- , l'avidité, le luxe des habits, de la îonies funèbres. Gomme Caton, comme stes romains, il comparait les mœurs mœurs du jour, et il disait dans un laton :

e nos ancêtres sentait l'ail et l'oignon, étaient bons.

contemporains n'auraient pas désacette phrase mordante de la satire M mari :

niSTOIRE DE LA LITTÉRATURE ROMAINE 193

II faut OU corriger les défauts de sa femme, ou les supporter. Celui qui corrige la rend plus facile à vivre ; celui qui supporte se rend meilleur.

C'est le raisonnenoent de Socrate. Le lieu commun sur les richesses qui ne chassent pas les douleurs de Tâme est développé avec assez d'énergie :

Non, ni les trésors, ni Tor, n'affranchissent le cœur; Tâme n'est pas délivrée des soucis et des superstitions par les monceaux précieux des Perses, par les riches galeries d'un Crassus * .

Varron touchait aussi à la politique, puisqu'on trouve chez lui des traits contre les excès des gouverneurs de provinces, contre les brigues des candidats. Il paraît même que la satire intitulée : le Monstre à trois têtes était une peinture du premier triumvirat.

Mais les questions de philosophie, de droit, de grammaire, d'antiquités, d'étymologies, les détails de la vie matérielle, formaient certainement la partie la plus considérable de cet étrange recueil. Varron est l'auteur de cette réflexion souvent reproduite :

Aucun malade ne fait des rêves si monstrueux qu'ils ne se retrouvent dans les discours de quelque philosophe.

Cicéron a dit :

11 n'est pas d'opinion si absurde qui n'ait été soutenue par un philosophe.

Cependant, Varron n'attaque pas la philosophie en

1. Voir Horace, Odes, 11, 16. « Ni les trésors, ni le licteur consulaire, n'écartent les misérables agitations de l'âme et les soucis qui voltigent sous les lambris dorés. »

elle-même. Un fragment curieux de la satire />es repas, cité par Aulu-Gelle, permet de l'aftirmer :

Si de toute la peine que tu as prise pour que ton esclave boulanger te fît de bon pain, tu en avais réservé la douzième partie à la philosophie, depuis longtemps tu serais devenu bon toi-même. Maintenant ceux qui connaissent ton esclave veulent Tacheter cent mille sesterces ; et toi, ceux qui te connaissent ne t'achèteraient pas cent as.

La satire où se trouve cette piquante réflexion a été analysée en partie par Aulu-Gelle *. Tl nous dit que Varron y décrivait tous les raffinements que le luxe et la délicatesse ont introduits dans les repas, et qu'il énumérait en vers iambiques les mets exquis et rares qu'une insatiable gourmandise recherche par terre et par mer. Aulu-Gelle cite le paon de Samos, le faisan de Phrygie, la grue de Mélos, la murène de Tartèse, rhuître de Tarente, Testurgeon de Rhodes.

Ailleurs, dans la satire dont nous avons déjà cité le titre : « Tu ne sais pas ce que le soir te prépare », Fauteur s'occupait du nombre des convives et de toutes les conditions d'un festin agréable :

Il faut égaler au moins le nombre des Grâces et ne pas dépasser celui des Muses. Quatre choses sont indispensables, des convives aimables, un endroit bien choisi, une heure convenable, un service soigné. 11 faut bannir et les convives bavards et les convives taciturnes. Point de discussions sérieuses ; les entretiens doivent être amusants en même temps qu'utiles. Enfin il faut que l'hôte se garde d'une magnificence qui accuserait l'ostentation et d'une parcimonie malséante.

Nous ne citerons pas d'autres fragments très courts où Varron traite, comme nous l'avons annoncé, des

Page 1