CHAPITRE PREMIER
race. indo-germanique, se séparèrent-elles pour constituer des nationalités distinctes, et poursuivre isolément l'œuvre de la civilisation ébauchée en commun ? On est réduit encore sur ce point à des conjectures plus ou inoins plausibles. L'histoire réelle, authentique ne commence à vrai dire pour nous que le jour où chaque peuple nous apparaît établi dans les lieux qu'il s'est choisis, parlant la langue qu'il s'est faite, pratiquant le culte qu'il a imaginé, régi par les institutions civiles et politiques qu'il s'est données à lui-même. Tout cela constitue sa personnalité et lui assigne son véritable caractère.
Or, de tous ces peuples celui qui a exercé sur les destinées générales du monde l'influence la plus profonde, c'est le peuple romain. Et ce n'est pas seulement parce qu'il est le dernier venu, parce qu'il a réuni sous sa domination presque toutes les nations de la terre : c'est par son esprit qu'il a élé tout-puissant. Il a conquis le monde, non à la façon des hordes d'Attila ou de Gengiskan, mais lentement, par un développement régulier de sa force. La légende raconte qu'en creusant les fondements du Capitole, les ouvriers découvrirent une tête humaine : les devins consultés répondirent que là devait être la tête du monde, ibi caput orbis futurum. Chaque Romain était convaincu que telle était en effet la destinée de Rome, et il se niellait résolument à l'œuvre de la domination universelle. Les peuples soumis partagèrent bientôt cette croyance. La première des divinités adorées était la déesse Rome. Dans le temps même où les barrières de l'Empire tombent sous les coups des barbares, des poètes comme Claudien et Rutilius célèbrent encore la Divinités Y Éternité du Rome. L'amour de la patrie a inspiré aux Grecs plus d'un acte d'héroïsme, aux poètes, aux
orateurs, aux historiens des vers admirables, des pages éloquentes ; mais c'est à Rome qu'il faut chercher le vrai patriotisme, c'est-à-dire le dévouement absolu de tous et de chacun à la chose publique. Le dernier des Quirites aussi bien que le consul est prêt à sacrifier à l'État ses biens et sa vie. C'est là une obligation stricte, une dette contractée en naissant (1). Parmi la plus grande violence des discordes civiles, l'approche de l'ennemi étouffe toutes les haines dans un élan unanime pour la défense de la patrie. Un sentiment aussi profond et aussi universel était une force énorme, on le comprend, mais c'était en même temps une force organisée. Toutes les institutions civiles, politiques, religieuses avaient pour but de développer et de diriger ce patriotisme.