LA FAMILLE
La famille, composée de l'homme libre, de sa femme, de ses fils et des fils de ses fils, est la base de Tordre social. Le père de famille est le chef souverain des siens et de tout ce qui leur appartient. La femme n'est point une esclave comme en Orient : elle n'appartient point à la cité, il est vrai, elle est toujours dans la main de son père ou de son mari, ou de son plus proche agnat mâle, mais elle est maîtresse dans l'intérieur de la maison ; elle y est respectée. Le fils n'est jamais affranchi de la tutelle paternelle, fût-il marié lui-même et père ; tout
(1) Neque enim hac nos patria lege genuit aut educavit, ut nulla quasi alimenta exspectaret a nobis, sed ut plurimas et maximas nostri animi, ingenii, consilii partes ipsa sibi ad utilitatem suam pigneraretur, tantumque nobis in nostrum privatum usuui quantum ipsi superesse posset, remitteret.
(Cicer., de Repub., I, 4.)
ce qu'il acquiert appartient en droit au chef de la famille. Celui-ci peut même le vendre soit à un étranger, soit à un Romain. Bien plus, affranchi, il retombe sous l'autorité paternelle. La mort seule du père l'affranchit définitivement. 11 devient alors à son tour chef de famille et exerce le pouvoir qu'il a subi.
Mais le père de famille a des devoirs sacrés à remplir envers ses fils. 11 doit en faire des citoyens. Le but de l'éducation en Grèce était le développement harmonieux du corps et de l'àme, par la gymnastique et la musique. Les poètes étaient les premiers et les plus chers instituteurs de la jeunesse : orner et charmer l'esprit, assurer le développement libre de toutes les facultés par des exercices qui donnent aux membres toute leur souplesse et à l'intelligence toute sa force, unir étroitement le beau et l'utile, le sérieux et l'agréable, former non des soldats seulement ou des hommes d'fttat, ou des athlètes, ou des artistes, mais des hommes complets : voilà ce que se proposaient les Grecs dans l'éducation de la jeunesse. A Home, l'éducation et l'instruction ne se préoccupent point de l'individu, mais de l'État On cherche moins à former des hommes que des Romains. Pendant plus de de six siècles les arts ne tiennent aucune place dans l'éducation. La gymnastique a pour but de faire de vigoureux soldats, non de beaux corps. Ce que l'on grave dans la mémoire des enfants, c'est le texte de la la loi des Douze Tables, c'est là le poëme nécessaire, comme dit Cicéron (i). Ainsi ils seront en état de bien servir la patrie sur les champs de bataille, et ils sauront par cœur le
(1) Discebamus enim pueri XII Tabulas ut carmeu necessarium, quas jam nemo discit.
(Cicer., de Leg., 11,23.)
code national. À peine sorti des mains maternelles, l'enfant commence son apprentissage de citoyen. Dans l'intérieur même de la famille il retrouve Rome. Dans les festins solennels, il chante les louanges de ses ancêtres et des hommes illustres. Son père, qu'il accompagne partout, l'initie aux détails de la vie publique. Il assiste du seuil aux délibérations du sénat, aux assemblées du forum. La gravité des mœurs qu'il a sous les yeux, la mnjesté de l'État qu'il doit bientôt servir lui-même, font naître en lui un respect sérieux et une sorte de gravité précoce. Il associe dans un culte commun la famille et la patrie. Toutes les qualités qu'il possède, toutes les connaissances qu'il peut acquérir, il sait qu'il les doit à la patrie : aussi pendant plus de six siècles, le jeune Romain resta-t-il étranger à tous les arts qui sont le charme de la vie, mais qui ne semblaient être d'aucune utilité pour le service de la chose publique. Pour lui, le vérilable foyer d'inspiration, c'est le théâtre même de son action comme citoyen ; la véritable occupation, c'est celle du forum, occupatio fori. Après le forum, la curie, celle école supérieure de l'homme d'État. Agir, en un mot, et agir pour la patrie, voilà le but de la vie pour le Romain. La vertu pour lui, virtus, c'est l'énergie virile (vir). Le Grec au contraire se réserve en dehors des devoirs publics un loisir qu'il consacre à la culture des arts (1). Par là il échappe à ce que la vie purement active a d'absorbant et souvent d'aride. Il garde surtout son individualité, sa liberté. Pendant les six premiers siècles de Rome, tous les Romains se ressemblent. La même éducation, les mêmes idées, le même but toujours présent à
(1) C'est le grœeum otiutn, pour lequel les Romains marquaient tant de mépris.
l'esprit, les a jetés tous dans le même moule. L'État s'agrandit, eux ne varient point. Jamais un Grec n'eût consenti à payer du sacrifice absolu de sa personnalité l'unité et la force de l'État. Le Romain ne comprenait môme pas qu'il pût en être autrement. Aussi les Grecs ont-ils été des artistes inimitables, et les Romains, les plus grands citoyens du monde.
Mais la force est sans effet, si elle n'est organisée. L'ordre, voilà encore une des qualités essentielles du peuple romain. Les plus anciens souvenirs de son histoire nous le montrent déjà en quête de cette constitution remarquable, qui unit dans un but commun tous les éléments de la chose publique, et les subordonne à l'utilité générale. Rome s'élève, non point dans le territoire le plus fertile, le plus riche en eau, où l'air soit le plus pur, mais sur les bords du Tibre, dans des lieux souvent visités par la peste. Seulement le Tibre est un rempart contre les peuples duNord et de plus c'est la route naturelle du commerce. La fameuse constitution de Servius, la distribution du peuple en classes et en centuries, l'importance et le rôle attribués à chacune de ces classes; cette savante hiérarchie qui crée des distinctions sans élever des barrières infranchissables, qui ne relègue en dehors de la chose publique que les esclaves et les étrangers ; l'institution et les privilèges de la royauté et du consulat, les fonctions si exactement déterminées du Sénat ; la création successive des magistratures devenues nécessaires ; cette participation progressive et lente des plébéiens aux charges importantes de l'État, cet art merveilleux de concilier la stabilité et la tradition avec les progrès exigés par l'extension de l'État et les changements survenus dans les mœurs j le sens pratique,en un mot,élevé à sa plus haute puissance:
voilà ce qui soutient, fortifie et rend invincible la cité romaine. Aucun des éléments qu'elle renferme n'est sacrifié, et chacun d'eux y est mis en sa véritable place. Son organisation militaire n'est pas moins admirable. « C'est un dieu, dit Végèce, qui a inspiré aux Romains l'idée de la légion. » Mais ses armées, composées exclusivement de citoyens, n'auraient peut-être jamaisconquis le monde, si l'habile et patiente politique du Sénat, qui fut, à toutes les époques, l'âme môme de Rome, n'eût préparé de longue main la victoire et ne l'eût rendue facile. Ce n'est pas en effet par le génie militaire proprement dit que les Romains sont venus à bout de tous leurs ennemis : nous voyons, au contraire, qu'ils ont presque toujours été battus dans leur première rencontre avec un adversaire nouveau, les Gaulois, Pyrrhus, Xanthippe, Annibal, les Cimbres. Ce qui a fait leur force et leur triomphe définitif, c'est l'opiniâtreté et la discipline. Le Sénat, ce représentant si fidèle de l'esprit romain, a déployé pour la conquête du monde cette froide persévérance, ces efforts obstinés et réguliers que chaqueRomain mettait en œuvre pour conserver et accroître son patrimoine. Fermeté, prudence, patience, économie, les qualités les plus solides et les moins brillantes, vous les retrouverez au premier plan à toutes les époques de l'histoire de la République, à tous les momentsde l'existence de chaqueRomain. Le fameux M. PorciusCaton en est le type le plus achevé.