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LES LETTRES DE CICÉRON

La correspondance de Cicéron est une des sources les plus précieuses pour l'histoire si intéressante des derniers temps de la république. Nous ne possédons en effet, sur cette période, que des documents fort incomplets et souvent inexacts. Nous avons perdu Tite-Live, Salluste, Àsinius Pollion, les Mémoires d'Auguste, et bien d'autres écrits rédigés par des hommes qui furent témoins ou acteurs dans les événements qu'ils rapportaient. Perte regrettable assurément, mais si la correspondance de Cicéron nous était parvenue entière, elle remplacerait les documents qui nous manquent. Nous n'en possédons que le quart, environ mille lettres écrites par Cicéron luimême ou par ses correspondants. Ceux-ci, personnages politiques mêlés aux événements, ou les suivant avec intérêt et perspicacité, comme Atticus, seraient pour nous des témoins d'une autorité bien plus sûre que Tite-Live lui-même, et à plus forte raison Auguste. Telle qu'elle est cependant, cette correspondance jette la plus vive lumière sur cette époque si agitée. Il ne nous appartient pas d'en présenter le tableau : nous nous bornerons à indiquer le caractère général des lettres qui s'y rapportent.

Le recueil des Lettres de Cicéron est le plus ancien qui nous soit parvenu, mais ce n'est pas le premier qui ait été publié. Calon le Censeur avait publié les lettres qu'il adressait à son fils. Mummius en avait écrit du siège de Corinthe à ses amis; c'étaient des lettres enjouées, spi-

rituelles, qu'on se communiquait et qui étaient encore lues cent ans plus tard. Enfin C. Gracchus et sa mère, la fameuse Cornélie, avaient aussi publié des recueils de lettres. 11 n'est donc pas étonnant que celles de Cicéron aient été réunies. Elles ne parurent qu'après sa morl, il est vrai, mais nous ne pouvons douter que de son vivant il n'eût songé lui-même à les livrer au public. Il dit à AUicus : « Il n'y a point de recueil de mes lettres, mais Tiron en a à peu près soixante et dix, et l'on en prendra quelques-unes chez vous. 11 faut ensuite que je les revoie, que je les corrige, et l'on pourra alors les publier (1). » Ce petit nombre de soixante-dix nous autorise à penser que Cicéron faisait un choix parmi les lettres qu'il voulait livrer à la publicité, et qu'il en retranchait celles qui âvaienl un caractère intime et tout à fait confidentiel. Il importe de se faire une idée exacte de ce qu'était alors le commerce épistolaire. Les Romains de ce temps avaient comme nous des intérêts, des affections, des préoccupations de la vie domestique ; les lettres dans lesquelles ils traitaient des questions de ce genre n'étaient évidemment pas destinées à la publicité. AUicus, qui fut le principal éditeur des œuvres de Cicéron, publia même les lettres qui avaient ce caractère (2) ; et il est permis de supposer qu'il supprima plus d'une lettre politique qui l'eût compromis aux yeux de ceux qui avaient fait ou laissé périr Cicéron. Quant aux lettres qui traitaient des affaires publiques, bien qu'adressées à un seul homme, elles étaient le plus souvent écrites pour

(1) Voir Boissler, Recherches sur la manière dont furent recueillies et publiées les lettres de Cicéron. Paris-Durand, 1801.

(2) Ces lettres dont Cicéron disait : « Elles sont si pleines de mystère que je ne les confierais pas même à la main d'un secrétaire. »

a»6 LITTÉRATURE ROMAINE.

être communiquées à d'autres ; on en tirait des copies ; le nombre de ces copies s'augmentant, on pouvait les considérer comme ayant été publiées, lors même que l'auteur n'en eût point eu l'intention formelle. Qu'on songe aux intrigues si compliquées qui se tramaient alors au Sénat, au F orum, devant les tribunaux, dans les provinces, à ce duel qui se prépara si longuement entre Pompée et César, puis entre les républicains et Antoine, enfin entre Antoine et Octave : quel citoyen pouvait rester indifférent dans cette mêlée de passions, d'intérêts, où le sort de la république et des particuliers était chaque jour mis en question? Une démarcbe de Pompée, un pas en avant fait par César, le long débat dans le Sénat sur la prolongation des pouvoirs des deux adversaires, les émeutes du Forum excitées par les tribuns lavorables ou hostiles à César, les procès politiques suscités de part et d'autre : tous ces événements, qui se présentaient chaque jour, donnaient une occasion toute naturelle aux hommes politiques d'exprimer, dans une lettre qui était lue et commentée par tout le monde, leurs opinions et leurs sentiments sur les personnes et sur les choses. Ces lettres étaient de véritables manifestes politiques. J'en ferais volontiers une classe à part. Enfin il y en avait d'autres qui étaient à la fois intimes et politiques : ce sont celles que les absents de Rome écrivaient à leurs amis, et celles qu'ils en recevaient. La plus grande partie de la correspondance de Cicéron se compose des lettres qu'il écrit pendant son exil et son proconsulat en Cilicie, autre exil, et de celles qu'il se fait écrire pour se tenir au courant des événements de chaque jour.

Voici comment les éditeurs anciens ont rangé les lettres de Cicéron et de ses amis.

Un premier recueil comprendles lettres à Atticus (1). Il se compose de seize livres. A part neuf lettres antérieures au consulat de Cicéron, elles sont toutes postérieures à Tannée 693, et vont jusqu'à Tannée 710. — C'est Atticus lui-même qui les publia, ou plutôt qui en prépara la publication, laquelle selon toute probabilité n'eut lieu qu'après sa mort en 721. C'est sans doute le même esprit de prudence qui décida cet habile personnage à ne pas insérer une seule de ses lettres dans le recueil. Cicéron loue souvent son ami de la noblesse et de la fierté de ses sentiments patriotiques : Atticus aima mieux que la postérité crût Cicéron sur parole que de laisser subsister un témoignage écrit de ses opinions politiques. Du reste, épicurien, éloigné par principe des orages de la vie publique, homme d'étude et de plaisir, collectionneur de curiosités, il eut l'art d'être et de rester jusqu'au bout Tami des personnages les plus considérables de tous les partis. Grâce à ces habiles ménagements, il mourut fort âgé, et il eut l'honneur d'être le beau-père d'Agrippa. Voilà l'homme auquel Cicéron confia pendant dix-sept ans ses plus secrètes pensées, ses joies, ses tristesses, ses espérances, ses craintes. Rien n'égale l'abandon et la sincérité de celte correspondance. Elle montre Cicéron en déshabillé, vivant au jour le jour, politique irrésolu, âme faible, mais parfaitement droite et pure. Évidemment la plupart de ces lettres n'étaient point destinées par lui à la publicité. Elles n'en ont que plus d'intérêt pour nous.

Le second recueil comprend les lettres dites familières ou à divers personnages (2), en seize livres. Nous en

(1) Epistolarnm ad T. Pomponinm Atticum libri XV. (?) Epistolarum ad divcrsos libri XVI.

devons la conservation à Pétrarque qui en découvrit et copia de sa main le manuscrit en 1345. C'est vraisemblablement l'affranchi Tiron qui composa et publia le recueil, soit à l'aide des papiers de Cicéron qui gardait copie de ses lettres les plus importantes, soit en ayant recours à Atticus et aux correspondants même de Cicéron. Quoi qu'il en soit, la disposition du recueil est fort confuse ; de plus nous ne pouvons douter qu'il n'y ait des lacunes énormes. Des livres entiers consacrés à un seul correspondant sont entièrement perdus. Du reste aucun ordre chronologique ni de matières : mais c'est la partie la plus intéressante de la correspondance de Cicéron ; car c'en est la plus variée. Non-seulement nous le retrouvons en scène, mais avec lui tous les pérsonnages les plus considérables du temps. Tantôt c'est Cicéron qui les tient au courant des affaires de Rome dont ils sont éloignés ; tantôt au contraire c'est à lui qu'on mande les nouvelles. Ainsi ce commerce épistolaire nous tait connaître les événements d'abord, les idées et les sentiments de Cicéron ensuite, et enfin le caractère des correspondants. Il est regrettable qu'il se soit conservé si peu de lettres de Marc-Antoine, de César, de Pompée, d'Octave, de Cassius, de Brutus et de Caton ; peut-être la correspondance de Cicéron avec ces personnages illustres faisait-elle l'objet d'un recueil particulier que nous avons perdu. Voici les noms des principaux correspondants dont nous avons conservé quelques lettres : Marc-Antoine, L. Cornélius Balbus, Décimus Junius Brutus, Marcus Junius Brutus, Cassius, César, Caton, M. Cœlius Rufus, Dolabella, gendre de Cicéron, Servius Sulpicius Galba, aïeul de l'empereur Galba, P. Lentulus Spinlher, M. Emilius Lépidus, un des triumvirs, Luccéius, l'historien, Pompée, M. Claudius

CICÉRON. 34fr

Marcellus, pour qui plaida Cicéron, Cn. Matius, l'ami particulier de César, Munatius Plancus, Fhomme de tous les partis, le traître de toutes les causes, Àsinius Poliion, le détracteur de toutes les gloires, Servius Sulpicius Rulus, le célèbre jurisconsulte et le grand citoyen, Trébonius, un des meurtriers de César, et Vatinius, contre qui Cicéron a prononcé une si violente harangue. On pourrait ajouter à cette liste les noms des hommes politiques à qui Cicéron a écrit, mais dont nous n'avons aucune lettre, comme Curion, Appius Pulcher, Q. Thermus, Caninius Sallustius, Nigidius Figulus, Cn. Plancius, les Métellus, Sextius, Torquatus, Trébatius, Varron, Memmius, Cluvius, Acilius, Titius Rufus, Philippus, Alliénus, et enfin Terentia, la femme de Cicéron, Tullia, sa fille, et Tiron, son afiranchi.

Ces documents historiques, rédigés au jour le jour, offrent le plus grand intérêt; il serait facile de tirer de cette correspondance une galerie de portraits fort curieuse. Cicéron figurerait en tôle , nous le retrouverions avec ses hésitations, ses abattements, ses fausses démarches , ses élans de confiance suivis de désespoirs profonds, sa vanité naïve et expansive (1). Un grand nombre de ces lettres étaient évidemment destinées à la publicité ; elles sont écrites avec un soin extrême ; et l'on y retrouve l'orateur. Atlicus, qui était à l'affût de tout ce qui sortait de la plume de son ami, lui réclame plus d'une fois telle ou telle lettre qu'il vient d'adresser à un personnage important sur un événement grave ; et Cicéron lui répond qu'elle n'est pas perdue (salvum est), ce qui prouve qu'il en gardait copie. Quant aux lettres plus familières,

(l) Voir la lettre à Luccéïus (VI, II).

elles ont une grâce et un charme tout particuliers. Cicéron était passé maître dans l'art délicat des coquetteries du style ; il a des caresses délicieuses d'expression , une remarquable souplesse et un abandon parfait. Ces qualités, que l'on voudrait trouver plus souvent chez l'orateur, contrastent heureusement avec le ton un peu guindé, l'aspérité un peu sèche de quelques-uns de ses correspondants. J'en excepterais l'honnête Malius, dont la lettre sur le meurtre de César est fort touchante.

Un des plus intéressants personnages de ce groupe d'amis est Cœlius Rutus, dont les lettres à Cicéron forment tout le huitième livre. On peut voir quelques-unes des réponses de Cicéron au \V livre des Lettres familières. Cœlius fut un des correspondants les plus actifs de Cicéron pendant son proconsulat de Cilicie. L'orateur avait sauvé Cœlius d'une accusation de meurtre, et le plaidoyer que nous possédons encore est un des plus instructifs pour la connaissance des mœurs de ce temps. Cœlius lut successivement tribun du peuple, édile et préteur. C'est pendant son édililé, qu'il lient Cicéron au courant des nouvelles de Rome. Caractère léger, esprit facile et brillant, Cœlius, dont la jeunesse avait été tort turbulente, jugeait finement et peignait en traits heureux les hommes et les choses. Il y a de lui de singuliers aveux sur les tribunaux d'alors. « Nous acquittons tout le monde,» dit-il à Cicéron. Rien ne l'émeut, il se moque de tout; il regrette à chaque instant que Cicéron ne soit pas là pour rire avec lui de tel ou tel. Une seule préoccupation sérieuse le tient en éveil ; il craint que Cicéron oublie de lui envoyer de Cilicie les panthères qu'il lui a promises et qui feront si bel effet dans le cirque !

Un recueil particulier contient les lettres de Cicéron à

son frère Quintus (t) ; elles forment trois livres. Quintus Cicéron, de quelques années plus jeune que son frère, suivit comme lui la carrière des honneurs. Il était préteur en 691, et ce fut probablement devant lui que Cicéron plaida pour Archias. Il fut ensuite lieutenant de Pompée en Sardaigne et de César dans les Gaules. Il combattit à Pharsale dans l'armée de Pompée, et fit sa soumission aussitôt après. A la mort du dictateur, il se déclara contre Antoine et contre le triumvirat, et périt peu de temps après son frère. Le petit Traité sur la manière de briguer le consulat (De Petitione consulatûs) est peut-être de lui. Il avait de plus composé des annales, ou des commentaires sur l'expédition des Gaules, qui sont perdus. 11 faisait des tragédies. Les lettres que Cicéron adresse à Quintus sont ou des lettres de conseil , ou des lettres de nouvelles. L'une d'elles expose longuement les idées de Cicéron sur l'administration des provinces et particulièrement de l'Asie, où Quintus était propréteur. C'est un fort beau Traité sur les devoirs d'un gouverneur romain. Celles du second et du troisième livre sont toutes politiques. Quintus était alors en Sardaigne ou en Gaule, et Cicéron le tenait au courant de la situation des partis à Rome.

Le dernier recueil se compose d'un seul livre et comprend les lettres de Cicéron à Marcus Brutus et de Brutus à Cicéron et à Atticus (2). C'est un faible fragment delà correspondance de ces deux grands hommes; nous savons en effet qu'elle comprenait au moins neul livres, et commençait aux premiers temps de la liaison de Brutus avec Cicéron pour ne finir qu'à la mort du premier : il ne nous

(1) Epistolarum ad Q. frntrem libri très.

(2) Epistolarum ad AI. Drutum liber.

en reste que vingt-cinq lettres. Nul recueil n'était plus célèbre dans l'antiquité. Ce personnage de Brutus exerçait et exerce encore une sorte de fascination sur l'esprit des hommes. Sous le règne des empereurs, les historiens, les rhéteurs, les grammairiens évoquent sans cesse le souvenir de ce personnage ; c'était, disaient les républicains du temps de Tibère, le dernier des Romains. Jamais deux caractères ne furent plus dissemblables que celui de Cicéron et celui de Brutus. Autant Cicéron était doux, bienveillant, mesuré dans la forme, autant Brutus était âpre et tranchant. « Même quand il m'écrit pour me demander quelque chose, dit Cicéron, il est aigre, arrogant, insociable. » Les misères du temps auraient dû rapprocher ces deux hommes de bien ; et ils se rapprochèrent et) effet; mais de graves dissentiments éclatèrent entre eux. Pour Cicéron, le véritable ennemi de la république et de la liberté, c'était Antoine, Antoine qui osait rêver de recueillir l'héritage de César, Antoine qui était adoré des soldats du dictateur, et comptait bien les lancer contre le sénat et l'opposition républicaine. Cicéron songeait à opposer à Antoine le jeune Octave dont les feintes caresses et les hypocrites lïatteries l'avaient séduit. Il se portait garant des intentions pures de ce jeune homme. Il chantait sans cesse ses louanges devant le sénat (III 0 et IV e Philippique). Brutus, au contraire, redoutait peu Antoine, à qui il supposait des sentiments généreux; mais il n'avait que du mépris et de la déflance pour le jeune César dont il devinait la duplicité et l'ambition. Tous deux se trompaient, l'un sur Octave, l'autre sur Antoine. De plus, Cicéron voulait que Brutus, après le siège de Modène, quittât la Macédoine où il s'obstinait à poursuivre Dolabella, pour venir en Italie même

au secours de la République menacée. On sait comment ces hésitations fatales perdirent et la liberté et ses derniers défenseurs. Dans cette correspondance , Brutus est âpre, violent, parfois injuste, mais en somme il a le plus beau rôle. Cicéron n'avait pas rougi de recommander à la bienveillance d'Octave un homme tel que Brutus. Celuici s'en indigna, et il répondit à Cicéron la lettre la plus fière et la plus dure qu'on puisse imaginer. Elle est un chef-d'œuvre.

Certains critiques anglais et allemands, Tunstalt, Markland et Wolff, ont nié l'authenticité de cette correspondance. Les raisons historiques et grammaticales qu'ils ont données à l'appui de leurs assertions sont loin d'être convaincantes.

§ vm.

Les nombreux ouvrages dont j'ai donné une rapide analyse ne sont pas les seuls qu'ait composés Cicéron. Il s'en est perdu peut-être autant qu'il en a été conservé. Le recueil de ses Lettres est évidemment incomplet; il s'en faut que nous possédions tous ses discours. Le grand ouvrage sur la République est mutilé. D'autres sont complètement perdus, comme le traité de la Gloire, Y Éloge de Caton, les livres sur la Philosophie, adressés à Hortensius, une Consolation, etc. On trouve a la suite de toutes les éditions de Cicéron l'indication des ouvrages perdus. Je ne puis qu'y renvoyer le lecteur.

Je dois dire un mot cependant de ses poèmes. Nous n'en possédons que des fragments, dont un seul est de quelque étendue. La plupart sont des œuvres de sa jeut. i. «

nesse, sauf cependant celui dans lequel il a célébré la gloire de son consulat. C'est dans ce dernier que se trouve le vers célèbre

O fortunatam oatam me consule Romam !

dont Juvénal s'est moqué, et dont on se moque encore. Le caractère général de ces diverses productions semble être le manque absolu d'invention. Partout et toujours des imitations ou des traductions du grec. Il y en a d'assez bien réussies, comme les lamentations d'Hercule, empruntées à Sophocle (Trachiniennes), et celles de Prométhée. Quant aux fragments imités d'Aratus, ce sont des descriptions peut-être exactes des phénomènes célestes et des pronostics, mais elles n'exigeaient pas des facultés poétiques bien rares. C'est au point de vue de la langue et de la versification que ces diverses tentatives offrent quelque intérêt. Cicéron se rattache directement à Ennius et à Attius (on sait qu'il faisait le plus grand cas de ces deux poètes) ; mais il ne rencontre jamais les fortes expressions du premier, ces audaces heureuses d'une inspiration franche et vive. Par contre, sa phrase est d'une allure plus dégagée , moins chargée de mots ; mais elle n'a pas le mouvement poélique. D'autre part, la concision vigoureuse d' Attius semble avoir été goûtée et recherchée par Cicéron ; mais, excellente dans une tragédie, elle était déplacée dans un poème descriptif. Quant à la versification, elle est sans originalité aucune : si on la rapproche de celle de Lucrèce, son contemporain, elle paraît généralement plus châtiée, plus régulière, mais d'une banale uniformité. Il manque à tous ces essais le je ne sais quoi qui trahit un vrai poète.

EXTRAITS DE CICÊROX.

Devoirs envers la patrie.

Autant les grandes villes, les villes dominatrices {imper iosœ), comme dit Ennius, s'élèvent au-dessus des bourgs et des châteaux forts, autant, selon moi, cenx qui gouvernent les villes par leurs conseils et leur autorité l'emportent en sagesse sur ceux qui n'ont jamais été chargés des destinées publiques. Si donc la plus noble ambition de l'homme est d'accroître les richesses du genre humain ; si toutes nos pensées et toutes nos veilles ont pour but de rendre cette vie plus sûre et plus brillante, si c'est là l'inspiration, le vœu, le cri de la nature, suivons cette route que les plus grands hommes nous ont tracée, et n'écoutons pas ces clairons qui sonnent la retraite, et voudraient nous arrêter dans notre marche en avant. A ces raisons si certaines et si manifestes, on oppose les travaux inséparables de la défense de l'État, obstacle bien léger pour l'activité et le génie, et qui doit paraître méprisable, je ne dis pas dans de si grands intérêts, mais môme dans les intérêts ou les devoirs les plus simples et dans les affaires les plus communes. On ajoute les périls dont la vie est menacée, la crainte de la mort, qu'on ne rougit pas d'opposer à des cœurs généreux; et l'on oublie qu'ils regardent comme un plus grand malheur de céder lentement à la nature et à la vieillesse, que de pouvoir, dans une occasion glorieuse, faire à la patrie le sacrifice de ces jours que réclame tôt ou tard la nature. Ces amis du repos croient déployer surtout une éloquence victorieuse, lorsqu'ils rassemblent les infortunes des plus grands hommes et les outrages qu'ils ont eu à souffrir de l'ingratitude de leurs concitoyens. De là, ces exemples de l'histoire grecque tant de fois répétés : Miltiade, vainqueur des Perses, n'était pas encore guéri des blessures qu'il avait reçues

en face dans une éclatante victoire, qu'il fut traîné en prison, et termina dans les fers de sa patrie des jours que le fer ennemi avait épargnés. Thémistocle, indignement chassé de cette patrie

qu'il avait délivrée, chercha un asile, non dans les ports de la Grèce qui lui devaient leur salut, mais sur les rivages des barbares vaincus par ses armes. On rassemble aussi d'innombrables exemples de l'inconstance et de la cruauté des Athéniens envers leurs plus grands hommes ; nés et multipliés chez eux, ces exemples, ont été renouvelés, ajoute-t-on, par la gravité romaine. On cite alors Camille exilé, Ahala détesté par le peuple, Nasica persécuté, Lénas banni, Opimius condamné, Métellus et sa disgrâce, Marius et son affreux désastre, les premiers citoyens massacrés et toutes les infortunes qui suivirent. A ces noms on mêle quelquefois le mien; et comme ceux qui plaident cette cause s'imaginent sans doute que c'est à mes conseils et à mes dangers qu'ils ont dû le repos et la vie, ils me plaignent avec plus d'intérêt et d'amitié. Le souvenir seul de ce jour où, du haut de la tribune, en quittant le consulat, je jurai que j'avais sauvé la patrie, et où le peuple répéta mon serment, suffirait pour me dédommager de toutes ces persécutions. Que dis-je?Ma disgrâce a été plus honorable que pénible ; le malheur a disparu devant la gloire, et les regrets des bons citoyens m'ontbien consolé de la joie des méchants. Mais en supposant même un succès moins heureux, avais-je le droit de me plaindre? Non, puisque j'avais tout prévu, et que je devais m'attendre à de grands malheurs pour de grandes actions. Je pouvais, ou jouir plus que d'autres des plaisirs du repos, grâce aux charmes variés de ces études que j'avais cultivées depuis mon enfance, ou ne prendre du moins aux calamités, qui affligeaient l'État, que la part d'un simple citoyen : j'ai mieux aimé, pour le salut de tous, courir au-devant des plus horribles tempêtes, braver la foudre même, et acheter la tranquillité publique au prix de mes seuls dangers. En effet la patrie ne nous a point donné la vie et l'éducation pour n'attendre de nous aucun soutien,pour se rendre esclave de nos intérêts, et offrir à notre oisiveté un sûr asile, à nos jouissances une fidèle protection; elle a voulu que les facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, accrues et perfectionnés par ses soins, devinssent un jour sa propre richesse, et qu'il ne nous

fût permis d'employer à notre usage que la portion de nousmêmes dont elle n'aurait pas besoin.

(DeRépubL, m.)

Les marches militaires de Verres.

Il est plusieurs classes de généraux : il importe que vous sachiez dans laquelle il doit être placé. Il ne faut pas que, dans un siècle aussi stérile en grands hommes, vous ignoriez plus longtemps le mérite d'un tel général. Vous ne retrouverez pas en lui la circonspection de Fabius, l'ardeur du premier des Scipions, la sagesse du second, l'exactitude et la sévérité de Paul-Émile, l'impétuosité et la valeur de Marins : son mérite est d'un autre genre, et vous allez sentir combien il est précienx, avec quel soin vous devez le conserver.

Les marches sont ce qu'il y a de plus pénible dans l'art militaire et de plus indispensable dans la Sicile; apprenez à quel point il a su, par une sage combinaison, les rendre faciles et agréables pour lui. D'abord, voici la ressource admirable qu'il s'était ménagée, pendant l'hiver, contre la rigueur du froid, contre la violence des tempêtes et les débordements des fleuves. 11 avait choisi pour sa résidence la ville de Syracuse, dont la position est si heureuse et le ciel si pur, que, dans les temps les plus orageux, le soleil n'a jamais été un jour entier sans se montrer à ses heureux habitants. Cet excellent général y passait toute la saison, de manière que personne à peine ne pouvait l'apercevoir, je ne dis pas hors du palais, mais hors du lit. La courte durée du jour était donnée aux festins, et la longueur des nuits se consumait dans les dissolutions de la débauche la plus effrénée. Au printemps, et son printemps à lui ne datait pas du retour des zéphirs ou de l'entrée du soleil dans tel ou tel signe, il ne croyait l'hiver fini que lorsqu'il avait vu des roses, alors il se mettait en marche, et soutenait la fatigue des voyages avec tant de courage et de force, que jamais personne ne le voyait à cheval.

A l'exemple des anciens rois de Bithynie, mollement étendu dans une litière à huit porteurs, il s'appuyait sur un coussin d'étoffe transparente et tout rempli de roses de Malte. Une couronne de roses ceignait sa tête, une guirlande serpentait autour de son cou : il tenait à la main un réseau du tissu le plus fin, à mailles serrées, et plein de roses dont il ne cessait de respirer le parfum. Lorsqu'après cette marche pénible il arrivait dans quelque ville, cette même litière le déposait dans l'intérieur de son appartement. Les magistrats des Siciliens, les chevaliers romains se rendaient auprès de lui, comme vous l'avez appris d'une foule de témoins. Les procès étaient soumis à ce tribunal secret. Bientôt les vainqueurs emportaient ouvertement les décrets qu'ils avaient obtenus; et quand il avait employé quelques moments à peser dans sa chambre l'or et non les raisons des parties, il croyait que le reste du jour appartenait à Vénus et à Bacchus.

Ici je ne dois pas omettre une preuve de la prévoyance merveilleuse de notre incomparable général : sachez donc que dans toutes les villes de la Sicile où les préleurs ont coutume de séjourner et de tenir les assises, il y avait toujours en réserve pour ses plaisirs quelque femme choisie dans une famille honnête. Plusieurs de ces beautés complaisantes venaient publiquement se placer à sa table ; celles qui conservaient un reste de pudeur, ne se rendaient chez lui qu'à des heures convenues : elles évitaient le grand jour et les assemblées. Au surplus, dans de pareils festins, n'exigez pas ce silence respectueux que commande la présence d'un préteur ou d'un général, cette décence qui préside ordinairement à la table d'un magistrat ; c'étaient des cris confus, c'étaient des clameurs horribles. Plus d'une fois même on en vint aux mains, et la scène fut ensanglantée. Car ce préteur exact et scrupuleux, qui n'avait jamais obéi aux lois du peuple romain, se soumettait religieusement aux lois que prescrivait le roi du festin. Aussi voyait-on, à la fin du repas, ici un blessé qu'on emportait de la mêlée, plus loin un champion laissé pour mort; la plupart restaient étendus sans connaissance et sans aucun sentiment. A la vue de ces tristes effets de la débauche, le spectateur eût méconnu la table d'un préteur; il aurait cru errer parmi les débris d'une autre bataille de Cannes.

Vers la fin de l'été, saison que tous les préteurs de la Sicile ont toujours employée aux voyages, parce qu'ils croient devoir choisir, pour visiter la province, le moment où les blés sont dans les aires (alors les esclaves sont rassemblés ; il est aisé d'en connaître le nombre, de juger du produit des récoltes ; les vivres sont abondants, et la saison n'oppose aucun obstacle) : dans ce temps donc où les autres préteurs sont en course et en voyage, ce général, d'un genre nouveau, établissait son camp dans le plus délicieux bosquet de Syracuse. A l'entrée même du port, dans le lieu où la mer commence à s'enfoncer vers le rivage pour former le golfe, il faisait dresser des tentes du lin le plus fin. Alors il quittait le palais prétorial, qui fut jadis celui du roi Hiéron, et de ce moment il n'était plus possible de le voir hors de cet asile voluptueux. L'accès était fermé à tout ce qui n'était pas ou le complice ou le ministre de ses débauches. Là se rendaient toutes les femmes avec lesquelles il avait des liaisons ; et vous ne sauriez croire combien le nombre en était grand dans Syracuse. Là se rassemblaient les hommes dignes de son amitié, et qui méritaient d'être associés à la honte de sa vie et de ses festins. C'était parmi de tels hommes, au milieu de ces femmes scandaleuses, que vivait son fils déjà parvenu à l'adolescence : en sorte que, si même la nature lui inspirait de l'aversion pour les vices paternels, l'habitude et l'exemple le forçaient de ressembler à son père. La fameuse Tertia, furtivement enlevée à un musicien de Rhodes, excita les plus grands troubles dans ce camp. L'épouse du Syracusain Cléomene, fière de sa noblesse, celle d'Eschrion, d'une famille honnête, s'indignaient qu'on leur donnât pour compagne la fille du bouffon Isidore. Mais, dans le camp de cet autre Annibal, le mérite et non la naissance assignait les rangs ; et telle fut sa prédilection pour celte Tertia, qu'il l'emmena avec lui lorsqu'il sortit de la Sicile.

Tandis que le préteur, vétu d'un manteau de pourpre et d'une tunique longue, se livrait aux plaisirs au milieu de ses femmes, les Siciliens ne montraient aucun mécontentement : ils enduraient sans peine que le magistrat ne parût point sur son tribunal, que le barreau fût désert, que la justice fût muette ; ils ne se plaignaient pas du bruit des instruments, des voix de tant de femmes qui remplissaient toute cette partie

du rivage, pendant que le silence régnait autour des tribunaux. Ce n'était pas en effet la justice et les lois qui s'en étaient éloignées, mais la violence, mais la cruauté, et les déprédations les plus iniques et les plus atroces.

(II e Action contre Verrès, 10.)

Le supplice de Gavius, citoyen romain.

Comment vous peindre le supplice de P. Gavius, de la ville municipale de Cosa? et comment donner assez de force à ma voix, assez d'énergie à mes expressions, assez d'explosion à ma douleur? Le sentiment de cette douleur n'est pas affaibli dans mon âme ; mais où trouver des paroles qui retracent dignement l'atrocité de cette action et toute l'horreur qu'elle m'inspire? Le fait est tel que, lorsqu'il me fut dénoncé pour la première fois, je ne crus pas en pouvoir faire usage. Quoique bien convaincu de sa réalité, je pensais que jamais il ne paraîtrait croyable. Enfin, cédant aux larmes de tous les Romains qui font le commerce en Sicile , entraîné par le témoignage unanime des Valentiens, des habitants de Rhége et de plusieurs de nos chevaliers qui se trouvèrent alors dans Messine , j'ai fait entendre, dans la première action, un si grand nombre de témoins qu'il n'est plus resté de doute à qui que ce soit. Que vais-je faire à présent? Bien des heures ont été employées à vous entretenir uniquement de l'horrible cruauté de Verrès; j'ai épuisé, pour ses autres crimes, toutes les expressions qui pourraient seules retracer le plus odieux de tous ; et je ne me suis pas réservé les moyens de soutenir votre attention par la variété de mes plaintes.

Le seul qui me reste, c'est d'exposer le fait; il est si atroce, qu'il n'est besoin ni de ma faible éloquence, ni du talent d'aucun autre orateur pour pénétrer vos âmes de la plus vive indignation.

Ce Gavius, dont je parle, avait été jeté dans les carrières, comme tant d'autres; il s'en évada, je ne sais par quel moyen, et vint à Messine. A la vue de l'Italie et des murs de Rhége,

échappé des ténèbres et des terreurs de la mort , il se sentait renaître en commençant à respirer l'air pur des lois et de la liberté : mais il était encore à Messine ; il parla, il se plaignit qu'on l'eût mis aux fers, quoique citoyen romain; il dit qu'il allait droit à Rome, et que Verres l'y trouverait à son retour.

L'infortuné ne savait pas que tenir ce langage à Messine, c'était comme s'il parlait au préteur lui-même, dans son palais. Je vous l'ai dit, Verres avait fait de celte ville la complice de ses crimes, la dépositaire de ses vols, l'associée de toutes ses infamies. Aussi Gavius fut-il conduit aussitôt devant le magistrat. Le hasard voulut que ce jour-là Verres vînt lui-môme à Messine. On lui-dit qu'un citoyen romain se plaignait d'avoir été enfermé dans les carrières de Syracuse; qu'on l'a saisi au moment où il s'embarquait, proférant d'horibles menaces contre lui, et qu'on l'a gardé pour qu'il décidât lui-môme ce qu'il en voulait faire.

Verrès les remercie : il loue leur bienveillance et leur zèle ; et aussitôt il se transporte au Forum, ne respirant que le crime et la fureur. Ses yeux étincelaienl, la cruauté était empreinte sur tout son visage. Chacun attendait à quel excès il se porterait, et ce qu'il oserait faire, lorsque tout à coup il ordonne qu'on amène Gavius, qu'on le dépouille, qu'on l'attache au poteau et qu'on apprête les verges. Ce malheureux s'écriait qu'il était citoyen romain, habitant delà ville municipale de Cosa; qu'il avait servi avec L. Prétius, chevalier romain, actuellement à Païenne, et de qui Verrès pouvait savoir la vérité.

Le préteur se dit bien informé que Gavius est un espion envoyé par les chefs des esclaves révoltés; celte imposture était entièrement dénuée de fondement, d'apparence et de prétexte. Ensuite il commande qu'il soit saisi et frappé par tous les licteurs à la fois.

Juges, un citoyen romain était battu de verges, au milieu du forum de Messine ; aucun gémissement n'échappa de sa bouche, et, parmi tant de douleurs et de coups redoublés, on entendait seulement cette parole : Je suis citoyen romain. Il croyait par ce seul mot écarter tous les tourments et désarmer ses bourreaux. Mais non; pendant qu'il réclamait sans cesse ce titre saint et auguste, une croix, oui, une croix était préparée

pour cet infortuné, qui n'avait jamais vu l'exemple d'un tel abus du pouvoir.

0 doux nom de liberté! droits sacrés du citojen! loi Porcial loi Sempronia! puissance tribunilienne, si vivement regrettée, et enfin rendue aux vœux du peuple, vous viviez , hélas î et dans une province du peuple romain, dans une ville de nos alliés, un citoyen de Rome est attaché à l'inf/lme poteau; il est battu de verges par les ordres d'un homme à qui Home a contié les faisceaux et les haches ! Eh quoi l Verrès, lorsque vous mettiez en œuvre les feux, les lames ardentes, et toutes les horreurs de la torture, si voire oreille était fermée à ses cris déchirants, à ses accents douloureux, étiez-vous insensible aux pleurs et aux gémissements des Romains , témoins de son supplice ! Oser attacher sur une croix un homme qui se disait citoyen romain! Je n'ai pas voulu dans la première action me livrer à ma juste indignation. Non, citoyens, je ne l'ai pas voulu : vous vîtes en effet à quel point la douleur, la haine et la crainte d'un péril commun soulevèrent contre lui les esprits de la multitude. Je modérai mes transports, je retins C. Numitorius mon témoin, et j'approuvai la sagesse de Glabrion, qui ne lui permit pas d'achever sa déposition. Il craignait que le peuple romain, ne se fiant pas assez à la force des lois et à la sévérité de votre tribunal, ne voulût lui-même faire justice de ce barbare.

(Il 0 action contre Verrès, V,-6l.)

Gicéron gouverneur de Gilicie.

Je vois, dit-il à Atticus, que les récits qu'on vous fait de ma modération et de mon désintéressement vous causent beaucoup de plaisir.

11 augmenterait de jour en jour si vous étiez avec moi. Je viens de faire des choses merveilleuses à Laodicée, où depuis le 13 février jusqu'au l w mai j'ai réglé toutes les affaires de mes départements, à la réserve de celles de Gilicie. Les villes qui étaient accablées de dettes, ou se sont acquittées en-

tièrement, ou sont fort soulagées. Je les laisse juger entre eux leurs différends suivant leur loi. Cette condescendance leur a rendu la vie. J'ai fourni aux villes deux excellents moyens pour

s'acquitter : le premier, en ne demandant rien à la province pour ma subsistance; quand je dis rien, je n'exagère point, il est vrai à la lettre qu'il ne leur en coûtera pas une obole.

Vous ne sauriez croire quel avantage ils en ont tiré. En second lieu, les magistrats des villes s'étaient engraissés aux dépens de leurs citoyens. J'ai interrogé moi-même ceux qui ont possédé ces charges depuis dix ans. Ils m'ont fait l'aveu de leurs concussions, et, sans essuyer la honte d'une sentence, ils ont rapporté volontairement l'argent qu'ils avaient pris. Avec ce secours les villes ont payé sans peine ce qu'elles devaient de ce bail dont les fermiers de la République n'avaient rien touché, et les arrérages du précédent. Jugez dans quelle faveur je suis auprès d'eux. Ce ne sont pas des ingrats, me direz-vous. J'en conviens, et j'en ai fait l'expérience. Je m'acquitte de mes autres fonctions avec le même succès, et je me fais admirer par ma douceur et mes manières aisées. I/accès de ma maison n'est pas difficile, comme chez les autres gouverneurs. On n'a pas besoin de s'adresser à mes gens pour obtenir des audiences. Je me promène chez moi, les portes ouvertes, comme je faisais lorsque j'aspirais aux dignités publiques. On est charmé de cette conduite, et l'on m'en tient grand compte, quoiqu'elle me coûte peu, parce que l'habitude m'en est restée de ce temps-là.

(Lelt.à Alticus, VI, 2.)

Les complices de Gatilina.

La première classe est composée de débiteurs qui possèdent encore plus qu'ils ne doivent, mais qui, ne pouvant se détacher de leurs biens, n'ont aucun moyen d'acquitter leurs dettes. C'est de tout le parti ceux qui se présentent sous les plus beaux dehors, car ils sont riches; mais, au fond, rien de plus révoltant que ce qu'ils prétendent. Eh quoi ! vous aurez des domaines, des palais, de l'argenterie, de nombreux esclaves, des richesses

de toute espèce, et vous craindrez d'ôter quelque chose à vos possessions pour l'ajouter à votre crédit î Sur quoi donc comptezvous? Sur la guerre ? Pouvez-vous croire que, dans ladévaslalion générale, vos propriétés seront inviolables"? Sur l'abolition des dettes? C'est se tromper que de l'attendre de Catilina. C'est moi qui libérerai les débiteurs, mais en les forçant de vendre une partie de leurs biens. 11 n'est que ce moyen de sauver ces propriétaires obérés. S'ils avaient voulu s'y décider plus tôt, au lieu d'employer les revenus de leurs domaines à lutter follement contre l'usure, ils seraient aujourd'hui plus riches et meilleurs citoyens. Mais, du reste, ils me semblent assez peu redoutables; car ils peuvent enfin revenir de leur égarement, ou, s'ils y persistent, ils formeront peut-être des vœux impies, mais je les crois peu capables de s'armer pour leur succès.

La seconde classe se compose d'hommes abîmés de dettes, mais ambitieux de pouvoir. Us veulent dominer à tout prix. Sans espoir d'obtenir les honneurs, tant que la République sera tranquille, ils comptent s'y élever à la faveur des troubles. Je leur donnerai un seul conseil , et c'est le même que je donne à tous les autres. Qu'ils reno'nçent à l'espérance de voir leurs projetss'accomplir. Le premier obstacle, c'est moi, qu'ils trouveront partout pour sauver l'État et réprimer leurs complots; ensuite le courage des gens de bien , leur union, leur nombre immense, et de grandes forces militaires; enfin les dieux en qui ce peuple invincible, ce glorieux empire et cette reine des cités, ont, contre les attentats du crime, d'immortels protecteurs. Et quand ils obtiendraient ce qu'ils convoitent avec tant de fureur, quand la vue de Rome en cendres, inondée du sang des citoyens, assouvirait leurs exécrables désirs, est-ce donc au milieu de ces débris qu'ils espèrent être consuls, dictateurs ou même rois? Ils ne voient pas qu'ils désirent un pouvoir qu'il leur faudrait céder, s'ils l'obtenaient, à quelque esclave échappé des fers, ou à quelque gladiateur.

Vient ensuite une troisième classe d'hommes qui , dans un âge voisin de la vieillesse, ont conservé les forces que leur donna l'exercice. De ce nombre est Mallius, dont Catilina est allé prendre la place. Ils font partie de ces colonies, que Sylla établit jadis à Fésules. Ces colonies, je le sais, sont en général

composées de citoyens d'une probité reconnue, d'un courage

éprouvé. Il en est toutefois parmi eux qui, enivrés de leur soudaine prospérité, ont consumé en de folles dépenses les dons de la fortune. Ils ont voulu bâtir comme les grands , avoir des domaines, des équipages, des légions d'esclaves , une table somptueuse; et ce luxe a creusé sous leurs pas un abîme si profond, que, pour en sortir, il leur faudrait évoquer Sylla du séjour des morts. Ils ont associé à leurs criminelles espérances quelques habitants de la campagne, qui croient voir dans le retour des anciennes déprédations un remède à leur indigence. Egalement avides de rapines et de pillages, je les range les uns et les autres dans une seule et même classe. Mais je leur donne un conseil : qu'ils cessent de rêver dans leur délire les proscriptions et les dictatures. Ces temps affreux ont laissé au fond des âmes de si horribles souvenirs, qu'à peine faut-il être homme pour jurer qu'ils ne reviendront jamais.

La quatrième classe est un mélange confus et turbulent de malheureux, sur qui pèsent des dettes accumulées dès longtemps par la paresse, la dépense, le défaut de conduite, et que chaque jour enfonce plus avant dans un gouffre d'où ils ne sortiront pas. Fatigués d'assignations, de sentences, de saisies, ils désertent les villes et les campagnes pour courir en foule sous les drapeaux de la révolte : soldats sans courage, débiteurs sans bonne foi, qui savent mieux faire défaut à la justice qu'ils ne sauront faire face à l'ennemi. S'ils ne peuvent se soutenir, qu'ils tombent; mais qu'ils tombent sans que la République ni même leurs plus proches voisins s'aperçoivent de leur chute; car je ne conçois pas pourquoi, ne pouvant vivre avec honneur, ils veulent périr avec honte, ni comment il leur semble moins affreux de finir leurs destins avec beaucoup d'autres que de les finir seuls.

La cinquième classe renferme les parricides , les assassins, les scélérats de toute espèce. Je ne cherche point à les détacher de Catilina; ils ne pourraient jamais s'arracher d'auprès de lui. Qu'ils périssent d'ailleurs au sein du brigandage, puisqu'aucune prison n'est assez vaste pour les contenir tous.

Vient enfin une dernière classe, et c'esten effet la dernière par l'avilissement de ceux qui la composent.

Ce sont les hommes de Catilina, c'est son élite, ou plutôt ce sout ses amours et ses délices. Vous les reconnaissez aux parfums de leur chevelure élégamment peignée, à leur visage sans barbe, ou la barbe arrangée avec art, à la longueur de leurs tuniques et aux manches qui couvrent leurs bras efféminés ; enfin à la finesse des tissus qui leur servent de toges; hommes infatigables qui signalent, dans des festins prolongés jusqu'à l'aurore, leur patience à supporter les veilles. Ce vil troupeau renferme tous les joueurs, tous les adultères, tout ce qu'il y a de débauchés sans mœurs et sans pudeur. Ces jeunes gens si délicats et si jolis savent bien autre chose que chanter et danser, qu'aimer et être aimés; ils savent darder un poiguard et verser du poison. S'ils ne sortent, s'ils ne périssent, quand môme Catilina ne serait plus, sachez que nous aurons dans la République une pépinière de Catilinas. Cependant à quoi pensent ces malheureux? Hmmèneront-ils dans le camp les compagnes de leurs débauches? D'un autre côté, comment pourront-ils s'en passer dans ces longues nuits d'hiver? Et eux-mêmes, comment supporteront-ils les neiges et les frimas de l'Apennin? Ils se croient peut-être en état de braver les rigueurs de la saison, parce qu'ils ont appris à danser nus dans les festins? Guerre vraiment formidable , où le général aura pour garde prétorienne cette cohorte impudique !

(Contre L. Catilina, 11,2.)

Caton et le stoïcisme (1 ).

La singulière estime dont je fais profession pour vos vertus, Caton, m'empêche de blâmer votre conduite : croyez-vous pourtant qu'il n'y ait point quelque léger reproche à vous faire ? Vous tombez rarement en faute , dit un sage à l'illustre guer-

(1) Cicéron parle en avocat dans ce passage. 11 a besoin de diminuer aux yeux des juges l'autorité de Caton, qui était considérable. Il lui a rendu justice ailleurs et plus d'une fois. 11 a même écrit un Éloge de Caton que César essaya de réfuter. — Quant au stoïcisme, Cicéron a rendu hommage à cette noble doctrine, en empruntant à Panaetius le fond même du traité des Devoirs.

rier son élève ; mais quand vous y tombez, je puis vous reprendre. Pour vous, il est vrai de dire que vous n'y tombez jamais, et que vous avez plus besoin d'être un peu fléchi que d'être redressé. La nature, en effet, semble vous avoir créé pour l'honneur, la gravité, la tempérance, la magnanimité, la justice , et toutes les vertus qui font le grand homme. A ces dons si rares se joignent des principes où l'on voudrait plus de modération et de douceur, et dont l'aspérité et la rudesse ne semblent pas assez conformes aux lois de la nature et de la vérité. Et puisque nous ne parlons pas ici devant une multitude sans lumières et sans instruction, je crois pouvoir vous entretenir un moment sur une partie des connaissances humaines que vous cultivez et que vous aimez comme moi.

Apprenez, Romains, que toutes les qualités supérieures et divines que vous admirez dans Caton lui appartiennent en propre ; ses légères imperfections ne lui viennent pas de la nature, mais du maître qu'il a choisi. Il y eut autrefois un homme d'un grand génie, Zénon, dont les sectateurs s'appellent stoïciens. Voici quelques-uns de leurs dogmes et de leurs principes:le sage est inaccessible à toute faveur , inexorable pour toutes les fautes; la compassion et l'indulgence ne sont que sottise et folie ; l'homme ferme, l'homme vraiment homme ne se laisse ni toucher ni fléchir; le sage lui seul, fût-il difforme, est beau; fût-il pauvre, est riche; fût-il esclave, est roi; nous qui ne sommes pas des sages, ils nous traitent d'esclaves, d'exilés, d'ennemis, d'insensés. Toutes les fautes sont égales; tout délit est un crime; il n'y a pas plus de mal à étrangler son père qu'à tuer un poulet sans nécessité; le sage ne doute jamais, ne se repent jamais, ne se trompe jamais, ne change jamais d'avis.

Telles sont les maximes dont le génie de Caton s'est emparé, séduit par des aulorités respectables, non pas, comme tant d'autres, pour en parler, mais pour s'en faire un plan de conduite. Les fermiers de l'État demandent-ils une remise? — Gardez-vous d'accorder rien à la faveur. — Des malheureux viennent-ils vous supplier? — C'est un crime , c'est un forfait d'écouter la compassion. — Un homme avoue sa faute et demande grâce? — C'est se rendre coupable que de pardonner

— Mais le délit est léger. — Toutes les fautes sont égales. — Vous est-il échappé un mot? — C'est un arrêt irrévocable. — Avez-vous cédé au préjugé plus qu'à la raison? — Pour le sage, la raison est une et absolue. Lui fait-on remarquer qu'il se trompe? Il se croit insulté. De là ce raisonnement. J'ai déclaré en plein sénat que j'accusais un candidat consulaire. — Mais vous étiez irrité. — Le sage est toujours maître de lui. — Vous le disiez pour la circonstance. — Il n'y a qu'un malhonnête homme qui puisse parler contre sa pensée ; le changement d'opinion est une infamie ; la clémence, un crime ; la pi lié, un forfait.

Nos philosophes moins sévères (car je l'avoue, Caton, ma jeunesse comme la vôtre, se défiant de ses propres lumières, a cherché le secours de l'élude ), nos philosophes , selon les principes modérés de Platon et d'Arislole, disent que le sage ne doit pas se faire une règle d'être sourd à la faveur; que la compassion ne dépare point la vertu ; qu'il doit y avoir des degrés dans les punitions comme il y en a dans les fautes; que la fermeté n'exclut pas la clémence; que le sage lui-même doit douter lorsqu'il ignore ; qu'il n'est pas accessible à la colère; que les prières peuvent le fléchir; que dans certaines occasions il doit rectifier ce qu'il a dit; que l'entêtement n'est pas toujours un devoir, et que la modération convient à toutes les vertus.

Si, avec votre heureux naturel , Caton, le hasard vous eût donné de tels maîtres, vous n'auriez point, puisque cela est impossible, plus de vertu, plus de force d'âme, plus de tempérance, plus de justice; mais vous seriez un peu plus enclin à la douceur; sans aucun motif d'inimitié ou d'injure particulière , vous n'accuseriez pas un homme plein de modestie, de mérite et d'honneur; vous auriez pensé que le sort, en vous préposant tous deux la même année à la garde de l'État, vous unissait par un lien politique ; ce que vous avez dit dans le sénat avec tant de violence, vous l'auriez supprimé, vous l'auriez du moins oublié , ou vous auriez tiré de vos paroles une conséquence moins rigoureuse. Mais si mes conjectures ne me trompent, cette sévérité, fruit d'une imagination vive et ardente, échauffée de plus par l'impression d'un premier enthousiasme, se modifiera par l'expérience, se calmera

par l'âge, s'adoucira par le temps. Ces maîtres mômes que vous avez suivis, ces précepteurs de vertu, me semblent avoir porté les devoirs de l'homme au delà des bornes de la nature , afin que notre esprit, tout en s'efforçant d'y atteindre, s'arrêtât au point marqué par la raison. Soyez inflexible. Non, mais pardonnez quelquefois. Résistez toujours à la faveur. Non, mais ne l'écoutez qu'autant que le devoir et l'équité le permettent. Ne vous laissez point aller à la compassion. Jamais, sans doute, au point d'affaiblir l'autorité des lois, mais autant que le prescrit l'humanité. Persistez dans votre sentiment. Oui, tant que vous n'en connaîtrez pas de meilleur.

(Plaidoyer pour L. Muréna, ch. XXIX.)

Contre les dieux d'Épicure.

Vous blâmiez ceux qui, voyant le monde et ce qui le compose, le ciel, les terres, les mers; voyant de quel éclat il est revêtu, le soleil, la lune, les étoiles; voyant les différentes saisons, leur succession, leurs vicissitudes, ont jugé par là qu'il y a un être supérieur, qui a formé, qui meut, qui règle, qui gouverne tout.

Quand ces philosophes se tromperaient, au moins voit-on sur quoi leur conjecture est fondée. Mais dans votre système quel est le chef-d'œuvre qui vous paraisse l'effet d'une intelligence divine et que vous puissiez regarder comme une preuve qu'il y a des dieux? Votre preuve, la voici. J'avais une certaine notion de Dieu, imprimée dans mon esprit. Mais n'avez-vous pas une semblable notion de Jupiter avec sa grande barbe, et de Minerve avec son casque? Est-ce une raison pour les croire tels? Que le peuple et les ignorants sont bien plus sensés que vous, eux qui pensent que les dieux, non-seulement ont des corps tels que les nôtres, mais en font usage ! Ils leur donnent un arc, des flèches, une javeline, un bouclier, le trident, la foudre; et, quoiqu'ils ne voient aucune action faite par les dieux, ils ne peuvent néanmoins se figurer un dieu qui ne fasse rien.

Les Égyptiens mômes, dont on se moque, n'ont pas divinisé une bête qui ne leur fût de quelque utilité. Les ibis sont de grands oiseaux qui, comme ils ont les jambes fortes, et un long bec de corne, tuent quantité de serpents ; par là ils sauvent à l'Égypte des maladies contagieuses, en tuant et en mangeant ces serpents volants, que le vent d'Afrique y porte du désert de Libye; ce qui fait que ces serpents ne font de mal ni parleur morsure quand ils sont en vie, ni par leur infection après leur mort. Si je ne craignais d'être trop long, je dirais quels services les Égyptiens tirent des ichneumons , des crocodiles, des chats. Mais, sans entrer dans ce détail, je puis conclure que les bêtes qui sont déifiées par les barbares, le sont à titre d'utilité : au lieu que vos dieux ne sont recommandables par nulle action utile, ni môme en général par quelque action que ce soit.

Un dieu n'a rien à faire, dit Épicure. C'est penser, comme les enfants, qu'il n'est rien de comparable à l'oisiveté. Encore ne la goûtent-ils pas tellement qu'ils ne s'exercent volontiers à de petits jeux. Mais votre dieu est absorbé dans une quiétude si profonde, que, pour peu qu'il vînt à se remuer, on prendrait l'alarme comme si tous ses plaisirs expiraient. Cette opinion dérobe aux dieux le mouvement et l'action qui leur conviennent, et d'ailleurs elle porte les hommes à la paresse , en leur faisant croire que le moindre travail est incompatible, môme avec la félicité divine.

(De la Nature des dieux.)

La conscience. — La justice.

Que si c'était la peine, et non la nature, qui dût éloigner les hommes de l'injustice, lorsqu'ils n'auraient pas de supplices à craindre, quelle inquiétude agiterait donc les coupables?

Et cependant jamais il ne s'en est trouvé d'assez effronté pour ne pas nier qu'il eût commis le crime , ou pour ne pas feindre quelque excuse, comme un légitime ressentiment, et ne pas chercher quelque justification de son forfait dans le droit na-

turel. Quand les impies osent s'en réclamer, quel doit être l'empressement des bons à s'y attacher! Si la peine, la crainte du châtiment, et non la laideur du vice , détourne d'une vie injuste et criminelle, personne n'est injuste; seulement les méchants calculent mal. Et nous, alors, nous que pousse à la vertu, non l'honnêteté même, mais quelque utilité, mais je ne sais quel profit, nous sommes avisés et non pas bons.

Que fera-t-il dans les ténèbres, cet homme qui ne craint rien que le témoin et le juge? que fera-t-il s'il rencontre dans un lieu désert un homme à qui il puisse prendre beaucoup d'or, s'il le trouve faible et seul? Notre honnête homme à nous, juste par nature, s'entretiendra avec lui, le secourra, le remettra dans son chemin : mais celui qui ne fait rien pour l'amour d'autrui, et qui mesure tout sur ses intérêts, vous voyez, je pense, comme il va se conduire. S'il prétend qu'il ne lui ôtera ni la vie ni son or, jamais il n'en donnera pour motif l'opinion que cette action est naturellement déshonnète, mais la crainte que la chose ne se répande, c'est-à-dire qu'il n'en soit puni.

Raisonnement qui devrait faire rougir le dernier des hommes : que dirai-je donc d'un philosophe...?

Encore une absurdité, et la plus forte, c'est de tenir pour juste tout ce qui est réglé par les institutions ou les lois des peuples. Quoi ! même les lois des tyrans? Si les trente tyrans d'Athènes eussent voulu lui imposer des lois, si même tous les Athéniens aimaient ces lois tyranniques, seraient-elles des lois justes ? Pas plus, je pense, que la loi rendue par notre interroi : « Que le dictateur pourrait tuer impunément le citoyen qu'il lui plairait sans lui faire son procès. » Non , il n'existe qu'un seul droit, dont la société humaine fut enchaînée, et qu'une loi unique institua : cette loi est la droite raison , en tant qu'elle prohibe ou qu'elle commande; et cette loi, écrite ou non, quiconque l'ignore, est injuste.

Si la justice est l'observation des lois écrites et des institutions nationales, et si, comme les mêmes gens le soutiennent, tout doit se mesurer sur l'utilité; il négligera les lois, il les brisera, s'il le peut, celui qui croira que la chose lui sera profitable.

La justice est donc absolument nulle si elle n'est pas dans la

nature : fondée sur un intérêt, un autre intérêt la détruit. Bien plus, si la nature ne doit pas confirmer le droit, c'est fait de toutes les vertus. Que deviennent la libéralité, l'amour de la patrie, la piété , le noble désir de servir autrui ou de reconnaître un bienfait? car toutes ces vertus naissent de notre penchant naturel à aimer les hommes, lequel est le fondement du droit. Et non-seulement les obligations envers les hommes disparaissent, mais avec elles les cérémonies du culte des dieux, et les religions, qui doivent être conservées, à mon avis, non par la crainte, mais à cause de ce lien qui unit l'homme avec Dieu.

Que si les volontés des peuples, les décrets des chefs de l'Etat, les sentences des juges fondaient le droit, le vol serait de droit, l'adultère, les faux testaments seraient de droit, dès qu'on aurait l'appui des suffrages ou des votes de la multitude. S'il y a dans les jugements et les volontés des ignorants une telle autorité, que leurs suffrages subvertissent la nature des choses, pourquoi ne décrètent-ils pas que ce qui est mauvais et pernicieux soit à l'avenir tenu pour bon et salutaire ? et pourquoi la loi, qui de l'injuste peut faire le juste, d'un mal ne pourrait-elle pas faire un bien? c'est que nous avons, pour distinguer une bonne loi d'une mauvaise, une seule règle, la nature.

Ct non-seulement le droit se distingue d'après la nature, mais encore l'honnête et le honteux en général; car c'est une notion que le sens commun nous donne, et dont il a ébauché les sentiments dans nos esprits, que celle qui place l'honnêteté dans la vertu, et la honte dans les vices. Or, cette notion, la faire dépendre de l'opinion, au lieu de la placer dans la nature, c'est une démence.

(Des Lois, 1. L)

Nature de l'âme.

Que notre âme soit de feu, qu'elle soit d'air, je jurerais qu'elle est divine, si, dans une matière si obscure, je pouvais parler affirmativement. Eh quoi ! vous paraît-il qu'une faculté

aussi admirable que la mémoire puisse n'être qu'un assemblage de parties terrestres , qu'un amas d'air grossier et nébuleux ? Si vous ne connaissez point son essence, du moins par ses opérations vous jugez de ce qu'elle peut. Où en trouver l'origine? Dirons-nous qu'il y a dans notre âme une espèce de réservoir, où les choses que nous confions à notre mémoire se versent comme dans un vase? Proposition absurde; car peut-on se figurer que l'âme soit d'une forme à loger un réservoir si profond? Dirons-nous que les idées s'impriment dans l'âme comme sur la cire, et que le souvenir est la trace de ce qui a été imprimé dans l'âme? Mais des paroles et des pensées peuvent-elles laisser des traces? et quel espace ne faudrait-il pas, d'ailleurs, pour tant de traces différentes!

Qu'est-ce que cette autre faculté, qui cherche à découvrir ce qu'il y a de caché, et qui se nomme intelligence, génie? Pensez-vous qu'il ne fût entré que du terrestre et du périssable dans la composition de cet homme, qui le premier imposa un nom à chaque chose ? Pythagore trouvait à cela une sagesse infinie. Regardez-vous comme pétri de limon, ou celui qui a rassemblé les hommes, et leur a inspiré de vivre en société; ou celui qui, dans un petit nombre de caractères, a rassemblé tous les sons que forme la voix, et dont la diversité paraissait inépuisable; ou celui qui a observé comment se meuvent les planètes, tantôt rétrogrades, tantôt stationnaires?

Tous étaient de grands hommes, ainsi que d'autres, encore plus anciens, qui enseignèrent à se nourrir de blé, à se vêtir, à se faire des habitations ; à se procurer les besoins de la vie, à se précautionner contre les bêtes féroces. Par eux nous fûmes adoucis et civilisés. Des arts nécessaires on passa ensuite aux beaux-arts. On trouva, pour charmer l'oreille, les règles de l'harmonie. On étudia les étoiles, tant celles qui sont fixes que celles qu'on appelle errantes, quoiqu'elles ne le soient pas. Quiconque découvrit les diverses révolutions des astres dut avoir pour cela un esprit semblable à celui qui les a formés dans les cieux. Faire, comme Archimède, une sphère qui représente le cours de la lune, du soleil, des cinq planètes, et, par un seul mouvement orbiculaire, régler tous ces mouvements les uns plus lents, les autres plus vites, c'est avoir exécuté le plan

LITTÉRATURE UOMALNL.

de ce dieu par qui Platon, dans le Timée, fait construire le inonde. Et si cet ordre n'a pu exister dans le monde sans un Dieu, Archimède aussi n'a pu l'imiter -artifidans sa sphère cielle sans une intelligence divine.

Je trouve môme du divin dans d'autres arts plus connus et moins mystérieux. Un poète ne produira pas des vers nobles et sublimes, si je ne sais quelle ardeur céleste ne lui échauffe l'esprit ; sans le même secours, l'éloquence ne joindra pas à l'harmonie du style la richesse des pensées. Pour la philosophie, mère de tous les arts, n'est-ce pas, comme l'appelle Platon, un présent, ou, comme je l'appelle, une invention des dieux ? C'est d'elle que nous avons appris d'abord à leur rendre un culte, ensuite à reconnaître des principes de justice qui soient le lien de la société civile ; enfin à nous régler nous-mêmes sur les sentiments qu'inspirent et la sagesse et la force de l'âme. C'est aussi par elle que les yeux de notre esprit, perçant la nuit de l'ignorance, ont vu tout ce qui est au ciel, tout ce qui est sur la terre, le commencement, le milieu, la fin de toutes choses.

Une âme avec de telles facultés me parait certainement divine. Qu'est-ce en effet que la mémoire, l'intelligence, sinon tout ce qu'on peut imaginer de plus grand, môme dans les dieux ? Leur félicité ne consiste, sans doute, ni à se repaître d'ambroisie, ni à boire du nectar versé à pleine coupe par Hébé ; et Homère ne me fera point croire que Ganymède ait été ravi par les dieux, à cause de sa beauté, pour servir d'échanson à Jupiter. Prétexte frivole de l'injure faite à Laomédon ! L'imagination d'Homère prêtait aux dieux les faiblesses des hommes.

J'aimerais mieux qu'il nous eût donné les perfections des dieux. Quelles sont les facultés vraiment divines ? Immortalité, sagesse, intelligence, mémoire. Puisque l'âme les rassemble, elle est divine, comme je le dis ; ou même, comme Euripide a osé le dire, l'âme est un dieu. Si la nature divine est air ou feu, notre âme sera pareillement l'une ou l'autre; et comme il n'entre ni terre ni eau dans ce qui fait la nature divine, aussi n'en doit-on pas supposer dans ce qui fait notre âme. Que s'il y a un cinquième élément, selon qu'Aristote l'a dit le premier, il sera commun et à la nature divine et à l'âme humaine.

(Tusculanes, liv. I, du ch. XXV au ch. XXVII).

Retraite de Gicéron.

Publius Scipion, qu'on appelle le premier Africain, ayait coutume de dire, au rapport de Caton, son contemporain, qu'il n'était jamais moins oisif que lorsqu'il n'avait rien à faire, ni moins seul que dans la solitude. Cette parole est admirable et bien digne d'un sage, d'un grand homme ; elle nous apprend qu'il avait coutume de méditer sur les affaires dans ses heures de loisir, et de s'entretenir avec lui-môme dans la solitude, de sorte qu'il ne restait jamais oisif, et qu'il savait se passer quelquefois de l'entretien d'autrui. Ainsi deux choses qui engourdissent l'esprit des autres, le loisir et la solitude, excitaient au contraire le sien. Je voudrais pouvoir dire de moi avec vérité la même parole. Mais si je ne puis atteindre par l'imitation à la hauteur de ce grand génie, je puis dire au moins que mes intentions et mes désirs sont les mômes. Éloigné des affaires publiques et du barreau par les armes et la violence des méchants, je me trouve dans le loisir ; et, vivant pour la môme raison loin de la ville, parcourant les campagnes, je suis souvent dans la solitude. Mais je ne puis comparer ce loisir à celui de l'Africain, ni ma solitude à la sienne. Lui, pour se reposer des plus belles fonctions de la République, prenait quelquefois du loisir, et, s'éloignant de la foule, cherchait la solitude comme un port tranquille ; moi je ne suis livré au loisir que faute d'affaires, et non par le désir du repos. Quand le sénat et les tribunaux ne sont plus, que trouverais-je au Forum, à la Curie, qui fût digne de m'occuper? Ainsi, après avoir jadis vécu sous les yeux de mes concitoyens, en pleine lumière, je fuis aujourd'hui la vue des méchants qui ont tout envahi, je me cache autant qu'il m'est permis, et souvent je suis seul. Mais, comme j'ai appris des gens éclairés qu'il ne faut pas seulement entre les maux choisir les moindres, qu'il faut môme en retirer le bon qu'ils peuvent renfermer, je jouis de mon loisir (lequel certes n'est pas tel que j'aurais dû l'avoir après celui que j'ai procuré à Rome), et

je ne me laisse pas engourdir par cette solitude, qui est l'effet du malheur des temps et non de ma volonté. Scipion, je l'avoue, montrait un plus grand caractère ; s'il n'a laissé aux lettres aucun monument de son génie, aucun ouvrage de son loisir, aucun fruit de sa solitude, c'est qu'il ne fut jamais ni oisif ni seul, par l'occupation continuelle de son esprit, et par ses méditations sur les objets que lui offrait sa pensée. Moi qui n'ai pas assez de vigueur d'esprit pour me distraire de la solitude par la seule pensée, j'ai donné toute mon attention et tous mes soins au travail de la composition. Aussi j'ai plus écrit dans un court espace de temps, depuis le renversement de la République, que je n'ai fait en plusieurs années pendant qu'elle subsistait encore.

(Des Devoirs, Livre III, ch. I.)

Cicéron à Luccéius.

L'absence va me donner plus de hardiesse à vous expliquer ce qu'une modestie mal entendue ne m'a pas permis de vous dire de vive voix, quoique j'en aie souvent formé le dessein. Les lettres, dit-on, ne rougissent point. Je me sens une passion extrême, et je ne crois point qu'on puisse m'en faire un reproche de voir mon nom illustré et célébré par vos écrits. Vous m'avez témoigné plus d'une fois que c'était votre dessein ; mais vous me ferez la grâce de pardonner à mon impatience.

Malgré tout ce que j'attendais de vos ouvrages, ils ont, je vous le confesse, surpassé toujours mon attente; ils m'ont charmé, ou plutôt ils m'ont échauffé d'une ardeur si vive, qu'elle me fait désirer de vous voir commencer promptement l'histoire de mes actions. Et ce n'est pas seulement la pensée de l'avenir qui me fait concevoir une certaine espérance de l'immortalité ; mais je souhaiterais de jouir, pendant ma vie, de l'autorité de votre témoignage, ou, si vous voulez, d'une si bonne marque de votre amitié et d'un si doux fruit de vos talents. En vous faisant cette prière, je n'ignore point que vous

avez entrepris et commencé un grand nombre d'autres ouvrages ; mais, voyant que vous avez presque achevé l'histoire de la guerre italique et de la guerre civile et que vous êtes prêt à traiter la suite, je croirais me manquer à moi-même, si je ne* vous portais à faire réflexion, lequel vaut mieux, ou de mêler ce qui me regarde avec le reste de votre narration ; ou bien, â l'exemple des Grecs, qui ont traité à part les guerres particulières, Callisthène celle de Troie, Timée celle de Pyrrhus, Polybe celle de Numance, de séparer la conjuration de Catilina des autres événements qui regardent nos guerres étrangères. J'y vois peu de différence pour ma réputation; mais pour mon empressement, il importe assez que vous n'attendiez pas que l'ordre du temps vous conduise à l'époque dont je parle, et que vous en commenciez dès aujourd'hui l'histoire.

Je crois voir aussi qu'en vous attachant à une seule personne et à un seul sujet, vous aurez encore plus de facilité, d'abondance et d'éclat.

Il y a peut-être de l'indiscrétion à vous imposer un fardeau que vos occupations peuvent vous empêcher de recevoir; et peut-être n'y en a-t-il pas moins à vous prier de répandre sur mes actions l'éclat de votre style. Qui m'assurera même que vous m'en jugiez tout à fait digne? Mais, quand une fois on a passé les bornes de la pudeur, il n'est plus question d'être effronté à demi, je vous demande donc en grâce de ne pas vous en tenir avec trop de rigueur au jugement que vous pouvez porter de moi, ni aux lois sévères de l'histoire ; et si vous sentiez quelque mouvement de cette faveur dont vous parlez agréablement dans une de vos préfaces, dans laquelle vous déclarez que vous n'avez pas été plus séduit que l'Hercule de Xénophon ne le fut par la volupté, je vous prie de ne point trop la repousser quand elle vous sollicitera pour moi, et d'accorder un peu plus à notre amitié qu'à la vérité même.

Si je puis vous engager à commencer l'ouvrage, je suis persuadé que vous trouverez le sujet digne de votre abondance et de vos autres talents. Depuis le commencement de la conspiration jusqu'à mon retour, il me semble qu'il y a la matière d'une histoire séparée, où vous pourrez déployer la parfaite connaissance que vous avez de toutes nos révolutions civiles, lorsqu'en

expliquant les différentes causes des innovations et les remèdes qu'on pouvait apporter au désordre, vous relèverez les fautes qu'on a commises, et approuverez par de justes réflexions ce qui sera conforme à vos principes. Si même vous croyez devoir parler librement, suivant votre usage, vous ferez sans doute remarquer les perfidies, les pièges, les trahisons dont j'ai eu le malheur d'être l'objet. Mes disgrâces ont une variété qui en mettra beaucoup dans votre ouvrage, et qui fera trouver un grand intérêt et un certain charme à cette lecture. En effet, si quelque chose est capable d'attacher un lecteur, c'est cette multiplicité de circonstances et ces vicissitudes de fortune, qu'il n'est point agréable d'éprouver soi-même, mais qu'on trouve de la douceur à lire, car le souvenir d'une douleur passée, quand on la rappelle dans une situation tranquille, cause un véritable plaisir, et la seule compassion est un sentiment fort doux pour ceux qui n'ont eu rien à souffrir, et qui considèrent les infortunes d'autrui sans y être eux-mêmes exposés. Qui pourrait se défendre d'une pitié délicieuse à la vue d'Épaminondas mourant aux champs de Mantinée, lorsqu'après s'être fait assurer qu'on a sauvé son bouclier, il ordonne enfin qu'on arrache le trait dont il est percé, et que, dans la douleur de sa blessure il expire avec autant de fermeté que de gloire ? Qui ne sentirait pas son attention soutenue, par le récit de la fuite et du retour de Thémistocle?Le seul ordre chronologique des années ne fait trouver qu'un plaisir médiocre dans le dénombrement des fautes. Mais en suivant un homme célèbre dans les aventures et les dangers de sa vie, on ne manque guère de ressentir tour à tour les divers mouvements de l'admiration, de l'attente, de la joie, de la tristesse, de l'espérance, de la crainte ; et si la catastrophe est extraordinaire, l'esprit est satisfait, rien ne manqueà l'intérêt du récit. C'est ce qui me fait souhaiter ardemment que vous preniez le parti de séparer du corps de votre histoire ce que je puis appeler « la fable » de mes actions. Croyez-moi, elle aura plus d'un acte, où nous verrons jouer bien des rôles différents à la prudence et à la fortune.

Et je ne crains pas, lorsque je vous témoigne un désir si pressant de vous voir devenir mon historien, qu'on m'accuse de vouloir vous gagner par une petite flatterie. Un homme tel que

EXTRAITS DE C1CÊR0N

tous ne peut ignorer son propre mérile, il doit plutôt traiter de jaloux ceux qui lui refusent l'admiration que ceux qui le louent de flatteurs. Je ne suis pas non plus assez insensé pour confier le soin de ma gloire à quelqu'un qui n'aurait pas d'honneur à prétendre pour lui-môme de ce qu'il entreprendrait pour le mien. Ce ne fut point par faveur pour Apelle ou pour Lysippe qu'Alexandre voulut être peint de la main du premier et représenté par l'autre en statue, mais parce qu'il espérait de recueillir autant de gloire qu'eux de leur habileté. Cependant le mérite de ces artistes ne consistait qu'à faire connaître la véritable figure du corps; et les grands hommes n'en seraient pas moins célèbres quand ils seraient privés de cet avantage. Agésilas, qui ne souffrit pas qu'où le représentât en peinture ni en statue, mérite-t-il moins d'éloges que ceux qui ont employé ces deux secours. Le petit ouvrage que Xénophon a consacré à la louange de ce monarque a plus contribué seul à sa gloire que les statues et les peintures de tous les artistes. Mais ce qui me fait espérer encore de vos travaux beaucoup plus de satisfaction que de ceux d'un autre, et plus de dignité pour ma mémoire, c'est que je profiterai non-seulement de votre esprit, comme Timoléonde celui de Timée, et Thémistocle de celui d'Hérodote, mais encore de votre autorité, qui est celle d'un homme célèbre et respectable, dont le nom s'est fait connaître et dont le mérite est éprouvé dans les plus importantes affaires de la République. Aussi avec un éloge tel qu'Achille le reçut d'Homère, comme Alexandre en félicita sa mémoire, lorsqu'il vint au promontoire de Sigée, j'aurais encore pour moi le témoignage d'un grand et illustre citoyen. J'aime cet Hector de Névius qui ne se réjouit pas seulement d'avoir mérité des louanges, mais encore de les recevoir d'un homme qui en avait lui-même reçu. Si je n'obtiens pas de vous cette grâce, ou plutôt si quelque obstacle s'y oppose (car je ne vous crois point capable de refuser quelque chose à ma prière), peut-être serais-je forcé de prendre un parti qui n'a pas toujours été approuvé ; je serai moi-même mon historien, et cette entreprise sera justifiée par l'exemple de plusieurs grands hommes.

Cependant vous savez qu'elle est sujette à deux inconvénients : la modestie exige alors une extrême réserve sur les louanges

qu'on se donne, et l'amour-propre engage à omettre ce qui n'est pas irréprochable. On accorde aussi moins de confiance à ce genre d'ouvrage. Enfin, des censeurs vous accusent d'être moins modestes que les hérauts des jeux publics qui, après avoir couronné et proclamé les vainqueurs, se servent de la voix d'autru i pour faire publier leur propre victoire lorsqu'ils ont mérité eux-mêmes les honneurs de la couronne.

Voilà ce que je souhaite d'éviter et ce que j'éviterai en effel, si vous vouschargez de l'entreprise que je vous propose. C'est ce que je vous prie de m'accorder. Si vous étiez surpris que, malgré vos fréquentes promesses d'écrire avec soin l'histoire de ma vie politique, je ne laisse pas de vous adresser de si vives et de si longues prières, je réponds que c'est l'impatience dont je vous ai parlé qui m'échauffe et qui m'anime. Je suis naturellement empressé dans mes désirs, et je souhaite que mon histoire paraisse de votre main pendant ma vie, afin que je puisse jouir avant ma mort du peu de gloire que j'ai peut-être mérité. Je vous prie de vouloir bien me répondre, à votre loisir, quelle sera votre résolution. Si vous consentez à ce que je vous demande, j'aurai soin de recueillir les mémoires qui vous seront nécessaires ; ou, si vous me remettez à quelque autre temps, j'attendrai l'occasion de vous entretenir en liberté. Ne vous relâchez point dans l'intervalle, revoyez avec soin ce que vous avez commencé et ne cessez pas de m'aimer. Adieu.

Matius à Cicéron après la mort de César.

Il m'est bien doux d'apprendre par votre lettre que vous conservez de moi l'opinion qui a toujours été l'objet de mes vœux et de mes espérances, quoique je n'en eusse pas le moindre doute, le prix que j'y attache était capable de me causer de l'inquiétude. Mon cœur, il est vrai, me rendait témoignage que je n'ai rien fait qui puisse ofTenser un honnête homme; et je ne pouvais m'imaginer qu'avec un mérite si extraordinaire, vous vous fussiez prévenu sans raison contre un ancien ami, dont les

EXTRAITS DE C1CÉK0N.

sentiments n'ont jamais changé pour vous. Puisque les vôtres sont tels que je les désire, je veux m'expliquer sur ces accusations, contre lesquelles votre bonté et votre amitié vous ont fait prendre si souvent mon parti .

Je sais tout ce qu'on a dit contre moi depuis la mort de César. On me fait un crime de la dculeur que je ressens d'avoir perdu mon ami; on me défend de le pleurer. La patrie, disentils, doit l'emporter sur l'amitié : comme s'il était bien prouvé que le mérite de César ait été de quelque utilité pour la patrie. Mais je veux agir de meilleure foi. J'avoue que je ne suis point arrivé à ce haut degré de sagesse. Non, ce n'est pas César que j'ai servi dans nos dernières dissensions, c'est à mon ami que je me suis attaché ; et, quelque éloignement que j'eusse pour cette cause, je n'ai pu voir marcher mon ami sans moi. Jamais je n'ai approuvé la guerre civile ; j'ai fait au contraire tous mes efforts pour l'étouffer dans sa naissance. Aussi ne m'a- t-ou pas vu profiter de la victoire de mon ami pour avancer ma fortune ou pour augmenter mon bien ; tandis que des hommes, qui avaient moins de part que moi à la confiance de César, ont étrangement abusé du succès de ses armes. Je puis dire même que mon bien a souffert de la loi qu'il a portée; tandis que la plupart de ceux qui se réjouissent de sa mort ont dû à celle loi de rester dans leur patrie. J'ai sollicité le pardon des vaincus avec autant de zèle que si je l'avais demandé pour moi-même. Comment voudraiton qu'après m'être employé pour le salut de tout le monde, je ne regrettasse point la mort de celui qui me l'accordait, surtout lorsque je le vois périr de la main môme de ceux qu'il avait sauvés au risque de déplaire à son parti ? Mais on me fera repentir, disent-ils, d'avoir condamné leur action. Insolence inouie ! Quoil il sera permis aux uns de se faire gloire d'un crime, et les autres ne pourront en gémir avec impunité! Jusqu'à présent on avait laissé aux esclaves le triste pouvoir de craindre, de se réjouir, de s'affliger, suivant les mouvements de leur cœur, qui du moins restait libre : aujourd'hui ceux qui se disent les vengeurs de la liberté veulent nous arracher ce droit par la terreur. Mais ils peuvent s'épargner les menaces. 11 n'y a point de danger ni de crainte qui puisse m'empêcher de remplir mes devoirs d'honnête homme et d'ami. J'ai toujours cru qu'on ne

soit pas fuir une mort honorable, et que souvent mOme il faut la chercher. Mais pourquoi me font-ils un crime de souhaiter qu'ils puissent se repentir d'une action que je déteste? Oui, je souhaite que tout l'univers regrette la mort de César. Comme citoyen, disent-ils, je dois m'intéresser au salut de la République. Si toute ma vie passée et mes espérances pour l'avenir ne prouvent pas, sans que je le dise, le sincère intérêt que j'y prends, je renonce à le prouver par des arguments inutiles. Je vous supplie donc, de la manière la plus pressante, déjuger de moi parles actions plutôt que par les paroles, et de vous persuader, si le devoir a quelque prix à vos yeux, que je ne puis avoir aucune liaison avec les méchants. Je ne me suis point écarté de ces maximes dans ma jeunesse, quoique l'erreur soit plus pardonnable à cet âge ; puis-je les oublier sur mon déclin et changer ma conscience? Non, et si je suis capable d'offenser quelqu'un, ce n'est qu'en pleurant le cruel destin d'un ami qui fut le plus illustre de tous les hommes. Comptez que, si j'avais d'autres sentiments, je ne les désavouerais pas, et que je ne voudrais pas joindre à mes fautes la honte de la dissimulation.

Mais on me reproche encore d'avoir pris la direction des jeux que le jeune César a fait célébrer pour les victoires de son oncle. Je réponds que cet engagement n'a point de rapport aux devoirs publics : c'est une offre d'amitié que j'ai cru devoir au souvenir et à la gloire de mon amitié, et que je n'ai pu refuser aux instances d'un jeune héritier si digne de lui et de si grande espérance. Je suis venu souvent par honneur chez Antoine, qui est aujourd'hui consul : mais ceux môme qui m'accusent de ne pas aimer assez ma patrie, ne le voient- ils pas plus souvent que moi pour solliciter ou pour surprendre ses faveurs? Quelle est donc cette tyrannie? Quoi! lorsque jamais César n'a prétendu gêner mes démarches et me contraindre dans mes liaisons, ceux <jui m'ont si cruellement privé de mon ami croiront pouvoir, par leurs censures, m'empêcher de voir et d'aimer qui je voudrai? Mais je suis sans inquiétude : ma conduite suffira toujours pour réfuter leurs fausses imputations; j'ose môme dire que ceux à qui ma fidèle amitié pour César me rend odieux, préféreraient des amis comme moi à des amis qui leur ressemblent. Si rien ne s'oppose à mes désirs, j'irai passer tranquillement le

reste de mes jours dans l'île de Rhodes; mais si je suis retenu à Rome par quelque accident, la vie que j'y mènerai prouvera que mes vœux sont toujours pour la justice et le devoir. J'ai beaucoup d'obligation à Trébatius pour m'avoir fait connaître encore mieux votre âme vertueuse et bienveillante, et pour m'avoir donné de nouvelles raisons de respecter et de chérir celui que je me suis toujours fait un plaisir d'aimer. Portez-vous bien, et conservez-moi votre affection.

Sulpitius à Cicéron après la mort de Tullia.

J'ai ressenti toute la douleur dont je ne pouvais me défendre en apprenant la mort de votre chère Tullia, et j'ai regardé cette perte comme un malheur qui m'était commun avec vous. Si je m'étais trouvé à Rome, je me sérais fait un devoir de vous prouver la part sensible que j'ai prise à votre affliction. Je sais combien sont tristes et déplorables ces consolations de nos amis ou de nos parents, qui partagent eux-mômes nos souffrances, qui ne peuvent nous consoler sans verser de3 larmes, et qui ont besoin de ce môme soulagement qu'ils s'efforcent d'apporter à la douleur d'autrui. Je veux cependant vous écrire en peu de mots tout ce qui s'est présenté à mon esprit ; non que je n'aie bien pensé que les mômes réflexions pourraient se présenter au vôtre, mais parce que je me suis figuré que la violence de votre chagrin est capable de troubler votre attention.

Pourquoi donc vous livrer avec si peu de mesure à cette douleur domestique? Considérez comment la fortune nous a déjà traités : elle nous a privés de tout ce qui doit nous Être aussi cher que nos enfants ; de notre patrie, de notre gloire, de notre dignité, de tous nos honneurs. Après tant de pertes, quel mal pouvons-nous recevoir d'une disgrâce de plus? ou comment peut-il nous rester quelque sensibilité pour ce qui ne peut jamais égaler les malheurs que nous avons déjà ressentis? Est-ce le sort de votre fille que vous pleurez? Eh 1 corn-

ment ne faites-vous pas cette réflexion dont je suis souvent frappé, qu'on ne peut donner le nom de malheureux à ceux qui, dans le temps où nous sommes, ont payé le dernier tribut de la nature sans avoir eu beaucoup à souffrir dans la vie? Connaissez- vous quelque chose, dans les conjonctures présentes, qui ait pu faire aimer la vie à votre fille ? quels désirs, quelles espérances, quels projets de bonheur avait-elle à former? Était-ce de passer sa vie dans l'état du mariage avec quelque jeune homme d'un rang distingué ? Votre situation, sans doute, vous a donné le choix de ce qu'il y a de plus brillant dans la jeunesse romaine. Était-ce d'avoir des enfants dont le bonheur aurait fait sa joie, de les voir succéder un jour à la fortune de leur père, s'élever par degré à tous les honneurs de la République, et consacrer aux intérêts de leurs amis les nobles droits de la liberté ? Mais nommez-moi un seul de tous ces biens que nous n'ayons pas perdu avant de pouvoir les communiquer à nos enfants. C'est un malheur, direz-vous, de perdre une fille qu'on aime. J'en conviens : mais n'en est-ce pas un plus grand de souffrir to. les maux qui nous accablent aujourd'hui?

Je ne puis oublier une réflexion qui m'a beaucoup soulagé, et qui aura peut-être la même force pour diminuer votre affliction. A mon retour d'Asie, je faisais voile d'Égine vers iMégare, j'ai fixé les yeux sur les pays qui étaient autour de moi. Égine était derrière, Mégare devant, le Pirée à droite, Corinthe à ma gauche : toutes villes autrefois célèbres et florissantes, qui sont aujourd'hui renversées et presque ensevelies sous leurs ruines. A cette vue, je n'ai pu m'empôcher de tourner mes pensées sur moi-même : hélas ! disais-je, pauvres mortels, d'où vient l'amertume de nos plaintes, à la mort de nos amis, dont l'existence est naturellement si courte, tandis que nous voyons d'un seul coup d'oeil les cadavres de tant de villes fameuses étendues devant nous sans forme et sans vie? Ne te rendras-tu pas à la raison, Servius ? Croyez-moi, cette méditation m'a fortifié : faites-en l'essai sur vous-môme, et représentez-vous le môme spectacle. Tout à l'heure encore, combien • d'hommes illustres nous avons vus disparaître en un moment l Quelle destruction dans tout l'empire I Quels ravages dans

toutes les provinces ! Serez-vous donc si violemment ému de la perte d'une seule et faible femme, dont le sort, si nous n'en étions pas privés maintenant, était de mourir dans quelques années, puisqu'elle était mortelle ?

Rappelez de là votre esprit et votre pensée à des considérations plus dignes de votre caractère et de votre gloire. Votre fille n'a-t-elle pas vécu aussi longtemps que la vie pourrait mériter quelque estime, aussi longtemps que la République a vécu? N'a-t-elle pas vu son père préteur, consul, augure? N'a-t-elle pas été unie par les nœuds du mariage au plus noble de nos jeunes Romains? Elle a fait l'essai de presque tous les biens de ce monde, et elle a quitté la vie lorsque la République est tombée. Quel reproche peut-elle donc faire à la fortune? Et vous, de quoi pouvez-vous vous plaindre ? En un mot, souvenez-vous que vous êtes Cicéron; et que c'est de vous que le reste des hommes attend des conseils; et n'imitez pas ces mauvais médecins, qui ne peuvent se délivrer de leurs propres maux, tandis qu'ils font professsion de guérir ceux d'autrui : prenez pour vousmêmes les leçons que dans une conjoncture semblable vous donneriez à d'autres. Il n'y a point de si vive douleur que le temps n'en amène la fin : mais songez qu'il ne vous serait pas glorieux d'attendre du temps un remède que vous pouvez trouver dans votre sagesse. Que dis-je? S'il reste quelque sentiment après la mort, la tendresse même que votre fille avait pour vous doit vous faire juger qu'elle s'afflige de vous voir dans cet excès d'abattement. Faites-vous donc un effort en faveur d'ellemême, en faveur de vos amis qui gémissent de votre douleur, en faveur de votre patrie qui peut avoir besoin de vos secours, et que vous ne devez pas en priver. Ajoutez que dans un temps où la fortune nous impose la nécessité absolue de nous soumettre à notre situation, vous donneriez lieu de croire que vous pleurez moins la perte de votre fille que le malheur des circonstances et la victoire d'autrui. J'ai honte de vous en écrire davantage, ce serait me défier de votre prudence. Je ne ferai donc plus ici qu'une réflexion. Nous vous avons vu soutenir la prospérité avec noblesse, et votre modération vous a fait honneur, prouvez-nous aujourd'hui que vous êtes capable de supporter l'adversité avec la même constance, sans la regarder comme

un fardeau qui surpasse vos forces, de peur que cette qualité ne paraisse manquer à toutes vos vertus.

Quant à ce qui me regarde, lorsque j'apprendrai que votre esprit sera devenu plus tranquille, je vous informerai de nos affaires et de l'état de nos provinces. Adieu.

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