CICÉRON ORATEUR
Les anciens possédaient plus de cent vingt discours de Cicéron , il ne nous en reste que cinquante-six. Sous ce nom général de discours il faut comprendre les discours prononcés devant le peuple, les discours prononcés devant le sénat, et enfin les plaidoyers prononcés devant les tribunaux : c'est la vieille et excellente division intrc-
duite par Aristote des trois genres délibératif, démonstratif, judiciaire.
Comment ces discours nous ont-ils été conservés? Cicéron les écrivait, non pas avant de les prononcer, mais
peu de temps après (1). De plus il y avait des sténographes qui recueillaient la parole de l'orateur. Il revoyait lui-même le texte de la harangue improvisée, le modifiait en certains points, sans trop s'éloigner de la rédaction primitive, et après cette révision le publiait. On connaît l'histoire du plaidoyer pour Milon. Cicéron, intimidé par l'aspect inusité du forum et du tribunal entouré d'hommes armés, perdit une partie de son assurance, et Milon fut condamné. L'orateur prit sa revanche dans le silence du cabinet et écrivit le beau discours qu'il eut voulu prononcer devant les juges. Au temps de Quintilien les deux plaidoyers existaient encore. Des critiques modernes, et en particulier M. Mommsen, ont reproché à Cicéron la publication de ses œuvres oratoires. Le plaidoyer, le discours public sont faits pour ceux qui l'écoutent, et non pour les absents et la postérité. On ne parle point comme on écrit; le discours publié ne sera jamais la reproduction exacte du discours prononcé, ou celui-ci n'est qu'un discours appris par cœur, ce qui est détestable. Les grands orateurs de l'âge précédent, Antonius entre autres et Galba, ne publiaient point leurs discours. Il est certain cependant que Caton et Caius Gracchus revirent et publièrent les monuments de leur éloquence; et l'on ne voit pas pourquoi ce travail utile entre tous serait interdit à l'orateur. Il ne faut pas oublier
(1) Plerœque enim scribuntur orationes habitae jara, non ut habeaatur. (Brutus, 24, et Tuscul., IV, Vb.)
non plus que presque tous les discours prononcés soit devant le peuple, soit au sénat, soit môme devant les tribunaux, avaient un caractère politique, et pouvaient jusqu'à un certain point être considérés comme des manifestes : l'orateur appartenait au parti de la noblesse ou à celui du peuple ; il accusait des adversaires, défendait des amis politiques; il ne laissait pas échapper la moindre occasion de faire éclater ses sentiments; il se mettait souvent en scène, prenait le peuple pour juge de ses actes et de ses idées, faisait appel à ses passions, se désignait lui-même à ses suffrages. Ne voyons-nous pas encore aujourd'hui nos orateurs politiques publier les discours dont ils sont satisfaits? N'est-ce pas dans le but de s'adresser à un public moins restreint, et pour agir sur l'opinion? Mais ce qui est vraiment fort remarquable, c'est que les discours revus et publiés par Cicéron s'éloignaient fort peu du texte primitif. Quel orateur de nos jours serait capable d'une telle correction de langage, d'une telle élégance, et si soutenue? Que d'études préparatoires pour atteindre à une telle facilité ! On reconnaît ici l'homme qui ne passait pas un jour sans parler en public ou sans écrire, qui ne négligeait aucune des parties de l'art, augmentait chaque jour ses ressources, soit pour l'invention, soit pour rélocution, si bien qu'aucun sujet ne pouvait le surprendre, qu'il trouvait sans peine et les idées et les mots et l'arrangement des mots déterminé parles lois du nombre et de l'harmonie. Que celte constante préoccupation de la forme donne parfois à l'éloquence de Cicéron quelque chose d'apprêté ; qu'on souhaite plus de vivacité et d'imprévu , on ne peut le nier. Mais il faut accepter Cicéron tel qu'il est, comme le plus parfait modèle de ce que peuvent l'art, le travail
et un heureux naturel. D'autres ont eu des inspirations plus hautes, plus de feu ; mais ils ont manqué de mesure et de proportion ; leur langage est incorrect ou inexact. L'éloquence de Cicéron est toujours égale; aucune qualité ne lui manque, c'est un ensemble harmonieux. Il représente excellemment cette époque unique dans l'histoire d'un peuple où toutes les ressources des sujets, de l'art, de la langue, sont offertes à l'orateur. Avant lui, de beaux génies, mais peu d'art ; après lui, l'art seul subsiste, et l'éloquence, n'ayant plus de sujets dignes d'elle, devient artificielle et déclamatoire.
Plaidoyers de Cicéron.
Il y avait à Rome deux voies pour acquérir la faveur du peuple et parvenir aux plus hautes dignités de la république, la gloire militaire et l'éloquence. C'est à l'éloquence que Cicéron dut tous ses succès; et il put même s'écrier un moment dans un transport naïf de vanité : Cédant arma togœ, que les armes cèdent à la toge ! Il ne reconnut que trop à la fin de sa vie que la violence était le plus sûr moyen d'être le maître de l'État; mais pendant plus de trente ans il lutta, et non sans gloire, contre cette triste révolution qui se préparait. Il représenta dans la République la cause du droit, de la légalité, de la justice, qui allait être anéantie. Le politique était médiocre en lui, avons-nous dit ; mais l'orateur, ou, pour mieux rendre notre pensée, l'avocat était éminent.
Il n'y avait pas à proprement parler d'avocats à Rome , le mot advocatus désigne toute autre chose ; tout citoyen pouvait accuser ou défendre devant les tribunaux le premier venu. Un succès attirait naturellement l'attention
publique sur l'orateur; on venait implorer le secours de son éloquence; il était bientôt consul et célèbre. Aussi à peine avait-il atteint l'âge fixé par les lois, il briguait l'une après l'autre toutes les dignités de la république. Il lui était facile de faire connaître ses sentiments sur les affaires de l'État, d'arborer son drapeau, comme nous disons aujourd'hui. Le procès le plus insignifiant touchait toujours par quelque point à la politique. Cicéron débuta au barreau à 2o ans (672) ; c'était sous la dictature de Sylla. Comme tous les débutants, il se plaça nettement dans l'opposition. Il ne craignit pas d'attaquer en face une créature du dictateur, un certain Névius, protégé et défendu par un orateur comme Hortensius , un personnage consulaire, Philippe. Il gagna sa cause. L'année suivante, il défendit contre un affranchi du dictateur, Chrysogonus, Roscius d'Amérie, que Chrysogonus avait dépouillé de ses biens, et qu'il accusait en outre de parricide , afin d'en jouir en toute sécurité. Certains traits hardis ou trop spirituels, d'éloquentes protestations contre les misères du temps, la lâcheté et la terreur universelles , furent avidement accueillis par le public. Peut-être Cicéron crut-il prudent de se dérober aux dangers de son triomphe. En tout cas, peu de temps après, il fit un voyage en Grèce. Quand il revint à Rome, la faveur populaire le récompensa de son courage : il fut nommé questeur à l'unanimité. Il exerça sa charge en Sicile à Lilybée. Cinq ans plus tard (683), il est désigné édile ; et les Siciliens le chargent d'accuser Verrès, leur préteur, coupable des plus horribles vexations et du brigandage le plus effréné. 11 accepte. C'était, quoi qu'on en ait dit, un acte de courage. Verrès appartenait à l'aristocratie romaine
alors toute-puissante : il devait être détendu par le consul désigné qui n'était autre que le fameux Ilorlensius ; il avait pour lui les représentants des plus hautes familles de Rome, les Métellus et les Seipions, l'immense majorité du Sénat, intéressée à protéger un de ses membres, qui n'était peut-être pas plus coupable que tel ou tel préteur de province : de plus c'étaient les sénateurs euxmêmes, c'est-à-dire les amis, et jusqu'à un certain point les complices de Verrès, qui devaient le juger; et l'accusé était assez riche pour acheter ses juges, si cela était nécessaire. 11 avait môme eu l'impudence de l'annoncer en partant pour son gouvernement.
Une anal) se détaillée des six discours de Cicéron contre Verrès, n'est malheureusement pas possible ici, et je le regrette. Rien de plus instructif, rien de plus intéressantquele tableau de l'étatmoral de Rome à cette époque ; la violence, la fraude siégeant avec les juges, une conjuration universelle de tous les intérêts et de toutes les cupidités, le cynisme de l'iniquité. Cicéron ne put même obtenir sans une lutte énergique le droit de plaider pour les Siciliens. Un certain Cécilius, qui avait été questeur de Verrès, et qui était Sicilien d'origine, prétendit lui enlever l'honneur de porter la parole pour ses compatriotes; il n'avait d'autre but que de les trahir. Ce fut contre lui que Cicéron prononça son premier discours , afin de ne pas se laisser déposséder de la cause que les Siciliens avaient confiée à son honnêteté et à son talent (1). Ce premier plaidoyer porte le titre de Divinatio : les juges, après avoir entendu les deux compétiteurs , devaient deviner pour ainsi dire celui des deux qui était le plus capable de bien
(I) In Q. Cecilium Divinatio.
remplir ses fonctions d'accusateur. Cécilius écarté, Cicéron aborda résolument l'affaire. Les amis de Yerrès voulaient la traîner en longueur jusqu'à la fin de l'affiliée, époque où son défenseur Hortensius, consul désigné, entrerait en fonctions; pendant cet intervalle on subornerait des témoins, on achèterait des juges, on rendrait le procès à peu près impossible. Cicéron déjoua ces manœuvres. 11 partit pour la Sicile, recueillit en cinquante jours une foule de témoignages écrasants, revint à Rome armé de toutes pièces, força Hortensius d'interroger les témoins, se borna lui-même à ajouter quelques mots à leurs dépositions, accabla le coupable, son défenseur, ses amis, ses juges sous l'évidence des crimes, et coupa court aux intrigues qui se préparaient. La démonstration fut si complète, que Yerrès ne voulut pas attendre l'issue du procès, et se condamna lui-même à l'exil. Ainsi le plaidoyer contre Cécilius et la première action contre Verrès, voilà réellement les deux seuls discours prononcés dans le procès. Les cinq autres furent écrits par Cicéron après la fuite de Verrès, et publiés. A quoi bon, se demandera-t on, puisque le procès était gagné? Je n'oserais affirmer que le désir de faire connaître les crimes do Yerrès, ait déterminé Cicéron à composer à loisir dans le cabinet des plaidoyers qui ne devaient pas être prononcés. Avocat, écrivain plein de ressources, il ne put consentir à perdre une si belle occasion de montrer son esprit, son éloquence, et surtout ses sympathies pour l'ordre des chevaliers qui allait bientôt hériter des jugements enlevés aux sénateurs. Yoilà les mobiles auxquels il a obéi. L'artiste et le politique ambitieux ont voulu se satisfaire. Tous deux ont réussi pleinement. Peu de temps après ce procès scandaleux, les chevaliers suc-
cédèrentaux sénateurs [Lex Aurélia judtciaria, 684), Cicéron fut nommé édile, et devint l'ami de Pompée, alors déjà tout-puissant. Quant à l'avocat, il eut un succès qui dépassa toutes ses espérances. Jamais la vie privée et publique d'un homme ne fut interrogée, analysée, étalée, flétrie avec plus d'habileté, de hardiesse et de feu. Dans le premier discours de la seconde action (1), l'orateur rappelle les antécédents de Verrès, sa questure , sa lieutenance et sa préture à Rome : il monlre Verrès questeur du consul Carbon , volant la caisse militaire et passant dans le parti de Sylla ; trahissant ensuite Dolabella ; enlevant et outrageant une jeune fille libre, préludant déjà au pillage de la Sicile par des extorsions de tout genre, et notamment la spoliation d'un pupille. Quant à la préture, c'est-à-dire la manière dont Verrès rendait la justice à Rome, les détails fournis par Gicéron nous donnent une singulière idée de ce qu'étaient alors les tribunaux.
Après cette introduction , Cicéron passe à l'énumération des crimes commis par Verrès dans sa préture de Sicile. 11 les divise en quatre classes : 1° ses prévarications dans l'administration de la justice (2); 2° ses vols et ses concussions dans la perception des dîmes de blé (3); 3° ses vols commis contre les particuliers et contre les temples, notamment des vols de statues et d'objets d'art (4); 4° enfin les exécutions iniques et cruelles qu'il a commandées (5). Je ne puis entrer dans le détail de tous les méfaits de Verrès; et s'il fallait choi-
(1) In Verrem act. II, De prsetura urbana.
(2) In Verrem act. II, De jurisdictione siciliens!.
(3) Ibid.f De re frumentaria.
(4) Ibid., De signis.
(5) Ibid., De suppiiciis.
sir, auquel donner la préférence? Tout en admettant que Cicéron ait un peu chargé l'accusé, surtout l'accusé absent, qui ne devait ni ne pouvait se défendre, la part faite à l'hyperbole oratoire, Verres n'en sera pas moins un scélérat. Ce qui importe, c'est de bien comprendre comment un homme pouvait être amené à commettre naturellement, pour ainsi dire, et presque sans en avoir conscience, tant d'actes violents, despotiques, illégaux. Il y avait pius d'un Verres dans l'empire romain : la loi Calpurnia sur la concussion était violée tous les jours et impunément. Un préteur réunissait dans ses mains le pouvoir militaire, Yimperium, le pouvoir judiciaire, les finances, et enfin le pouvoir exécutif. Les provinces étaient livrées à sa merci ; elles n'avaient d'autre recours que de l'accuser devant les tribunaux romains, lorsqu'il était sorti de charge, si elles réussissaient à trouver un accusateur. Le préteur trouvait dans ses juges des gens qui avaient fait ou qui comptaient bien faire comme lui, et qui ne voulaient pas être inquiétés. Il fallait de plus réunir des témoins assez hardis pour déposer contre un magistrat romain et se désigner ainsi eux-mêmes à la haine de son successeur. Chose inouïe ! l'accusé trouvait plus aisément dans cette province qu'il avait saccagée , des hommes et des villes entières pour lui élever des statues, pour lui offrir des félicitations, des certificats publics de bonne et honnête gestion, que l'accusateur ne trouvait des malheureux assez osés pour lui faire connaître les iniquités dont ils avaient été victimes. Évidemment, une réforme dans l'administration des provinces était nécessaire : la justice, l'intérêt même de Rome l'exigeaient. Je dois avouer que Cicéron ne sut point envisager la question à ce point de vue : il fut exclusivement avocat, et jamais homme
politique. Il se borna 5 souhaiter plus de douceur et d'humanité chez les préteurs en général; il opposa aux exactions de Verrès la modération relative de tel ou tel gouverneur de province; il se livra à d'éloquents développements sur la majesté du peuple romain , sur les vertus des ancêtres, sur cette belle loi Calpurnia, sur les souffrances des Siciliens : il ne songea pas un seul instant à revendiquer pour eux et leurs frères en servitude quelques garanties plus sérieuses qu'une loi destinée à punir et non à empêcher les déprédations, et qui d'ailleurs était si rarement appliquée. A vrai dire, la question capitale du procès, à ses yeux, ce fut la composition des tribunaux romains, le droit déjuger rendu au moins en partie aux chevaliers, le sénat abaissé. Il était encore à ce moment l'adversaire du parti aristocratique, de ces hommes « que les bienfaits du peuple romain vont trouver pendant leur sommeil, et qui se croient d'une autre nature que les autres. » Quant à la Sicile, elle fut pour lui une occasion d'être hardi, habile, éloquent , d'attirer l'attention de Pompée, des chevaliers et du peuple; il ne sut pas agrandir son horizon, il se renferma dans Rome, et laissa prendre à d'autres le beau rôle de défenseurs sérieux des provinces. César ne se bornait pas à plaider pour elles; il leur faisait entrevoir l'affranchissement et le droit de cité, et il le leur donna à la fin. Aussi c'est par elles qu'il a vaincu Rome et le parti de Cicéron. Quant à la composition des Verrities, on sent un peu trop peut-être que c'est une œuvre de cabinet. L'énumération des crimes de Verrès ne comportait guère cette distribution didactique de chaque discours, ces longs exordes et ces péroraisons avec des apostrophes. La mise en œuvre manque de sobriété ; les simples dépositions des
témoins durent produire bien plus d'effet que les anecdotes triées avec soin par l'orateur, précédées d'un petit préambule pour attirer l'attention et suivies d'une récapitulation animée qui en reproduisait les principaux détails. L'esprit ne manque pas. Le goût de Verrès pour les objets d'art est agréablement dépeint. On voudrait plus de nerf et de concision ; l'effet serait plus saisissant. Mais Cicéron est naturellement abondant ( copiosus ) ; il aime l'amplification, parce qu'il a à son service une grande richesse de mots ; il n'a pas cet art achevé qui consiste à ne point paraître. Fénelon a bien raison de dire qu'il ne s'oublie jamais.
Par une inconséquence qui ne doit pas nous étonner, Cicéron défendit l'année suivante un préteur probablement aussi coupable que Verrès, Fontéius, qui avait gouverné pendant trois ans la Gaule Transalpine et le fit acquitter (1). Bien que le discours nous soit parvenu incomplet, on peut voir comment Cicéron traitait les Gaulois assez hardis pour accuser en justice leur spoliateur. M. Leclerc ne pardonné pas à l'orateur ses invectives et ses railleries contre nos aïeux, et il a cent fois raison. Je me borne à mentionner les plaidoyers pour Cécina , pour Cluentius, bien intéressants pourtant , comme peinture des moeurs du temps, et qui furent prononcés par Cicéron pendant sa préture ; le plaidoyer pour Rabirius, qui nous montre Cicéron dans le camp du parti aristocratique ; il venait d'être élevé au consulat. Ce n'est plus le jeune et
(l)Pro Fonteio (684); Pro Cectna (684); Pro Cluentio avito (688) ; Pro Ralnrio (690); Pro Murena (691); Pro Valerio Flacco (695); Pro Cornelio Sulla; Pro Licinio Archia (693); Pro Cœlio Rufo (696); Pro P. Sextio (698); Pro Cn. Plancio (699) ; Pro Comelto Balbo (699) ; Pro Rabirio hosthumo (701); Pro T. Annio Milone (702); Pro Marcello (707); Pro Ligario (707); ProDejotaro (708).
hardi avocat des premières années. 11 a moins de feu, moins d'éclat, plus d'habileté ; il en (allait et beaucoup
pour défendre contre SulpiciusRufus et Galon, un Muréna accusé de brigue ; il fallait plus que de l'habileté pour tourner en ridicule Caton, le plus honnête homme de ce temps, pour railler la noble science du droit dont Rufus était un des plus illustres représentants. Tristes et regrettables concessions aux intérêts de l'ambition et de la vanité! Il met alors en pratique, non plus la belle maxime de Caton sur l'orateur « Un /tomme de bien qui sait parler » ( \ ir bonus dicendi peritus), mais une théorie nouvelle qu'il exposa lui-même devant les juges d.'ms le procès de Cluentius. « Tous nos discours, dit-il, sont le langage de la cause et de la circonstance, non celui de l'homme et de l'orateur; car si la cause pouvait parler elle-même', on n'emprunterait pas le secours de la voix. » N'insistons pas sur un tel aveu. Cicéron ne l'a que trop justifié par ses actes. Ne relevons pas les nombreuses contradictions qui lui échappèrent; expliquonsles. Il y avait au fond de tous ces procès une question politique : Cicéron n'était d'aucun parti ; non qu'il fût indifférent, mais il était facile à tromper, et il se trompait aisément lui-même : l'exercice prolongé et triomphant de la profession d'avocat produit souvent chez des âmes honnêtes mais sans énergie cette sorte d'indifférence morale ; le ressort de la conscience est comme émoussé, à force d'avoir été tendu inutilement et dans tous les sens. La claire et nette appréciation du fait échappe ; on ne voit plus que la cause : la pure lumière de la vérité pâlit devant des yeux qui cherchent partout des arguments et ne cherchent que cela. Ajoutez l'enivrement d'orgueil que l'on éprouve, quand à force d'adresse
et d'éloquence on a réussi à faire absoudre un scélérat ! nul plus que Cicéron ne fut dupe de cette espèce d'illusion qui cache les faits pour ne laisser voir que les sophismes de la défense ; une fois à l'œuvre, on est soutenu par une sorle d'enthousiasme d'auteur ; on sent qu'on crée un autre homme que celui de l'accusation , qu'on crée d'autres faits, ou d'autres explications des faits; plus l'œuvre est difficile, plus on s'y acharne ; c'est une lutle entre la force brutale de la réalité et le génie de l'avocat. Quel encouragement à recommencer, si l'on a réussi une fois! Voilà le secret des nombreuses contradictions de Cicéron; il était convaincu que l'éloquence peut triompher de tout , et la sienne en particulier. De telles dispositions d'esprit, développées par la pratique, produisent un avocat d'une force incomparable ; la sévère morale ne saurait accepter et justifler ces tours de force, et l'homme qui se plaît à les exécuter, ne sera jamais un grand politique. Il lui manquera la première condition de toute action sérieuse sur les hommes et sur les événements, l'autorité.
Discours politiques.
Ses discours politiques sont encore des plaidoyers. Ici les défauts ordinaires de Cicéron sont plus choquant 0 . Un avocat peut et doit même s'enfermer dans la causb- Q'uest-ce qu'un homme d'État qui ne voit que le fait en question, et ne sait pas le rattacher au passé ou découvrir l'importance qu'il doit avoir dans l'avenir? La prévision, voilà ce qui manque le plus à Cicéron. Il est l'homme du moment. Toujours prêt sur toute question à prendre la parole, à faire admirer sa prodigieuse facilité, à présen-
ter des observations justes, habiles, éloquentes, il n'a pas cette vue nette des conséquences renfermées dans l'événement qui se présente. 11 n'apporte rien de nouveau dans une discussion importante : il en développe supérieurement l'objet actuel ; il la peint pour ainsi dire avec de riches couleurs ; mais il ne montre pas d'où elle vient et où elle va. — En un mot, il a toujours été en toute chose beaucoup plus frappé du côté extérieur, l'imagination dominait en lui ; il était prompt à l'enthousiasme, à l'admiration, à la colère. — On dirait que Salluste, son ennemi, pensait à lui quand il prêtait à César ce grave et noble exorde sur les conjurés de Gatilina : « Les hommes, qui délibèrent en temps de crise sur les affaires publiques, doivent être exempts de haine, de colère et d'amitié : l'esprit discerne avec peine la vérité quand ces passions le possèdent. »
Ses principaux discours sont des panégyriques ou des invectives; ce sont des modèles du genre démonstratit, non du genre délibératif. — Cela vient, comme je l'ai dit, de son impuissance à rattacher un fait à sa cause et à en prévoir les conséquences.
Les plus célèbres sont : le Discours pour la loi Manilia, qui proposait de décerner à Pompée des pouvoirs extraordinaires pour faire la guerre à Mithridate. L'orateur rencontrait en Catullus et en Hortensius des adversaires déclarés; ils comprenaient combien il était dangereux dans une république de déclarer hautement, qu'un seul homme pouvait soutenir la gloire du peuple, et de l'investir d'une autorité qui le mettait au-dessus des lois. — Cicéron réfuta cette opinion sage et patriotique
(iïPro lege Manilia (C88).
par des arguments d'une faiblesse déplorable: il ne vit pas que créer dans l'État un tel précédent, c'était justifier d'avance tout ambitieux qui aurait réussi à se rendre indispensable. Ce qui eût dû l'éclairer cependant, c'est l'empressement de César à appuyer la proposition de Manilius. Pompée lui frayait les voies à la domination; il lui en montrait même les moyens, l'intervention des tribuns. — On sait quel usage il en fit plus tard. Il y eut donc une grande imprévoyance delà part de Cicéron. Cette critique fondamentale établie, il faut admirer la brillante et complète exposition qu'il a faite de l'état de l'Asie à cette époque, des intérêts de tout genre, qui exigeaient que la guerre fût promplement terminée. Le panégyrique de Pompée, qui tient une trop grande place dans le discours, cette énumération complaisante de toutes ses qualités intellectuelles, guerrières et morales, prouvent plus d'habileté oratoire que de discernement. Le style est d'un coloris un peu forcé, mais d'une riche venue. Cicéron débutait aux rostres; il était en grande toilette.
De graves difficultés se présentèrent sous son consulat il sauva Rome de Calilina, et il empêcha l'adoption de la loi agraire proposée par le tribun Rullus. — Parlons d'abord de la loi agraire.
C'était un principe du droit romain qu'il n'y avait pa de prescription contre l'État (1). Le territoire public [ager publicus) pouvait être cédé suivant certaines conditions à des particuliers, mais il ne pouvait jamais être aliéné. Les lois agraires étaient donc jus! es en principe, puisqu'elles se fondaient sur l'inaliénabilité du domaine pu-
(!) Jutï9 periti negant illnd solum quod populi romani esse cœpit ullo modo usucapi a quopiam mortalium possc.
blic, pour en réclamer le retour à l'Etat, et par suite la cession, suivant telle ou telle condition, à des particuliers. Il y avait donc deux questions à examiner: la première était le maintien des droits de l'État: celle-là ne pouvait être douteuse, puisque, contre l'État, il n'y avait pas de prescription ; la seconde était l'opportunité de la reprise réclamée au nom de l'État, et les moyens proposés pour disposer en faveur des particuliers du domaine public. Cette distinction est capitale. Si on l'oublie, on ne comprend rien aux lois agraires en général et à celle de Rullus en particulier.
Rullus proposa sa loi quelques jours avant que Cicéron entrât en fonctions comme consul. Le peuple de Rome était alors fort misérable ; la forte race des petits propriétaires qui avaient conquis le monde, avait disparu: on n'avait plus à sa place qu'une plèbe mendiante, oisive, turbulente, qui vivait de viles industries, de distributions de blé et de la vente de ses suffrages. Le domaine public, qui était immense, eût amplement suffi à la nourriture de cette tourbe indigente et dangereuse. On eût créé des colonies et expédié au loin ces prétendus citoyens qui vivaient de l'émeute et ne songeaient qu'à se vendre au plus offrant et au plus audacieux. — La proposition de Rullus était donc sage, politique, utile à l'État, de plus elle était fondée en droit. — Mais, comment reprendre à ceux qui en étaient détenteurs les terres publiques? Comment en opérer la distribution? Ici se présentaient de graves difficultés ; Rullus et ses amis ne surent pas les conjurer. Ils proposèrent l'établissement d'un décemvirat avec pouvoir absolu pendant cinq ans sur tous les domaines de la république; ces décemvirs les distribueraient à leur gré, vendraient, achèteraient, indemniseraient à leur gré,
établiraient des colonies, en un mot disposeraient en maîtres de toute la richesse publique.
Ce fut cette partie de la loi que Cicéron attaqua. C'était chose facile. Rullus et ses parents se mettaient au nombre des décemvirs ; étaient-ils tout à fait désintéressés? Quel pouvoir énorme ils réclamaient! Ne seraient-ils pas de véritables rois? Le peuple romain souffrirait-il une telle usurpation? On voit d'ici les développements oratoires sur ce thème banal. — La loi organique était mauvaise, soit, impraticable, soit ; mais le principe de la loi était excellent; je dirai plus, la loi était opportune. Cicéron est bien forcé de le reconnaître dans la première partie de son discours. « Je suis un consul ami du peuple, » se plaît-il à répéter sans cesse. Il chante les louanges des Gracques, « ces excellents ci- « toyens, si dévoués au peuple, si sages, si avisés, et qui « ont réglé si bien plusieurs parties de l'administra- « tion. » Mais après cette belle profession de foi, il bat en brèche l'un après l'autre tous les articles de la loi et n'en laisse subsister aucun. Son argumentation est spécieuse, habile, spirituelle, souvent mordante: elle a un air patriotique fait pour abuser; la démonstration s'annonce, se développe, se poursuit avec une force toujours croissante. La proposition de Rullus est détruite de fond en comble. L'avocat a gagné son procès. Mais le principe de la loi, qu'est-il devenu? Il a disparu avec la loi elle-même. Il a été escamoté. Que d'esprit et d'éloquence pour ne pas voir et ne pas laisser voir la vérité! Cicéron, chose incroyable, soutint deux ans plus tard une loi analogue à celle de Rullus ; mais elle était proposée par une créature de Pompée, Flavius. Il la soutint, parce qu'elle avait l'avantage de débarrasser
Rome de cette tourbe dangereuse d'affamés, qu'il appelle la sentine de la ville (sentinam urbis exhauriri). La loi de Rullus ne produisait-elle pas le même effet? C'est pitié que d'entendre Cicéron dire 5 cette populace: «Ne « vous laissez pas déporter dans les colonies ; conservez « précieusement le pouvoir, la liberté, les suffrages, la « majesté, la ville môme, le forum, les jeux, les jours « de fête et tous vos autres avantages. » Ceux qu'il voulut garder à Rome, il les retrouva bientôt autour de Catilina, puis autour de Clodius, de César et d'Antoine.
Les Catilinaires sont plus connues; j'y insisterai peu. M. Mommsen ne veut pas admettre que Cicéron ait sauvé la république: les contemporains furent cependant unanimes à le reconnaître, et ils devaient être assez bons juges de la question. Salluste lui-même, si peu favorable à Cicéron, ne peut nier cependant que l'État ne lui doive son salut. M. Mommsen reproche au consul des hésitations sans fin: il n'hésita que sur un point, le supplice sans jugement des conjurés. Même après le discours de Silanus et celui de Calon, qui emportèrent la majorité, il eut encore quelques scrupules sur la légalité de l'exécution : il s'y décida enfin, comme à un acte indispensable, mais qu'il regrettait. On sait que plus tard ce fut le prétexte dont se servit Clodius pour le faire exiler. Mais ce point excepté, il se montra courageux, résolu, prévoyant et grand citoyen. J'ajoute même que sa conduite fut supérieure à son langage. Des quatre Catilinaires, la première et la quatrième furent prononcées devant le sénat, la seconde et la troisième devant le peuple. Certains critiques allemands contestent l'authenticité de la seconde et même de la quatrième; il est difficile de se rendre
à leurs raisons. La première Catilinaire, si célèbre par l'exorde, Quousque tandem abutere, Catilina y patientia nostra, est une magnifique explosion d'indignation et de mépris. Œuvre oratoire admirable, on n'en voit pas bien le but au point de vue politique. A quoi bon dire à un conspirateur qu'il a tort de conspirer, qu'on le surveille, qu'on sait ce qu'il a fait, ce qu'il compte faire. Mais Cicéron, homme d'imagination et de vive sensibilité, ne put contenir en lui les colères allumées par tant d'audace. Il fallait qu'il s'épanchât. Envisagée ainsi, cette première Catilinaire est un chef-d'œuvre. La seconde est plus mêlée. Cicéron rend compte au peuple du départ de Catilina et de l'état de la conjuration qui subsiste, à Rome même. Elle renferme une fort remarquable peinture des diverses classes de conjurés; c'est un exposé historique intéressant de l'état moral de Rome à cette époque. — La troisième est le récit de la découverte des intelligences que les conjurés avaient pratiquées avec les Allobroges. — La quatrième, la plus remarquable de toutes, est la discussion animée des opinions émises dans le sénat par Silanus et par César, relativement aux conjurés jetés en prison. — Une grande mesure et une fermeté réelle, voilà le caractère de ce discours. Peut-être n'eût-il pas forcé les suffrages; peut-être les paroles prononcées ensuite par Caton, produisirent-elles plus d'effet ; mais Cicéron avait ouvert la voie , et Caton n'eut qu'à accentuer un peu plus énergiquement les arguments de l'orateur qui l'avait précédé. On voudrait retrancher des Catilinaires ces longs et fatigants éloges que Cicéron se décerne à lui-même. Ils y tiennent beaucoup trop de place.
Je ne parlerai point des discours politiques relatifs à
l'exil de Cicéron et à son retour : ce sont à vrai dire des plaidoyers pour lui-même (1). Le discours relatif aux provinces consulaires (de Provinciis consularibus^ 698) est un triste monument de l'inconséquence de Cicéron . Il est divisé en deux parties : dans la première, il invective de la manière la plus violente Gabinius et Pison et demande qu'ils soient rappelés de leurs provinces (la Macédoine et la Syrie) ; dans la seconde, il combat les orateurs qui s'opposent à ce que César soit maintenu dans son commandement des Gaules. Il fait un magnifique éloge de César, et prouve une fois de plus combien le sens politique lui faisait défaut. Il y a dans sa manière d'envisager ces graves questions une naïveté honnête qui confond. Pourquoi rappeler Gabinius et Pison? Parce que ce ne sont pas des gens de bien. Pourquoi proroger les pouvoirs de César? Parce que c'est un grand homme. Il comprit plus tard, trop tard, son erreur et chercha à l'expliquer, sans y parvenir.
Cicéron donna lui-même le nom de Philippiques h quatorze discours prononcés devant le sénat et devant le peuple contre Antoine (2), pendant les années 709 et 710. C'est le dernier monument de l'éloquence de Cicéron. Ces Philippiques ne ressemblent à celles de Démosthène que par le titre. L'ennemi que combat Cicéron n'est point un barbare, un étranger qui médite la conquête de la patrie ; c'est le lieutenant et l'instrument de César, un homme d'action sans scrupules, que les désor-
(1) Post reditum ad quirites, Post reditum fn senatu, Prodo mo sua ad Pontiftces, De aruspicum responsis,
(2) In Antonium oraUones quatuordecim (709-7 10).
C1CÉR0N. 317
drcs et l'anarchie de la république encouragent peu à peu à se promettre la succession de son maître. Dans celte période de confusion qui s'étendit de la mort de César au triumvirat, Cicéron fut l'âme du sénat. Toutes les résolutions qui furent prises, tous les décrets qui furent portés, c'est lui qui les inspira et les dirigea. C'est dire assez qu'il n'y eut ni unité ni suite dans la direction des affaires. Le sénat semblait avoir toute l'autorité comme autrefois ; mais la véritable force était dans les armées qui étaient nombreuses et obéissaient à différents chels. Antoine en avait une, le jeune César en avait une autre. Décimus Brutus, Marcus Brutus et Cassius, les consuls Hirlius et Pansa commandaient aussi à des légions. Qu'importaient les décrets du Sénat, s'il n'avait pas la force de les faire exécuter? A quoi bon déclarer Antoine ennemi de la république, si ses soldats lui restent fidèles et lui conservent une position redoutable ? Cicéron ne sut pas dominer cette situation ; et je ne sais s'il était possible de le faire.
La cause de la liberté et de la légalité était évidemment perdue : ses derniers défenseurs au dehors, Brutus et Cassius, étaient hésitants et n'avaient que des forces insuffisantes ; au dedans, les habiles se préparaient une délection lucrative. Ce sera l'honneur de Cicéron d'être resté fidèle à l'État, que tous s'apprêtaient à trahir. On sait d'ailleurs qu'il expia par la mort sa courageuse résistance aux envahissements d'un Antoine, le plus méprisable des hommes. Mais quelle lecture affligeante que celle des Philippiques ! C'est bien en cette circonstance que Cicéron se paye de mots. Le sol se dérobe sous lui ; les déceptions se succèdent ; quelques succès sans importance sont bientôt suivis des symptômes les plus alarmants ;
l'orateur passe de la confiance au découragement; il loue les morts ; il essaye de stimuler les vivants : les faits les plus ordinaires acquièrent tout à coup une importance
capitale à ses yeux : comme dans une tempête les passagers interrogent avec angoisse les plus légères variations dans le temps. Des illusions naïves sur les événements et sur les hommes; une confiance absolue et bien mal récompensée en ce jeune César qui sut tromper tout le monde ; et par-dessus tout une haine et un mépris inexprimables contre Antoine : voilà les sentiments et les idées qui remplissent ces discours. Ce sont les expansions éloquentes des dernières craintes et des dernières espérances de Cicéron ; c'est aussi le dernier monument de la liberté de la parole à Rome. La seconde Philippique, que Juvénal appelle divine, est le plus curieux modèle que nous ait laissé l'antiquité de l'invective personnelle.
Je crois avoir suffisamment indiqué les caractères généraux de l'éloquence de Cicéron. Elle nous semble aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, un peu verbeuse. Et j'ose dire que nous avons tort. Un orateur moderne qui imiterait les procédés de Cicéron, fatiguerait et serait invité à hâter le pas : cela prouve seulement que nous sommes devenus plus économes de notre temps et insensibles aux belles constructions d'un art savant. Tels n'étaient point les anciens. Ils suivaient sans effort et avec un plaisir intini les développements magnifiques des idées les plus simples, présentées dans tout leur jour, avec la plus riche abondance de preuves, dans des termes choisis, élégants et harmonieux. Jamais préteur n'eût dit à un avocat comme les présidents de nos jours : au fait ! Le fait, c'était la cause tout entière, telle que la comprenait et voulait l'exposer l'orateur. Et que l'on ne s'ima-
gine pas pour cela, que ces longs plaidoyers, où le lieu commun tenait souvent un grande place, fussent sans action sur les âmes. Jamais l'éloquence ne remporta de plus beaux triomphes qu'à celte époque. À la suite de ces lentes et savantes périodes, de ces amplifications splendides, et à notre sens,oiseuses, il y avaitdes larmes, des acclamations, des enivrements populaires. C'est que l'orateur ne jetait pas dans son discours cinq ou six traits brillants, ou quelque mouvement imprévu destiné à un succès de surprise : dès les premiers mots il s'emparait doucement de l'esprit de l'auditeur, le menait sans crise violente, de déductions en déductions, réchauffait insensiblement en lui présentant sans cesse et sous toutes ses faces une vérité qu'il voulait faire accepter, jusqu'à ce que de tous ces détails, de tous ces raisonnements, enchaînés les uns aux autres et se faisant mutuellement valoir, la conviction éclatât enfin irrésistible. Nul n'a possédé cet art à un plus haut degré que Cicéron; on peut même dire qu'il en a parfois abusé. Toutes les circonstances ne demandent pas cette abondance de langage et ce luxe d'arguments; mais il ne pouvait se résigner à laisser perdre pour ainsi dire l'opulence qu'il se sentait. Il parle souvent de ce fleuve du discours [flmnm orationis) qui doit couler des lèvres de l'orateur; c'est bien l'image qui rend le mieux le caractère de son éloquence. Elle coule aisée, harmonieuse, riche, d'un mouvement uniforme, mais puissant par sa continuité. Cette lenteur méthodique n'avait rien de choquant alors : il arrivait souvent que la même cause était plaidée par deux, trois, quatre et jusqu'à six orateurs différents; et tous étaient écoutés avec le môme intérêt. Parfois ils se partageaient entre eux les diverses parties du plaidoyer: l'un prenait l'exorde, l'autre la narration, un
troisième la confirmation, ou la péroraison. C'est celte partie don!. Cicéron était ordinairement chargé. 11 excel- ' t ^Jaii à rèsumér les arguments, à les présehter^condensés i a et sous une forme animée et dramatique.^
Cependant, il y eut, môme parmi ses contemporains, des critiques assez délicats pour lui reprocher ce qui leur semblait le plus grand des défauts, un manque d'atticisme. Tacite 'semble être de cet avi>, mais Quintilien n'admet pas ce reproche. Cicéron y fut fort sensible, et il s'en défendit avec une grande chaleur. Lui, le discipl des Grecs, l'admirateur et le traduei :n \ issionné tleifee-i mostbèiie, il ne serait pas un Atlique ! L'atticisme serait' donc la sécheresse, et pour tout dire, une sort • d'impuissance à produire une impression profonde sur la multitude! \d \; : <L&
Les Atliques représentés par M. Dru tus, Licinius Calvus et A^iuius Pollion, avaient raison: Cicéron n'est
pas un Attique; il avait tort de piVa ( >ii,lr^^b$ titre. L'atti-
eisme, ce charme indéfinissable qui émane de la sobriété sans sécheresse, d'un éclat tempéré qui n'éblouit point , les^yeux, d'une harmonie sans aflectation^tTune mesure exacte et exquise en tout, il ne le possédait point. Il n'était pas non plus un Asiatique, c'est-j^Oire, un parleur vulgaire et d'une abondance*plate oriïmpouUta (1). Son éloquence tient le milieu entre ces deux formes, et par là elle est éminemment romaine\et originale. Cicéron est le premier des écrivains du siècle d'Auguste. Il les annonce ; Virgile et Horace se frayeront une route entre Pindare et Homère d'une pajrt, c'est-à-dire, les purs génies iecs e les Alexandrins de l'autre. Cicéron placé entre l'atticism e
que nul Romain ne put jamais atteindre,- et Tasiaticisme, qui était un défaut, représente excellemment ce tempé- i rament sage qui est le caractère du génie romain f
l'IllLO^OPnii: DE CICERON.
La philosophie romaine avant Cicéron.
Cicéron est le premier des auteurs romains qui ait composé dans la -langue nationale des ouvrages de philosophie. Il en est fier, mais il faut bien le reconnaître, il .semble en même temps s'excuser d'avoir consacré à de "telles occupations une partie de ses loisirs. Parmi ses contemporains, les uns ne pouvaient admettre en aucune façon qu'on s'adonnât à la philosophie; d'autres voulaient qu'on ne le lit qu'avec um3 certaine mesure, et sans y jÇpnsacrer trop de temps el d'étude. D'autres enfin, mé- J prisant les lettres latines, préféraient lire les ouvrages des Grecs sur ces matières ; je ne parle pas de ceux qui trouvaient indigne d'un consulaire une étude aussi futile (1). «Aussi jusqu'à nos jours, dit Cicéron, la philosophie a été négligée , et n'a reçu des lettres latines aucune illustration. » Quanta lui, il est convaincu que si les Romains avaient voulu s'adonner à la philosophie, ils y auraient réussi aussi bien que les Grecs : n'ont-ils pas rivalisé heureusement avec ceux-ci dans la poésie et dans l'éloquence? C'est une illusion du patriotisme. Le goût des spéculations Mpapnhiqùes,^u, jpou^mieux dire, l'amour de la philosophie^j^uj^elle^èmls^tait absolument étranger aux
Romains. C'étaient avant tout des hommes d'action et des esprils positifs. Tels ils restèrent pendant les six premiers
siècles, incapables, je ne dis pas de résoudre, mais d'imaginer même un seul des problèmes qui sont l'objet de la philosophie. Ils n'eurent l'idée de celte science que le jour où des Grecs leur en parlèrent. Quand ils en connurent le but, quand ils virent ces étrangers, dont toute la vie se consumait dans une élude qui n'avait pas empêché la ruine de leur patrie, et ne leur rapporlait rien à euxmêmes qu'un maigre salaire payé à des oisifs par d'autres oisifs, ils méprisèrent ce qu'on leur fit connaitre, et ceux qui le leur firent connaître. Voilà les vrais sentimens des contemporains de Calon le Censeur. Le Sénat, qui représente fidèlement alors l'opinion publique, chasse de Rome, en 593, les trois philosophes députés par Athènes, Carnéade, Diogène et Critolaus. Au milieu du siècle suivant, il renouvelle la même expulsion. Nous verrons Domilien retourner sur ce point aux anciennes traditions de Rome républicaine. Il y eut donc à presque toutes les époques une sorte d'antipathie nationale contre la philosophie, et surtout contre les philosophes de profession : ceux-ci, pour la plupart exilés, pauvres, vivant de leur enseignement, n'étaient pas faits pour donner aux Romains une haute idée de la science qu'ils professaient. Mais il y eut toujours, chez les Romains, une certaine hypocrisie politique. Les sénateurs ne voulaient point que le peuple et la jeunesse s'adonnassent à des études qui absorbent toute l'activité intellectuelle, font aimer et rechercher le loisir, et produisent une certaine indifférence pour les choses de la vie réelle ; mais ils comprirent bientôt aussi qu'il était interdit à un homme vraiment digne de ce nom, de rester absolument étranger à
une science si importante. Ils volaient donc au Sénat avec Caton le renvoi des philosophes grecs; mais, rentrés chez eux, ils se mettaient à lire Aristote, Platon, Épieure, Zénon. Ils interdisaient aux philosophes grecs l'enseignement public delà philosophie; mais ils les appelaient chez eux, se faisaient instruire par eux, les emmenaient avec eux dans leurs expéditions. Caton lui-même, cet implacable ennemi des Grecs, étudiait leur langue et leur philosophie. Quant à des hommes comme P. Scipion l'Africain, Lélius, Furius, des jurisconsultes comme Q. Elius Tubéron et Mucius Scévola, ils s'avouaient hautement les disciples des stoïciens Panélius et Diogène de Babylone. J'ai montré dans le poète Lueilius, leur contemporain, des ressouvenirs manifestes de la doctrine du Portique. Ce fut en effet le stoïcisme qui pénétra d'abord à Rome, et qui à toutes les époques exerça sur les Romains la plus profonde influence. Mais les autres doctrines ne tardèrent pas à s'introduire aussi à Rome, et y eurent des disciples. Après la prise d'Athènes par Sylla (667), les écrits dAristote furent apportés à Rome; Lucullus réunit une vaste bibliothèque , où étaient déposés les monuments de la philosophie grecque. En même temps, les Romains virent arriver dans leur ville les représentants des principales écoles de la Grèce. Il ne fut plus permis à un Romain lettré d'ignorer une science que tant de maîtres et d'ouvrages mettaient à la portée de tous. Aussi voyons-nous que parmi les contemporains de Cicéron, pas un seul ne resta étranger aux études philosophiques. Chacun d'eux s'attacha, suivant les tendances de son caractère, à telle ou telle secte; Lucullus à la nouvelle académie, ainsi que ' M. Junius, Bruluset Varron. Lucrèce, Atticus, Cassius, Velléius, Torquatus, furent épicuriens. Les jurisconsulte*
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Q. Mucius Scévola, Servius Suipicius Rufus, Tubéron, Caton, furent stoïciens. Il y eut même une sorte de pythagoricien, Nigidius Figulus, et un péripatéticien,M. Pupius Pison.
Mais on se tromperait singulièrement, si l'on voyait dans ces personnages distingués des philosophes proprement dits. Pour eux, la philosophie était la marque d'une haute culture intellectuelle, une sorte de distinction ou de luxe qu'ils voulaient posséder, mais dont ils ne voulaient pas être les esclaves. C'était pour eux un magnifique domaine, qu'on est heureux de posséder, mais qu'on ne laboure pas. De telles études leur plaisaient, mais à condition d'être une distraction, non un labeur. Ils les envisageaient surtout comme un utile auxiliaire pour l'éloquence, une source abondante de beaux développements; aussi réduisaient-ils volontiers toute la philosophie à la morale; et en cela ils suivaient l'exemple que leur donnaient leurs maîtres, les derniers héritiers des écoles de Platon, de Zénon et d'Épicure; ils exagéraient même cette tendance, en faisant prédominer dans l'étude même de la morale le côté pratique, les applications immédiates, en la bornant presque à n'être plus qu'un manuel à l'usage du citoyen et de l'homme. Même restreinte ainsi, la philosophie n'était jamais pour eux qu'un passetemps. Ils s'y adonnaient particulièrement, quand l'exercice des devoirs de la vie publique leur était interdit; c'était alors la consolation et le refuge. Comment une science réduite à tenir si peu de place dans la vie et dans l'estime des Romains, aurait-elle inspiré des œuvres sérieuses et originales? Parmi les contemporains de Cicéron, un certain Amafinius, parfaitement inconnu d'ailleurs, composa un ouvrage sur l'Epicurisme, dont Cicéron
en parle qu'avec mépris. M. Brutus écrivit un traité Sur la vertu, qui n'était qu'une amplification oratoire comme le traité Sur la gloire , de Cicéron. Le docte Varron résuma les opinions des philosophes anciens sur le souverain bien. Aucun de ces ouvrages n'avait un caractère vraiment scientifique ; ils sont perdus pour nous.
Cicéron parut, et ne fit pas autrement que ses contemporains; seulement il le fit avec plus d'éclat, dans un meilleur style; et il toucha à un plus grand nombre de sujets. Dans sa jeunesse, il étudia la philosophie, parce qu'elle lui parut une puissante auxiliaire de l'éloquence ; mais il ne se résolut à composer des ouvrages philosophiques que dans les dernières années de sa vie, c'est-àdire dans des circonstances où il ne pouvait trouver un autre emploi de ses loisirs. Il vit dans ce travail un passetemps et une consolation; il composa sur des matières philosophiques une suite de discours ou plaidoyers qu'il eût mieux aimé débiter au Forum, au Sénat, ou devant les tribunaux. Toutes ses préfaces sont pleines des plaintes les plus éloquentes à ce sujet. Les misères du temps qu'un- homme comme lui devait sentir plus vivement qu'aucun autre, les préoccupations douloureuses qui en étaient la suite, la nécessité de préparer son âme aux plus extrêmes périls : voilà la première origine des ouvrages philosophiques de Cicéron. Ce sont entre tous des ouvrages de circonstance. Inquiet, abattu, malade d'esprit, il va demander à la sagesse antique les remèdes de l'âme et la force dont il a besoin.
Dans sa jeunesse, il étudia d'abord Tépicurisme : tout Romain dépendait des premiers maîtres qui s'offraient à lui ; et il est certain que cette doctrine avait alors de fort nombreux représentants, puisque les premiers écrits
philosophiques des Romains, ceux d'Amafinius, de Catius, ai le poème de Lucrèce, sont des expositions de l'épi- ©urisme. Cicéron fut l'élève de Phèdre et de Zénon, $ous deux épicuriens. Plus tard Philon l'académicien, Antiochus d'Ascalon, et les stoïciens Diodote et Posidonius furent tour à tour ou simultanément ses instituteurs. A l'exemple de ses compatriotes, il ne s'attacha exclusivement à aucune secte, il fut éclectique. Cependant ses préférences furent pour la nouvelle Académie. La doctrine du probabilisme et du vraisemblable convenait parfaitement à un avocat. D'un autre côté, le stoïcisme, par son élévation morale, devait avoir prise sur une âme profondément honnête. De ce mélange de doctrines se compose ce qu'on est convenu d'appeler la philosophie de Cicéron (1). D'une originalité médiocre, elle avait cependant un grand prix aux yeux de ses contemporains : elle les instruisait en les forçant à réfléchir et à comparer les diverses solutions données, par les écoles ' anciennes, aux problèmes les plus importants de la destinée humaine, elle les charmait par les agréments et l'éloquence du style, et enfin elle les consolait, et entretenait dans leurs âmes les nobles sentiments et le courage qui fait mépriser les maux extérieurs. Combien d'œuvres plus savantes et plus profondes n'ont jamais eu et n'auront jamais cette salutaire influence ! Voici la liste de ses ouvrages.
Le premier en date est de l'année 700. C'est le traité sur la République (2), ou sur le gouvernement, en six
(1) Pour plus de détails, consulter Becker, Histoire de la Philosophie, t. IV, et les mémoires de Gautier de Sibert {Acad. des Inscriptions, t,XLI,XUU et XL VI.
(t) De republica libri sex ad Atticum (a. u. 700).
livres, adressé à Atticus. C'est un dialogue dont les interlocuteurs sont le jeune Scipion, Lélius, Manilius Philus, Tubéron, Mucius Scévola, C. Fannius, conversant ensemble vers l'année 625 sur la constitution et le gouvernement de la République, quelques années avant la grande - révolution essayée par les Gracques. Jusqu'en 1814, on ne connaissait de cet important ouvrage que la conclusion conservée par Macrobe sous le titre de Songe de Scipion, et quelques passages fort courts cités par saint Augustin, Lactance et des grammairiens. Le savant Angelo Mai découvrit sur un manuscrit palimpseste des commentaires de saint Augustin sur les psaumes, une partie du texte effacé du traité de la République. Malgré ces restitutions, l'ouvrage est encore bien défectueux : des livres entiers sont si mutilés que c'est à peine si l'on peut reconnaître le plan complet de l'ouvrage. Les contemporains, l'antiquité tout entière, les Pères de l'Église eux-mêmes en faisaient le plus grand cas ; Cicéron n'en parle qu'avec une prédilection marquée ; il n'est pas loin de croire avec ses amis et ses flatteurs qu'il a enfin réussi à surpasser les Grecs, et que sa République est bien supérieure à celle de Platon et au traité d'Aristote sur la politique. C'est là une illusion naïve . Ce qui faisait aux yeux des contemporains de Cicéron et de Cicéron lui-môme le mérite supérieur de cet ouvrage est justement ce qui en fait la faiblesse. On s'imaginait qu'un Romain devait écrire beaucoup mieux sur un tel sujet qu'un Grec, parce que Rome était plus puissante que n'avait jamais été Athènes. Cieéron en particulier, Cicéron qui avait été consul, ne devait-il pas avoir des lumières particulières, fruit de l'expérience qui manquait absolument à Platon et à
Aristote? Enfin on se disait : La république de Platon est une utopie ; le sens du réel manque absolument à ces rêveurs de la Grèce ; la politique d'Aristote est une sèche analyse des diverses formes de gouvernement. Combien ces deux ouvrages pâlissent auprès de la République de Cicéron, qui est à la tois philosophique et didactique, qui unit dans une sage proportion l'idéal qui existe seul chez Platon, et le réel qui existe seul chez Aristote ! — On retrouve en effet dans Cicéron la lameuse théorie platonicienne de la justice, sur laquelle est fondé tout le traité de la république ; mais le philosophe latin a réduit le principe fécond à un développement oratoire. Chez lui, aussi, on retrouve le songe d'Herr l'Arménien, cette vision éclatante des merveilles de l'autre vie ; mais combien l'horizon s'est rétréci ! Le songe de Scipion, un des morceaux les plus parfaits qu'ait écrits Cicéron, est un hors-d'œuvre imité du grec et habillé à la romaine. Quant à Aristote, il n'est pas difficile non plus de signaler les nombreux emprunts que Cicéron lui a faits. La description des trois formes de constitutions pures, la démocratie, l'aristocratie, la royauté ; l'analyse des constitutions mélangées, les principes propres à chacune des formes de gouvernement, et enfin la théorie de l'esclavage, ne lui appartiennent pas en propre.. Ainsi et la partie dogmatique et la partie technique sont des imitations de la Grèce. Mais ce qui taisait aux: yeux des contemporains l'originalité et la supériorité de l'ouvrage, c'est la place considérable qu'y tenait Rome. Cicéron en effet avait pris comme idéal de tout gouvernement la constitution romaine, non point telle qu'elle existait de son temps, déjà altérée dans son principe, et penchant visiblement vers une monarchie
militaire, mais telle que Pavaient établie les Catons, les Scipions, les Fabius : elle lui apparaissait comme un heureux mélange des trois formes de gouvernement, l'aristocratique, le démocratique, le monarchique. Les consuls représentaient la monarchie, tempérée par la courte durée des fonctions; le sénat représentait l'aristocratie, et le peuple représentait la démocratie. Les pouvoirs et les attributions des trois ordres étaient si sagement définis ; il y avait un équilibre si heureux entre ces forces différentes et non contraires, que Cicéron s'abstenait de chercher la république idéale qu'avait imaginée Platon, et il avait sur Aristote cette supériorité qu'il pouvait conclure en disant: J'ai trouvé la forme de gouvernement la plus parfaite, ce que le Stagyrite n'eût jamais osé taire. Yoilà ce qui constitue l'originalité de ce traité. C'est une œuvre essentiellement romaine ; et il n'est pas étonnant qu'elle ait excité une telle admiration. La légitimité des conquêtes de Rome démontrée à des Romains, l'éloge des institutions nationales, la glorification des traditions de la patrie, tout cela était bien fait pour plaire à des contemporains. Peut-être ne serait-il pas difficile de montrer que, même conçu ainsi, cet ouvrage se rapproche singulièrement de celui de Polybe, esprit philosophique et pratique à la fois, et qui, lui aussi, a pris pour point de départ de son histoire universelle la constitution romaine.
Le traité sur les Lois, qui parut vraisemblablement en 702, au moment où Cicéron venait d'être nommé augure, peut être considéré comme le complément du traité sur la République. I) présente les mêmes qualités et les mêmes défauts que ce dernier. Ce n'est ni un ouvrage purement philosophique, ni un ouvrage de pure jurisprudence,
mais une sorte de compromis entre la spéculation et la pratique. Dans le premier livre, visiblement inspiré de Platon, et probablement aussi du traité spécial de Chrysippe sur la Loi (rapt vo'jaou), Cicéron démontre avec une grande élévation de pensée et de style l'existence d'une loi universelle, éternelle, immuable, conforme à la raison divine et se confondant avec elle. C'est elle qui constitue le droit naturel, antérieure! supérieur au droit positif ; elle existait avant qu'aucune loi eîitété écrite, avant qu'aucune cité eût été fondée. Après cette belle entrée en matière, Cicéron abandonne la métaphysique du droit, et passe à l'examen des lois positives; le publiciste succède au philosophe. Mais il s'en faut qu'il recherche dans l'étude des lois les applications aux diverses formes de gouvernement, comme l'a fait Montesquieu. De même qu'il n'y avait à ses yeux d'autre république que la république romaine, il semble qu'il n'y ait d'autres lois que les lois de Rome. Du premier coup il a rencontré la législation la plus parfaite ; il ne se donne môme pas la peine de démontrer l'excellence de ces lois par leur rapport élroit avec la loi universelle : il se borne à une sèche énumération des textes, qui n'a pas même le mérite d'offrir un ordre méthodique et rationnel. Les lois qui attirent surtout son attention sont celles qui règlent les détails et l'ordonnance du culte. Comment a-t-il pu voir, dans ces règlements de police inspirés par un formalisme élroit et une politique menteuse, une émanation directe de la loi universelle? De telles chutes ne sont pas rares chez Cicéron : celle-ci en particulier s'explique tout naturellement par sa promotion à l'augurât. Il a voulu paraître aux yeux de ses contemporains prolondément versé dans la connaissance des choses de la religion, et bien digne
du dépôt sacré qui lui était confié. Tout le second livre est consacré à cet inventaire aride. Le troisième livre, défiguré par quelques lacunes, est consacré à la politique. Cicéron y examine la nature et l'organisation du pouvoir, le caractère des diverses fonctions de l'État, l'antagonisme salutaire, qui doit exister entre les forces qui le constituent. Ces questions d'un intérêt général si vif, puisqu'elles touchent directement au problème de la liberté politique, avaient une importance considérable et une sorte d'actualité pour les contemporains de Cicéron. Quelle devait être la part de l'aristocratie ou du sénat, et celle du peuple dans le gouvernement de la république ? Le temps n'était pas éloigné où César devait trancher la question. Tous les esprits avisés prévoyaient une catastrophe ; on s'efforçait de consolider l'autorité du sénat et des lois pour opposer au flot démocratique une barrière plus forle. Quintus, le frère de Cicéron, représente, dans la discussion relative à cette grave question, l'obstination et la morgue patriciennes. Il va même jusqu'à combattre l'institution du tribunal qu'il déclare impolitique et dangereuse. Cicéron, sans accepter entièrement les opinions de son frère, reconnaît cependant les périls qu'une telle magistrature peut offrir pour le maintien de la paix et de la liberté ; mais il montre aussi qu'il n'est pas tort difficile de tromper le peuple, et de briser ainsi entre les mains des tribuns une arme redoutable. Il conseille de le faire; il croit la chose juste et utile. Que dut-il penser plus lard, quand il vit César mettre en pratique, pour détruire la constitution de l'État, une théorie qu'il croyait faite pour le sauver?
Nous ne possédons que les trois premiers livres du traité des Lois : il y en avait probablement six. Le qua-
trième était consacré à l'examen du droit politique, le cinquième au droit criminel, le sixième au droit civil. Ces livres sont perdus. On doit d'autant plus le regretter qu'aucun autre ouvrage de Cicéron sur des matières analogues ne peut les remplacer pour nous.
N'oublions pas que les traités de la République et des Lois furent écrits à une époque où la constitution romaine était encore debout, avant la guerre civile et la ruine de l'antique liberté. Cette circonstance explique le caractère des deux ouvrages : ils sont à la fois théoriques et pratiques, je dirai même techniques. Quand la révolution sera consommée, l'élément spéculatif dominera dans la philosophie de Cicéron, on devine bien pourquoi. La réalité de la vie publique lui échappant, il se réfugie dans la contemplation.
Le premier en date de ces ouvrages philosophiques de la seconde période de sa vie est celui qu'on désigne sous le titre des Académiques (Academica) (1). On peut le considérer comme l'introduction naturelle aux ouvrages qui suivent. En effet, la philosophie de Cicéron, n'ayant rien d'original, devait emprunter aux principaux systèmes des Grecs les éléments souvent contradictoires qui la constituent. Cicéron n'est ni un péripatéticien ni un académicien ; il appartient plutôt à la nouvelle Académie. C'était la plus récente des doctrines philosophiques, mais non la plus considérable, il s'en faut de tout. Cependant c'était celle qui du temps de Cicéron jouissait, parmi les Romains, de la plus haute considération. Le scepticisme modéré qui la caractérisait, cette théorie du vraisemblable érigée en critérium absolu ;
1) Academica, et quelquefois Academicœ queestiones, 708.
cette tendance des nouveaux académiciens à exposer et à réfuter les unes par les autres les opinions des diverses écoles; les ressources qu'un tel système offrait à l'art oratoire : voilà ce qui détermina les préférences de Cicéron. Il est en effet bien plus intéressant comme historien de la philosophie que comme philosophe, et en cela il ressemble fort à ses maîtres de la nouvelle Académie. L'ouvrage que nous possédons sous le titre de Academica se compose de deux livres : il y en eut deux éditions, l'une en deux livres, l'autre en quatre ; nous avons conservé le premier livre de la seconde édition, et le second de la première. C'est un résumé de l'histoire de la philosophie grecque depuis Socrate jusqu'aux représentants de l'ancienne Académie, résumé présenté par le docte Varron. Cicëron prend ensuite la parole et expose la doctrine de la nouvelle Académie; enfin Lucullus établit les diflérences qui séparent la nouvelle Académie de l'ancienne. C'est dans cet ouvrage que Cicéron se déclare en philosophie ce qu'il sera toujours, un homme qui ne dit jamais : Je suis certain, mmsje crois (opinator). 11 ne porta que trop souvent la même indécision dans les actes de sa vie politique.
L'année même qui suivit la mort de Caton à Utique, Cicéron écrivit et adressa à Brutus, neveu de Caton , le traité qui a pour titre : Des vrais biens et des vrais maux. Il traduisit, par le mot De Finibus (l),le titre grec de l'ouvrage de Chrysippe sur le même sujet t&wv). Ce problème du souverain bien, retourné en tous sens par les écoles de l'antiquité, était la pierre de touche de chacune d'elles. En quoi l'homme doit-il faire consister le vrai
(l) De Finibus bonorum etmalorum libri qm'nque, 709.
bien? Est-ce dans la volupté? dans l'absence de la douleur, dans la jouissance de la vie sous le gouvernement delà vertu, dans la vertu seule? Toutes ces solutions avaient été données et d'autres encore qui, moins radicales, essayaient d'accorder ensemble la volupté et la vertu. Suivant que Ton adoptait telle ou telle doctrine, on était dans la conduite de la vie l'homme du plaisir, l'homme du devoir austère et rigoureux , ou l'homme des tempéraments, qui s'accommode aux circonstances, ne rompt en visière avec personne, et, sans cesser d'être honnête, peut s'entendre jusqu'à un certain point avec ceux qui ne le sont pas. Il y avait alors à Rome des représentants de chacune de ces opinions, et la plupart d'entre eux se montrèrent dans la pratique fidèles à leurs théories. Le Traité de Cicéron, qui est l'exposition complète et la discussion des doctrines d'Épicure, de Zénon, des péripatéticiens et de l'ancienne Académie, devait donc être d'un intérêt bien vit pour ses contemporains. Les personnages mêmes qu'il met en scène, Manlius Torquatus, Caton, Àtticus, Papius Piso, et qui exposent le système de philosophie adopté par chacun d'eux, donnaient la vie pour ainsi dire à ces doctrines. Dans le premier livre, Manlius Torquatus développe les principes de l'épicurisme , c'est-à-dire la théorie de la volupté considérée comme le souverain bien. C'est un plaidoyer ingénieux , mais fort incomplet et sans profondeur. 11 est réfuté dans le second livre par un autre plaidoyer de Cicéron. L'épicurisme est la seule doctrine que Cicéron n'ait jamais voulu admettre dans son éclectisme universel; et cependant il fut l'ami du plus remarquable épicurien de ce temps-là, Àtticus. Au troisième livre, c'est Caton qui expose la doctrine stoïcienne. Ce livre est le
plus beau et le plus solide de tout l'ouvrage. Cicéron eut toujours pour le stoïcisme une sympathie secrète dont il ne putse détendre, llrailla plusd'une fois les excès de l'orgueilleuse doctrine ; mais il comprenait bien que seule elle faisait les grands citoyens et les gens véritablement honnêtes. Il la réfute dans le quatrième livre, mais faiblement, en lui contestant l'originalité de ses principes, qu'il prétend empruntés aux socratiques. Le cinquième livre est consacré à l'exposition de la doctrine de l'ancienne Académie.
Les Tusculanes (1) sont de l'année 709. César est maître de la république, Caton vient de se donner la mort; il n'y a plus de liberté. Le dictateur est humain, clément envers ses ennemis; mais il sait leur laire comprendre que, lui vivant, ils ne seront rien dansl'Élatque ce qu'il lui plaira. Cicéron vient de composer XÉlofje de Catoyi, ouvrage perdu pour nous; César y a répondu par un Anli-Caton, pamphlet méprisant envers un mort illustre, sorte de leçon donnée à ses adversaires qui voudraient exaller aux dépens du dictateur celui qui n'a pu s'opposer à ses desseins. Cicéron, dégoûté du spectacle qu'offre Rome, où César ne rencontre plus un seul opposant, s'est retiré dans sa maison de campagne de Tusculum, et il essaye d'oublier que la vie publique lui est interdite, en s'adonnant à l'étude de la philosophie. Les sujets de ses méditations sont en rapport avec l'état de son Ame. Qu'est-ce que la mort? qu'est-ce que la douleur? Y a-t-il un moyen d'alléger les afflictions de l'esprit? Qu'est-ce que les passions? Et comment le sage doit-il se conduire avec ces ennemis de son repos? Enfin qu'est-ce que la vertu? Et suffit-elle pour vivre heureux? Voilà les ques-
(l) Tusculanarum guœstionum ad M. Brutum libri quinque^ 709.
tions qu'il traite dans les Tusculanes. Il le fait avec son abondance et son éloquence ordinaires; mais il y a bien peu d'originalité dans l'exposition et dans les arguments. On sent d'ailleurs la réelle impuissance du citoyen à se contenter de ces entretiens avec soi-même. Évidemment son esprit est à Rome ; et toute la philosophie qu'il élale n'est pour lui qu'un pis-aller. Cependant il sent bien que le moment est venu de se préparer à supporter en homme les épreuves qui semblent réservées aux derniers amis de la liberté. Aussi c'est au stoïcisme qu'il va demander ses virils enseignements.
Le traité de la Nature des Dieux (i),bien que plus dogmatique, offre le même caractère. Il fut écrit en 710, fort peu de temps avant la mort de César, et adressé à M. Brutus. Cicéron met successivement en scène un épicurien, Yelleius; un stoïcien, Balbus; et un académicien, Cotta, qui exposent et discutent les opinions des anciens philosophes sur les dieux et sur la Providence. L'athéisme déguisé d'Épicure est réfuté assez vivement par Cotta, qui semble ici servir de prête-nom à Cicéron. C'est aussi Cotta qui bat en brèche les arguments des stoïciens sur la Providence ; malheureusement une partie de sa dissertation est perdue pour nous. On s'étonnera peut-être que Cicéron n'ait point pris la parole dans le débat. S'il repousse avec Cotta la doctrine d'Épicure, faut-il croire qu'il repousse aussi l'opinion stoïcienne si profondément religieuse? Sur cette grave question, s'est-il, comme les académiciens, arrêté à un probabilisme vague? Ses admirateurs déclarés ne le croient point, et prétendent que sur ce point il était fort éloigné du scepticisme. C'est là
(\) De natura Deorum libri très.
en effet une opinion assez probable, dirons-nous à notre tour. Mais, ce qui importe, c'est de constater l'extrême discrétion de son altitude, qui correspond si bien avec l'incertitude et le vague de ses convictions. Cicéron est persuadé que la croyance à l'existence des dieux et à leur action sur le monde doit exercer une profonde influence sur la vie; qu'elle est d'une importance fondamentale pour le gouvernement de la cité. Donc il taut la maintenir parmi le peuple. C'est le politique et l'augure qui parlent. Il ne trouve pas les arguments des stoïciens bien concluants, et il les réfute par Cotta. C'est l'académicien qui parle. Enfin, il incline fort à croire que les dieux existent, et qu'ils gouvernent le monde; il le croit, parce que c'est là une opinion commune à tous les peuples; et que cet accord universel équivaut pour lui à une loi'de la nature [consensus omnium populorum lex naturœ putanda est). Quant à la pluralité des dieux, bien qu'il ne s'exprime pas calégoriquement sur ce point, il est évident qu'il n'y croit pas, ou du moins qu'il réduit comme les stoïciens les dieux à n'être pour ainsi dire que des émanations du Dieu unique. Celui-ci, il le conçoit comme un esprit libre et sans mélange d'élément mortel, percevant et mouvant tout, et doué lui-même d'un éternel mouvement.
Il n'épargne pas les fables grossières du polythéisme gréco-romain; il raille et condamne les légendes immorales communes à tous les peuples. C'est cette partie du livre de Cicéron (livre III) qui charmait surtout les philosophes du dix-huitième siècle. Il n'était pas difficile de tourner en ridicule la religion populaire; on peut même dire qu'au temps de Cicéron cela était devenu un lieu commun philosophique. Les uns, en repoussant avecmé-
pris ces fables grossières, repoussaient aussi toute croyance ; les autres adoptaient la doctrine stoïcienne. Cicéron ne la trouve point inattaquable; mais l'existence des dieux est nécessaire; tous les peuples y croient ; il y croira donc aussi. Il raisonne à peu près de la même manière sur l'immortalité de l'âme, et dirait volontiers avec Platon auquel il emprute la plupart de ses arguments : « C'est un beau risque à courir et une belle espérance. Il faut s'en enchanter soimême. »
11 est beaucoup plus explicite sur la foi que mérite la divination (1). L'ouvrage qui porte ce litre est le plus original qu'il ail écrit. Bien qu'il y discute les opinions des stoïciens, on sent qu'il est ici sur son terrain, qu'il a vu fonctionner sous ses yeux la religion romaine, qu'il a été augure, et qu'il sait ce qu'il faut croire des révélations divines. Cet ouvrage, ainsi que le troisième Kvre de de la Nature des Dieux , ont été le grand arsenal où les chrétiens puisaient des arguments contre le polythéisme.
11 est à peu près impossible de déterminer le caractère et la portée de l'ouvrage incomplet que nous possédons sous le titre de : Sur le Destin [de Fato). Les petits traités sur la Vieillesse et sur l'Amitié (2), adressés à Atticus, sont pleins de grâce et de douceur. Le choix des sujets convenait parfaitement à la portée philosophique de l'esprit de Cicéron : ce sont deux plaidoyers, dont le premier est fort ingénieux et le second plein d'agrément et même è* éloquence. Les Paradoxes des stoïciens (3) sont unexer-
10 De Divination libri duo, 710.
(2) Cato major, sive de Seneciute, Lœtius sive de Amicitia, 710. * Paradoxa stoicorum sex.
cice de casuistique oratoire, d'une médiocre valeur.
Le dernier en date de ces écrits philosophiques est le Traité des devoirs (1), qui parut en 710, après la mort de César. Il est adressé par Cicéron à son (ils Marcus, qui étudiait alors la philosophie à Athènes sous la direction de Cratippe. Le premier livre traite de l'honnête, le second de Futile, le troisième de la comparaison entre l'honnête et l'utile. Le fond de l'ouvrage et les divisions sont empruntés à Panétius le stoïcien, auteur d'un Traité sur le devoir (rapl tou xaOlîxovTo ). Il ne faut pas demander à Cicéron, même dans les questions de morale où il est le plus affirmatif, des recherches profondes sur les premiers principes et une rigueur scientifique. Cicéron est un esprit pratique ; son livre est un recueil de préceptes excellents, adressés à son fils. 11 veut en faire un bon citoyen romain, le préparer à l'accomplissement des devoirs qui constituent cette vertu de l'homme du monde qui n'a rien d'excessif et d'absolu. De là, les tempéraments nécessaires entre l'inflexibilité stoïcienne et le péripatétisme beaucoup plus conciliant. Un critique allemand, Garve, a fort bien résumé les principaux caractères de celte philosophie morale. Je lui emprunte le passage suivant cité par Schœll :
« Lorsque l'auteur n'examine pas la nature morale de l'homme en général, mais qu'il explique seulement les devoirs que lui impose la société, on s'aperçoit qu'il a partaitement compris la philosophie de son maître; il l'expose avec la plus grande clarté, et, nous n'en doutons pas, il l'a enrichie de ses propres découvertes. Mais, dans les recherches purement théoriques, dans le développe-
(1) De officiis libri très, 710.
ment des notions abstraites, lorsqu'il est question de découvrir les parties simples de certaines qualités morales ou de résoudre certaines difficultés qui se présentent, Cicéron ne réussit pas à être clair lorsqu'il copie; et, quand il vole de ses propres ailes, ses idées ne pénètrent pas bien avant, mais restent attachées à la superficie. Parle-t-il de la nature de la bienfaisance, du décorum, et des règles du bon ton, de la société et de la manière de s'y conduire, des moyens de se faire aimer et respecter ? 11 est instructif par sa clarté et sa précision, il est intéressant par la vérité de ce qu'il dit, et môme par les idées nouvelles qu'on croit y apercevoir. Mais les doctrines de la vertu parfaite et imparfaite (1), du double décorum (2) et du bon ordre (3), la démonstration de la proposition qui dit que la vertu sociale est la première de toutes les vertus, démonstration fondée sur l'idée de la sagesse (4), et surtout la théorie des collisions, qui remplit tout le troisième livre, ne sont ni si clairement exprimées ni si bien développées. La situation politique dans laquelle Cicéron se trouvait, et qui, jusqu'à un certain point, ressemblait à celle où avaient été placés les plus anciens philosophes de la Grèce, donne un caractère particulier à sa morale. Les individus qu'elle a en vue sont presque toujours les hommes de la haute classe, destinés à prendre part à l'administration de l'État. Sa morale descend-elle à une autre classe ? c'e3t tout au plus celle des hommes qui s'occupent de l'instruction et des sciences. Les autres classes de la société y trouvent, il
(1) De offtciis, I, 3.
(3) eùraSia, I, 40,
est vrai, les préceptes généraux de la vertu qui sont communs à tous les hommes, parce qu'ils ont tous la même nalure; mais elles y chercheraient en vain l'application de ces règles aux circonstances où elles sont placées; en revanche, elles y liront beaucoup de préceptes dont elles n'auront jamais occasion de faire usage.
« Chose singulière ! tandis que les constitutions des anciennes républiques abaissaient l'orgueil politique, en faisant dépendre la grandeur de la laveur populaire, les préjugés du monde ancien nourrissaient l'orgueil philosophique en n'accordant le privilège de l'instruction qu'aux hommes que leur naissance ou leur fortune destinaient à gouverner leurs semblables. C'est par une suite de cette manière de voir que les préceptes moraux de Cicéron dégénèrent si souvent en maximes de politique. Ainsi, lorsqu'il prescrit des bornes à la curiosité, c'est afin qu'elle n'empêche pas de se livrer aux affaires politiques; ainsi il recommande avant tout cette espèce de justice qu'exercent les administrateurs par leur impartialité et leur désintéressement ; et il blâme surtout les injustices qui sont commises par ceux qui se trouvent à la tête des armées et des gouvernements. C'est pour la même raison qu'il s'étend si longuement sur les moyens <le se rendre agréable au peuple, sur l'éloquence, comme frayant le chemin des honneurs, sur les droits de la guerre; c'est pour cela que l'amour du peuple et l'honneur lui paraissent des choses de la plus haute utilité, c'est pour cela que ses exemples sont tous tirés de l'histoire politique.
« Enfin cette manière de voir est la cause de la grande inégalité qui se trouve dans le développement que Cicéron donne aux différentes espèces de devoirs. Ceux par
lesquels l'homme perfectionne sa nature morale ou son état extérieur ne sont que brièvement indiqués. La vie domestique n'est prise en considération qu'autant qu'elle forme le passage à la vie civile et qu'elle sert de base à la vie sociale. Les devoirs de la religion sont entièrement passés sous silence. Les^rapports seuls que présente la société civile sont regardés comme importants : quelques-uns sont traités avec un détail qui appartient plutôt à la science politique. »
Les autres ouvrages philosophiques de Cicéron ne nous sont point parvenus. Nous ne possédons qu'un fragment du Timée (Timœus, seu de Universo), imitation de Platon. Les traités de la Gloire {de Gloria libriduo ad Atticum), VOEconomique, traduction de Xénophon, le Protagoras, traduction de Platon, V Éloge de Caton (Laus Catonis), composé après la mort de celui-ci à Utique en 708 ; un autre éloge de Porcia, fdle de Caton ; un livre sur la Philosophie (de Philosophia liber ad Hortensium, année 708) ; une Consolation (Consolatio, sive de minuendo luctu) que Cicéron s'adressa à lui-même après la mort de sa fille Tullia, ont péri pour nous. Probablement d'autres encore ont subi le même sort, dont nous ne connaissons pas même les titres.
Bien que je n'aie pu m'étendre longuement sur celte partie des^œuvres de Cicéron, je crois en avoir assez dit pour bien en déterminer le caractère. Cicéron n'est pas un philosophe; c'est un Romain qui, d'après les philosophes grecs, compose sur certaines questions des écrits clairs, élégants et même éloquents. Il s'adonne à cetle étude dans les loisirs forcés que lui créent les misères du temps ; il y trouve une distraction à ses tristes pensées et une consolation. Il se flatte aussi de disputer aux Grecs la
victoire en ce genre, comme il l'avait fait pour l'éloquence, et de donner à sa patrie une littérature philosophique qui lui manquait. Nous avons vu combien l'ori-
ginalité lui fait défaut, et, ce qui est plus grave, combien il s'en souciait peu. On ne peut guère douter qu'il ne se crut supérieur à la plupart des Grecs qu'il imitait, si l'on en excepte Platon. Et il est fort probable qu'il leur était en effet supérieur sous le rapport du style, de l'élégance et de l'abondance. Peut-être même a-t-il élé convaincu que le bon sens pratique, dont il était doué au plus haut point, faisait de lui un philosophe bien plus remarquable et plus utile à ses contemporains que les Zenon et les Épicure. Il semble avouer celte prétention dans le traitées Devoirs, son dernier ouvrage. Et il ne serait pas . étonnant que les contemporains pour lesquels il écrivait eussent partagé cette illusion. La philosophie de Cicéron devait en effet être à leurs yeux la vraie philosophie, celle qui seule convenait à des Romains. Nous savons tout ce qu'il y a d'étroit et de borné dans ce point de vue. Mais il est un mérite qu'on ne peut refuser à Cicéron: il est pour nous une des sources les plus précieuses pour l'histoire de la philosophie, grâce à la rareté extrême des ouvrages conservés. Ajoutons aussi qu'il a porté dans la composition de ses écrits les admirables qualités de son esprit et de son style. Il n'a point la grâce souveraine de Platon, il ne peut lui être comparé dans la forme du dialogue; car €icéron ne peut converser, il faut qu'il plaide : mais chez qui trouverait-on plus de clarté, d'élégance, d'éclat et de mouvement?