LES DERNIERS POËTES
assez étrange, c'est que ce lettré, cet homme de style, qu'on pourrait croire dénué de passions vives, est presque un fanatique, en fait de paganisme. Il souhaite à Stilicon mort tous les tourments des enfers, ceux même qu'endure Néron, parce que Stilicon a fait exécuter les édits des empereurs contre les païens. A proposd'un Juif un peu fripon, avec lequel il a affaire, il s'emporte contre toute la nation juive, qu'il nomme la racine de la folie ; cette injure, comme le remarque M. J. J. Ampère, pourrait bien, dans l'intention de l'auteur, arriver aux chrétiens, en passant par les Juifs. 11 ne se borne point à invectiver, il raille aussi : il se moque, par exemple, du jour que les Juifs consacrent au repos, en commémoration du repos de Dieu après la création du monde. Quant aux chrétiens, on voit assez quels sentiments Rutilius leur portait, quand on lit ses sarcasmes sur les moines qu'il rencontre dans les petites lies de la mer Tyrrhénienne. 11 ne peut pas se figurer qu'on puisse être moine ; il reproche à ces solitaires leurs austérités et leur malpropreté; il raconte, avec l'accent de l'indigtiation, qu'un homme jeune et riche a été assez insensé pour quitter ses biens et sa famille, et pour aller vivre dans leurs cavernes, u Rutilius, dit M. Ampère, était trop complètement dominé par ses préjugés païens, pour comprendre que certains sentiments peuvent porter à quitter la société, et à embrasser la vie solitaire et contemplative. »
Rutilius est mieux inspiré quand il est, non plus un homme de parti, mais simplement un homme. Le spectacle des vicissitudes de l'humanité lui arrache des accents d'une poétique mélancolie. Il s'écrie, en présence des ruines d'un vieux fort démantelé, et devant une statue qui porte sur son front des caractères à demi effacés par le temps : « Ne nous indignons pas que des corps mortels se dissolvent; nous voyons, par des exemples, que des villes peuvent mourir, n Mélancolie toute moderne, dit M. Ampère; et le critique rapproche, des deux vers de Rutilius, deux vers de la Jérusalent délivrée^ où le même sentiment se retrouve, et dans les mêmes termes. HélancoKe vieille comme le monde, dirons-nous à notre tour ; et nous rappellerons au lecteur la
lettre de Sulpicius à Cicéron , antérieure de plus de quatre siècles aurvers de Rutilius.
M. Ampère insiste, avec beaucoup de raison, sur un des côtés les plus honorables de Rutilius, son patriotisme gaulois : « Au moment de quitter Rome, cette Rome qui lui est si chère, il exprime, en vers pleins d'émotion , qu'il obéit avec bonheur à l'appel de son pays , de sa Gaule natale , toute dévastée, toute désolée qu'elle est par les barbares. 11 ajoute : « Tes champs sont ravagés par de longues guerres! « mais plus ils sont tristes, plus ils méritent d'amour. C'est « un moindre crime de négliger ses concitoyens au jour de « la sécurité ; mais le malheur public réclame la foi de « tous. » Le sentiment qui a dicté ces vers est noble; il y a un patriotisme délicat , une compassion généreuse , dans ce souvenir envoyé des portes de la magnifique Rome à la triste Gaule. Rutilius, trouvant sur sa route un de ses amis, s'écrie, en l'embrassant : « 11 me semble jouir déjà d'une « portion de ma patrie. »
Quand Rutilius parle de Rome, c'est une admiration sans bornes; c'est presque l'enthousiasme d'un amant passionné. « Cette Rome, dit M. Ampère, encore si magnifique par ses monuments; cette Rome qu^admirait Rutilius ; de laquelle Symmaque, cet autre fidèle du paganisme, disait, vers le même temps, ce que devaient redire tant d'autres après lui, qu'il était difficile de s'en éloigner, lorsqu'on y était venu ; cette Rome allait cependant faire place à la Rome nouvelle que déjà chantait saint Prosper; celle qui tiendrait par la religion le monde que l'ancienne possédait par les armes , et qui, à son tour, devait dire : C'est moi qui suis la ville éternelle. Pour Rutilius, il croyait à l'éternité de sa Rome païenne; et, en la voyant encore si belle, si brillante, il l'aimait; il la quittait avec larmes, comme une personne adorée; îl lui adressait de tendres adieux : « Nous attachons « de nombreux baisers aux portes qu'il faut quitter; nos pas « franchissent à regret le seuil sacré. » Après cette émotion des adieux, vient un hymne à la gloire de Rome, pour lui reine encore du monde; son enthousiasme a devancé le mot de Philippe 11 : Le soleil ne se couche pas dans mes
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Étais. Puis il la loue avec raison d'un grand fait accompli par eUe; de Tunité du monde, de Yunification des peuples, si je puis parler ainsi. »
Rulilius a dit , en effet : » Tu as appelé les peuples vaincus au partage de tes droits; et tu as fait une cilé de ce qui était auparavant Tunivers. »
• Il y a de beaux vers dans le tableau des magnificences de Rome : « Tes temples éblouissent les regards; on croirait voir les habitations des dieux. Que dirai-je des ruisseaux suspendus sur des voûtes aériennes, à une hauteur où Iris porterait à peine ses eaux pluviales?... Des fleuves dont tu t*es emparée sont enfermés dans Tintérieur de tes murailles; tes hauts réservoirs contiennent des lacs entiers. Tes demeures sont aussi traversées par les eaux ; de ton sein jailh'ssent des sources , en tous lieux murmurantes. » Mais le poète se laisse entraîner quelquefois à d*étranges exagérations, à des contre-vérités manifestes : « 0 déesse I dit-il à cette Rome trop aimée , chaque coin du monde romain te célèbre; ton joug pacifique repose sur des têtes libres. » C'est au moment où les Francs s'établissaient au sein des Gaules, queRutilius vantait le respect dont Rome était partout environnée ; c'est en un temps de guerre et de servitude , qu'il prononce les mots de joug pacifique et de tètes libres. 11 ne s'abuse guère moins, quand il promet à Rome un empire sans fin , une puissance digne à jamais de sa puissance d'autrefois. C'est la veille du jour où Rome devait périr qu'il lui prophétise d'impérissables destinées. « Il se cramponnait au paganisme, dit M. Ampère; et le paganisme s'enfonçait dans le néant. »
Kpllosne.
Le génie de Rome païenne n'avait jeté , depuis le règne d'Adrien, qu'une lueur terne et triste, comme une lampe près de s'éteindre. Nous l'avons vu se ranimer un instant, vers le milieu du iv* siècle, et répandre un dernier rayon de gloire sur quelques noms de prosateurs et de poètes. Cette renaissance fut courte. Après xVmmnien Marcellin , après Symmaque , après Macrobe^ ne cherchez plus d'historiens ,
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ni d'orateurs, ni d'écrivains quelconques en prose ; ou cherchez-en là où sont alors la vie, la foi, les solides espérances, c'est-à-dire parmi les héros de la religion nouvelle. Après Claudien et Rutilius, la poésie est morte. Le christianisme lui-même fut impuissant à en raviver les cendres. Les poètes chrétiens du v** et du vi"* siècle ne sont que des beaux esprits ou des barbares ; souvent à la fois Tun et l'autre. Parler ainsi, ce n'est faire tort ni à Sidoine, ni à Fortunat, ni à personne. Nous touchons donc, pour ainsi dire , aux bornes du vieux monde. Au delà de ces colonnes d'Hercule, un païen eût écrit : Fin de la terre habitable. C'est ici , en effet, que finit la littérature classique. Au delà, il n'y a plus, pour Tœil vulgaire, que chaos et ténèbres. Le monde est aux bavbares. Quand tout penche et croule , l'esprit des temps antiques n'a plus qu'à se taire et à s'ensevelir sous les ruines.