‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 63 sur 124 · Cicéron, Bru tut, cbapiire lxxxi · texte numérisé non relu

Cicéron, Bru tut, cbapiire lxxxi

vàbron. 293

tant ouvrages entiers que portions d'ouvrages. Comme il vécut encore plusieurs années, et qu'il ne cessa d'écrire qu'à sa mort , on peut porter à cinq cent cinquante le nombre des volumes qu'il avait laissés. Yarron ne fut point un génie inventeur; mais il sut mettre à la portée de tous les découvertes du génie : il fut pour les Romains une sorte de précepteur universel , et son esprit aimable sut répandre des grâces sur les plus arides enseignements. Non-seulement il écrivit sur toutes choses, mais il écrivit avec talent; il fit lire ses innombrables ouvrages : c'est là surtout ce qui explique sa gloire. Xes Romains reconnaissants le payèrent en estime des peines qu'il s'était données pour eux : ils le placèrent, dans leur admiration, à côté des hommesT les plus illustres ; et tous applaudirent quand Pollion , dérogeant à la loi qu'il s'était faite, admit le buste de Yarron vivant parmi les images des morts célèbres qui ornaient la bibliothèque construite avec les dépouilles de la guerre. La postérité n'infirma pas le jugement des contemporains; et, alors même que presque tous les ouvrages de Yarron avaient péri, et que Yarron n'était plus guère qu'un nom, ce nom brillait encore à l'égal des plus éclatants. Pétrarque mettait Varron entre Cicéron et Yirgile; Varron, comme il le dit en beaux vers, la troisième grande lumière de Borne, et qui luit d'autant plus que je la contemple davantage. Aujourd'hui encore, Yarron nous apparaît , dans son lointain, sinon comme l'égal de Cicéron et de Yirgile, au moins comme un des plus dignes après ceux qui ont seuls droit à l'encens et aux hommages. Nous ne lui devons pas un buste, sans doute : nous ne sommes pas des Romains ; nous n'avons rien qui nous oblige ici à autre chose qu'une stricte justice ; mais nous serions impardonnables de ne pas crayonner une esquisse de cette docte et noble figure.

Tle de Tarron.

Marcus Térentius Varro était né, en l'an 116, à Réate, dans le pays des Sabins. Sa famille , qui était riche et distinguée , ne négligea rien pour lui donner une excellente éducation. 11 eut les meilleurs maîtres de Rome, entre aut^^*^

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ËUus Stilon , et il alla se perfectionner dans les écoles de la Grèce. Il suivit la carrière des honneurs , et il s'éleva succès* sivement par tous les degrés, jusqu'au consulat. 11 servit sous Pompée dans la guerre des pirates, et il fut chargé de commander la flotte des auxiliaires grecs. Dévoué de cœur à Pompée et aux vieilles institutions romaines, il prit chaudement parti contre César; il devint même un des trois lieutenants de Pompée en Espagne. César, après avoir battu les deux autres, marcha en personne contre Yarron, qui défendait la Citérieure. Yarron fut bientôt abandonné de presque tous ses soldats, et contraint de subir l'ascendant de sa mau* vaise fortune. Il se rendit à discrétion; mais César n'abusa point de ses avantages : il permit à Yarron de partir et de rejoindre Pompée. Mais Yarron se borna à aller raconter à Pompée sa déconvenue ; il renonça désormais à la guerre et à la politique, et il s'enferma résolument dans ses chères études , trop souvent interrompues jusque-là par des préoccupations de toute sorte : elles avaient été sa récréation et le charme de sa vie ; elles devinrent sa vie même. César toutpuissant favorisa les goûts de Yarron , en le priant de ranger les livres qui appartenaient à l'État. Antoine , qui n'aimait guère les livres , commença par enlever successivement à Yarron presque tous ses biens, puis il le mit lui-même au nombre des proscrits. Yarron échappa aux recherches des meurtriers. Il retrouva ses propriétés, mais dévastées par les soldats : on avait pillé les objets précieux , dispersé les livres, gâté ou détruit des manuscrits qu'il n'avait pas encore publiés. Auguste reprit l'idée de bibliothèque qu'avait ébauchée César; et Yarron organisa, sur de vastes proportions, une grande collection nationale. C'est à cessoins que l'illustre octogénaire employa ses dernières années, mais non sans prouver de temps en temps, par des œuvres nouvelles, que l'âge n'avait glacé ni son esprit ni sa main. Il mourut, écrivant encore , dans sa quatre-vingt-dixième année , en l'an 27 avant notre ère.

Ouvrîmes de Tarron.

Il reste deux ouvrages de Yarron , le traité de la Langue

latine, qui est fort mutilé , et le traité de l'Agriculture^ que nous possédons en entier. Le traité de la Langue latine avait originairement vingt-quatre livres : nous n'en avons que six , qui encore ne sont pas sans lacunes, et dont le texte est sou-* vent fort corrompu. La partie où il s'agissait de la syntaxe, et qui remplissait les douze derniers livres , est entièrement perdue , sauf les phrases citées çà et là par les grammairiens postérieurs. Il ne faut pas chercher un grand écrivain dans ie rédacteur d'un traité de grammaire : on y trouve pourtant l'esprit de Varron ; et des réflexions fines et piquantes , des mots heureux , une sorte de bonhomie enjouée , égayent quelquefois ces dissertations étymologiques et ces sèches nomenclatures. L'ouvrage ne manque pas d'une certaine importance philosophique. C'est le premier essai fait à Rome pour ramener en un corps de doctrine tout ce qui concernait la langue. Avant Varron , ceux qui prenaient le titre de grammairiens se bornaient à l'interprétation des anciens auteurs; et leurs écrits n'étaient que des annotations sur les mots ou les tournures de Névius, d'Ënnius, de Plante, etc. Les plus fameux d'entre eux, Volcatius Sédigitus, £lius Stilon et d'autres, furent plutôt des critiques et des commentateurs littéraires que des grammairiens proprement dits. Varron, dans les livres qui nous restent , traite de l'étymologie et de l'analogie. Ses étymologies sont souvent hasardées, et ses règles n'ont pas toujours une rigueur suffisante. Mais il abonde en observations judicieuses. Ses études ont fourni, en définitive, une base solide aux travaux de ses successeurs; et il y a assez de bon dans son ouvrage, pour qu'on lui pardonne volontiers de n'avoir pas toujours raison. Varron était déjà bien vieux quand il y mit la dernière main ; il était plus que septuagénaire : il le dédia à Cicéron , qui venait de lui dédier la seconde rédaction des Académiques.

Nous n'aurions pas une idée complète du style de Varron, si nous ne possédions que le traité de la Langue latine. Nous saurions que l'esprit ne lui faisait pas défaut; mais un tel sujet, sans exclure toutes les grâces , n'admettait guère qu'une simplicité nue, et, pour ainsi parler,' que les formes les plus élémentaires de l'esprit. Varron Fa bien senti , et il

ne sue point à la recherche d'une élégance intempestive. Le tableau des occupations champêtres prétait matière à de plus heureux développements. Il a traité ce beau sujet non pas seulement en agronome consommé, mais en écrivain et en artiste. Ce ne sont pas des chapitres décousus , comme ceux du vieux Caton , des recettes qui ne sont que des recettes. C'est une œuvre littéraire, dans toute la force du terme; ce sont des dialogues d'une lecture agréable , et qui rappellent, par plus d'un point, le ton et la manière de Gîcéron. Varron les écrivit à quatre-vingts ans ; mais nulle part la faiblesse de l'âge ne s'y laisse apercevoir : le vieillard n'y est qu'avec son expérience et ses qualités aimables; son imagination n'est point flétrie; son style est coloré efr plein de sève. Varron , comme tous les vieillards , aime à faire de ,longs discours; il prête aussi de longs discours à ses divers personnages. Mais il n'oublie jamais son sujet, ni le but où il tend : il dit tout, mais il ne dit rien de trop; et, s'il fait quelque étalage d'érudition, cetteérudition est toute spéciale, et elle a toujours trait à la matière agricole. C'est le vieux Nestor transporté de la vie héroïque aux humbles choses du monde champêtre, et parlant de ce qu'il sait à fond, sans jactance, et avec peu de parenthèses. C'est le vieillard d'Ascra, moins le génie poétique et la langue divine: Varron aime à mêler , comme Hésiode , les sentences morales aux préceptes du labourage et de l'économie domestique. Virgile dit quelque part , dans les Géorgiques, qu'il chante , à travers les villes romaines , un chant ascréen. Il eût pu dire tout aussi bien qu'il chantait d'après Varron que d'après Hésiode. Il a beaucoup moins emprunté à Hésiode qu'à Varron. On reconnaît à chaque instant qu'il s'est souvenu du traité de V Agriculture. C'est d'après Varron, par exemple , bien plus encore que d'après son expérience personnelle , qu'il a décrit les mœurs et les travaux de^ abeilles. Il n'est pas jusqu'au plan de son.poëme, qui ne rappelle celui des dialogues de Varron. Varron, dans son premier livre, traite de la culture proprement dite et de l'arboriculture : c'est la matière des deux premiers livres des Géorgiques. Le second livre de Varron , sur l'éducation des bestiaux , cor-

respond au troisième livre de Virgile. Enfin il s'agit des abeilles dans le troisième et dernier livre de Varron, comme dans le quatrième livre des Géorgiques : seulement Yarron ne s'occupe pas uniquement des abeilles, il parle aussi de la basse-cour , des garennes et des viviers.

Les trois livres de Yarron sont autant de dialogues différents, qu'il dédie tous les trois à sa femme Fundania, mais dont le second est particulièrement adressé à Niger Turranius, et le troisième à Quintus Pinnus. Le premier entretien est censé avoir lieu au temple de Tellus, le jour de la fête des semailles : les interlocuteurs en sont Yarron, C. Fundanius, son beau-père, et plusieurs de leurs amis communs. Yarron place le deuxième au temps de la guerre des pirates, quand il commandait la flotte grecque , et il converse avec quelques-uns de ses amis, grands propriétaires de bestiaux en Ëpire. Il suppose, dans le troisième dialogue, que, durant les comices pour l'édilité, son ami Âxius et lui allèrent se mettre à l'ombre dans la villa publique, tandis qu'on faisait le dénombrement des suffrages, et qu'ils y trouvèrent agréable compagnie. Les noms de la plupart des assistants, Cornélius Mérula, Fircellius Pavo, Minucius Pica, Pétronius Passer^ expliquent pourquoi Àxius, à son entrée, dit plaisamment à l'augure Âppius Claudius : « Yeux-tu nous admettre dans ta volière, où tu trônes au milieu des oiseaux? » De là à une discussion sur la basse-cour et tout ce qui s'ensuit , il n'y a qu'un pas; et la volière d'Âppius , ce merle , ce paon , cette pie, ce moineau, font bien vite entendre leur ramage. L'honorable augure lui-même ne se borne point à son rôle officiel d'observateur du gazouillement de la gent ailée : il se mêle au concert , avec Axius et Yarron. Ce troisième livre n'est ni le moins instructif, ni surtout le moins agréable. 11 y a des descriptions charmantes, et où le talent de Yarron s'anime et rit, sans sortir pourtant des conditions du genre et des nécessités du sujet. Mais il eût été difficile à Yarron d'être sec et technique en parlant de sa magnifique volière de Casinum , et des merveilles du frais séjour embelli par ses soins et son industrie. Je pourrais citer maint passage , et du troisième livre et des deux ^premiers , qui prouvç

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que Varron était quelque chose de plus qu'un érudit ou un compilateur. Il me suffira de transcrire le prologue adressé àFundania, pour donner quelque idée de Tesprit de Yarron, et de cette grâce que le bon vieillard répand sur presque tout ce qu4l touche.

« Si je disposais d'un entier loisir, Fundania, je donnerais une meilleure forme à cet ouvrage ; mais tu l'auras tel que je le puis faire avec l'idée qu'il faut me dépêcher, car si rhomme , comme on dit, est une bulle d'air, à plus forte raison un vieillard. En effet, la quatre-vingtième année m'avertit de plier bagage avant de partir de la vie. Donc je vais te donner mes conseils , à propos du domaine que tu viens d'acheter, dont tu veux tirer parti par une bonne culture, et que tu recommandes à mes soins particuliers. Je tâcherai que mes instructions te profitent et pendant ma vie et après ma mort. Quoi ! la sibylle ne s'est pas contentée de prononcer des oracles à l'usage de ses contemporains : même depuis sa mort , ses paroles servent à des hommes qu'elle n'a pu connaître ; et ses livres , après tant de siècles , sont encore solennellement consultés, toutes les fois qu'il y fl parti à prendre à l'apparition de quelque prodige ; et je ne pourrais, de mon vivant, donner quelques avis utiles à ceux qui me touchent de si près! Je vais donc écrire pour toi trois livres qui te serviront de guides, et que tu puisses consulter au besoin , pour la manière de t'y prendre dans les divers travaux de l'agriculture. Et, puisque les dieux , comme on dit, viennent en aide à ceux qui entreprennent une œuvre , je commencerai par ies invoquer : je ne m'adresserai pas aux muses, à la façon d'Homère et d'Ennius, mais aux douze dieux du conseil céleste; et je n'entends point par là ces divinités citadines, six d'un sexe et six d'un autre, dont les statues dorées se dressent au Forum , mais bien les douze dieux qui président surtout aux travaux des laboureurs. »

On ne peut pas juger d'une encyclopédie entière par un ou deux articles. Nous ne pouvons rien affirmer sur la valeur littéraire de plus de soixante et dix hebdomades de livres, pour parler ici comme Varron, dont il reste si peu de diose ;

mais ce que nous sommes en droit de dire , c'est que , si la plupart des ouvrages du grand polygraphe étaient écrits comme le traité de l'Agriculture , la perte de ces ouvrages n'est guère moins sensible aux amis des belles choses littéraires qu'aux curieux investigateurs de Thistoire des sciences et des arts antiques.

Satire» ménlppées*

Varron, dans sa jeunesse et même dans son âge mûr, avait composé certains ouvrages, mêlés de vers et de prose, qu'il nommait des satires ménippées. Cicéron lui fait dire quel* que part, dans les Académiques : « Ces écrits où j'ai répandu, il y a bien longtemps, quelque gaieté, comme imitateur et non comme traducteur de Ménippe, contiennent plusieurs choses tirées du fond de la philosophie et de la dialecti()ue. J'ai décidé les moins instruits à me lire, en mettant ces idées à leur portée. » Qu'était-ce que ces ouvrages? il n'est pas aisé de le déterminer. Le mot satire indique seulement que c'étaient des mélanges, une sorte de pots-pourris, des plats composés de mets divers. Varron semble avoir repris, par delà Lucilius, les traditions de l'antique sature. Les Ménippées n'avaient probablement que peu de chose de commun avec les satires de Lucilius; et il est douteux qu'elles ressemblassent , autrement que par la forme exté« rieure , à celles d'Ënnius même. Le nom de Ménippées ne prouve pas que l'auteur fût un censeur bien caustique et morose des choses ou des personnes. En rappelant le sou-* venir du philosophe cynifue Ménippe, Varron voulait sans doute simplement déclarer que ses discours ne seraient jamais fardés ; qu'il n'aimait que la vérité nue ; qu'on lui demandât des conseils et non pas des compliments. Je ne prétends pas que Varron n'ait jamais été jusqu'à la vraie satire. Quelques titres annoncent évidemment des inten* tiens agressives : par exemple, la Tricipitina, sur le premier triumvirat, devait être pleine de bonnes malices, au moins contre Crassus et César. Mais il est vraisemblable que Varron se bornait, en général , à faire ce qu'il dit dans les Académiques^ à mettre à la portée de tous certains poin^^^a

de dialectique ou de philosophie. C'était , sous une autre forme, la continuation de son œuvre encyclopédique. C'étaient des leçons, mais des leçons enjouées, et sur des sujets quelquefois qui n'en eussent guère souffert d'autres. Ainsi une de ses satires était consacrée à la théorie des repas d'amis. Il y traitait de la physionomie du festin, et du nombre des convives; il ne voulait pas qu'on réunît moins de trois personnes à table, ni qu'on eninvitât plus de neuf : le nombre, disait-il , doit commencer au chiffre des Grâces, et finir à celui des Muses. Charles Labitte, qui a recueilli curieusement tous les détails relatifs aux Ménippées de Varron , résume comme il suit ses conjectures sur le caractère de ces satires, aujourd'hui perdues,: «Evidemment, une petite action dramatique y servait le plus souvent à concentrer l'intérêt, à ramener vers un centre commun l'ironie, laquelle de sa nature est courante et discursive. Dialc^ues, récits, épisodes, dictons, s'entremêlaient habilement ; partout la variété de la forme correspondait à la variété du fond. Varron touchait tous les sujets, dans tous les rhythmes, depuis le trimètre ïambique jusqu'au gallïambe, depuis l'anapeste jusqu'au vers élégiaque;, il mêlait le latin au grec, la citation au trait original, la parodie à l'imitation, le vers à la prose ; en un mot , ses Ménippées étaient un assaisonnement piquant de toutes choses, de raillerie comme d'érudition, de maximes graves comme de libres propos, de haute inspiration poétique comme de crudités moqueuses. »

Je dois dire que les fragments poétiques des Ménippées ne justifient qu'assez imparfaitement la haute inspiration que le bienveillant critique prête à Varron. Varron n'est guère qu'un versificateur, et un versificateur cahotant et raboteux. Son inspiration, il la prend toute faite en Grèce : il ne fait , ce me semble, qu'imiter ou traduire. Est-ce Varron ou Eschyle qui met ces mots dans la bouche de Prométhée ? « Je suis comme l'écorce du haut des arbres, ou comme les sommets desséchés des chênes mourants dans la chênaie. Aucun mortel n'entend ma voix, mais seulement l'inhospitalière solitude qui s'étend au loin sur les champs de la Scythie. Jamais mon âme inquiète ne converse avec les images évo-

quées par les songes ; jamais le sommeil ne verse son ombre sur mes paupières. » Les ïambes de Yarron , ici comme ailleurs, manquent un peu d'harmonie, mais non pas de force ni même d'un certain éclat. Mais, pour en faire de pareils, il n'était guère besoin que de se souvenir. Le sentiment en est vrai et poétique ; Charles Labitte le remarque avec raison. Mais à qui faut-il en faire honneur? est-ce à Rome, est-ce à la Grèce? Franchement , Varron est pour bien peu de chose dans ces vers; et pour si peu, qu'il ne valait pas la peine de dire, comme fait notre excellent ami : » La Muse s'était doucement penchée sur le grave Romain. » J'en dis autant de la plupart des autres passages poétiques , et surtout de la tempête , qui ressemble à tout ce que nous connaissons en ce genre, et qui n'est remarquable, en latin, que par la rudesse des sons et par l'étrangeté de quelques termes , que nous nous garderons bien de traduire littéralement , tels que le midi de la nuit et les cavernes dorées du ciel, u Tout à coup, versle milieu de la nuit, lorsque l'air émaillé au loin de feux brûlants laissait voir le chœur des astres célestes , les nues orageuses déploient rapidement leur voile humide, font disparaître les voûtes dorées du ciel, et vomissent en bas leur eau sur les mortels. Les vents s'étaient échappés du pôle glacé , fils indomptés du septentrion, emportant avec eux tuiles, rameaux, poignées de branchage. Pour nous, abattus, brisés par la tempête , semblables à des cigognes dont le feu de la foudre ailée a brûlé les plumes, nous tombâmes sur le sol , accablés de stupeur. >»

C'est dans les sentences, dans les bons mots, dans tout ce qui tient à la morale, au bon goût, au savoir-vivre, que le Varron des Ménippées retrouve ses avantages, soit qu'il enchaîne sa penspe aux lois du rhythme, soit qu'il lui laisse la libre allure de la prose. Je citerai quelques-unes de ces maximes : « Il n'est si bonne moisson qui n'ait quelque mauvais épi, ni si mauvaise qui n'en ait quelque bon. — Parlez comme tous, sentez comme le petit nombre. — La mort n'est nouvelle à personne, mais on la croit telle : elle embrasse la vie des deux côtés. — Larmes d'héritier et de jeune mariée , rire déguisé. — Qui sait également toute

chose ne sait rien. -— On ne sait rien parfaitement. — Ap* prendre est un héritage, inventer est un gain. — Où qu'il aille, l*homine de cœur porte sa patrie après lui ; tout ce qui est sien, son âme l'enferme. >»

Yarron excellait dans le choix des titres. Tantôt il inscrit en tête de sa ménippée une maxime philosophique ou un proverbe; tantôt c'est un nom mythologique, comme les Euménides, Méléagre, etc. ; plus souvent un trait à l'adresse des philosophes. Les Ménippées sont, avant tout, des protestations contre les extravagances de la plupart des écoles. Varron est, sous un certain rapport, le précurseur de Lucien. Son bon sens n'admettait rien d'extrême; et les sectes les plus opposées avaient également leur contingent de réfutations et de railleries. C'est aux épicuriens, par exemple , qu'était adressée la satire intitulée Combat des chèvres; les stoïciens et leurs rêveries cosmogoniques avaient leur affaire dans la Cuiller à pot du monde; Gare aux chiens! n'annonçait rien de bon pour les cyniques. On a pu relever jusqu'à quatre-vingt-seize titres de if^nt^^^^. Charles Labitte remarque qu'aucun de ces titres n'est banal, et que d'ordinaire une intention très-mordante se trouve tapie sous ces enseignes, mi-partie grecques, mi-partie latines. Il n'est pas téméraire de dire que les satires elles-mêmes répondaient généralement à la spirituelle malice de leurs titres. Ce n'est pourtant pas une raison pour compter Varron parmi les satiriques proprement dits; Il ne forme pas plus transition entre Lucilius et Horace, que Sénèque et Pétrone entre Horace et Perse, malgré le Satyrieon et YApocolokyntose. VApocolokyntose et le Satyrieon procèdent des Ménippées, les Ménifpées de la sature : c'est la satire sous une autre forme ; c'est ' un genre parallèle, mais non similaire; et les Romains ont réservé exclusivement le nom de satire à la satire fixée par Lucilius, et le nom de satiriques à Lucilius, à Horace, à Perse, à Juvénal.

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