L EPOPEE DEPUIS ENNIDS JUSQU A VIRGILE
de l'histoire ea vers ; Tauteur des Annales et du Scipion, de même. Leurs poèmes, à proprement parler, n^étaieitf qu'à moitié ce que nous entendons par le mot épopée, C'étaient des récits épiques ; c'était le ton et le style de l'épopée ; c'en était quelquefois le merveilleux ; mais on y eût cherché en vain une unité véritable : les parties se suivaient, mais elles n'étaient pas solidaires les unes des autres; rien n'était ordonné ni construit, sinon dans les détails ; il n'y avait enfin ni plan général ni ensemble. Ce n'est pas ainsi qu'Homère avait conçu ses ouvrages. Il n'avait songé ni à raconter la guerre de Troie depuis ses origines, ni à retracer la vie entière du fils de Laérte. Un épisode de la guerre de Troie, la colère d'Achille et ses conséquences, voilà toute V Iliade ;Ae retour d'Ulysse de Troie à Ithaque, voilà toute VOdyssée. Une épopée est une histoire ; mais c'est quelque chose de plus encore. C'est le tableau d'une époque, mais d'une époque qui se résume dans un fait, ou dans un homme, ou dans une idée. Le poète, celui qui crée et qui invente, n'est point tenu à nous donner le passé tel qu'il a été réellement, et à se r,éduire au rôle de chroniqueur. Il raconte les choses telles qu'elles ont dû, ou telles qu'elles ont pu se passer; il met en lumière les plus secrètes pensées des hommes ; il dispose de la nature ; il soumet à ses volontés les puissances divines elles-mêmes. Ce n'est pas tout d'avoir le poète, il faut le sujet. Toute époque quelconque peut être plus ou moins matière à chants épiques : toute époque quelconque n'est pas matière à épopée. Il faut le fait mémo«* rable qui la caractérise; ou l'homme en qui, pour ainsi dire, elle s'incarne; ou l'idée qui est son originalité et sa grandeur. Névius et Ennius avaient le talent; ils n'ont manqué ni d'inspiration ni de verve : donnez-leur un sujet bien circonscrit; faites qu'ils nous peignent une époque placée dans un majestueux lointain, et qui paraisse, à cette distance, toute pleine de merveilles; faites qu'ils aient un vrai sujet d'épopée : je ne dis pas qu'ils seront des Homères; mais nous ne contesterons plus à leurs poèmes un titre que les anciens attribuaient en général à la narration versifiée. Névius et Ennius sont des épiques à la manière de la plu-
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part des héritiers d'Homère, de ceux qui prennent pour sujet ^'histoire entière des exploits d'un héros, toute la vie d'Hercule, par exemple, ou de Thésée.
UuecemBeurm épiques d'Emiliui*
li n'est guère douteux que Névius et Ennius n'aient eu des émules parmi leurs contemporains, et qu'après eux, plus d'un poète n'ait essayé de marcher sur leurs traces. Mais nous ne pouvons citer avec certitude aucun nom de poète épique, aucun titre d'épopée, ni dans leur siècle, ni dans le siècle qui les suivit. Nous pourrions du moins nommer quelques hommes qui travaillèrent à perfectionner le style et la versification de l'épopée. Ce sont ces traducteurs d'Homèi^e qui reprirent l'œuvre autrefois tentée par le vieux Lîvius Ândronicus : ainsi ce Lévius, dont les vers sont cités fréquemment sous le nom du poète de Tarente.
Csntomporaliitf de CéMur.
Même en descendant jusqu'au temps où vivait César, que trouvons-nous? tout d'abord deux traducteurs : Matins, ce même Matins que nous connaissons déjà, qui avait mis V Iliade en vers îambiques ; Varron d'Âtace, que nous connaissons aussi, qui avait mis en latin les Argcmautiques d'Apollonius de Rhodes. Il est vrai que Varron essaya de l'épopée originale : il écrivit un poème sur la guerre de César contre les Séquanais. Nous ignorons ce qu'était précisément ce poème; mais il est assez probable que Varron, imitateur d'Homère, ou plutôt d'Ënnius, ne valait pas beau* coup mieux que Varron imitateur de Lucilius, ou que Var* ron dissertant en vers sur les marées. Hostius chanta la guerre d'Istrie, avec quelque talent, dit-on ; quelques-uns veulent que Virgile Ri cas de cet ouvrage, et qu'il en ait même tiré parti.
Un seul des contemporains d'Auguste et de Virgile semble avoir excellé dans la narration épique. C'est Lucius Varius.
L'iPOPÉE DEPUIS ENNiUS JUSQU'A VIRGILE. 377
Varius avait raconté en beaux vers les conquêtes d'Auguste et d' Agrippa. Il n'en reste rien, non plus que du poème sur la mort de César, qu'on attibue au même auteur. Horace disait de Yarius : « II mène l'épopée comme personne. » Horace caractérise le poëte par Tépithète A' impétueux^ et semble dire, par conséquent, que son style était plein de feu et d'énergie. Les anciens nomment avec quelque distinction Titus Yalgius Rufus. Yelléius Paterculus place Caïus Rabirius à côté de Yirgile. Ce jugement ne faisait peut-être pas beaucoup d'honneur au goût de Yelléius ; mais Rabirius avait donné des preuves de talent, dans son poème sur la bataille d'Actium. Je dois avouer pourtant que des vers retrouvés dans les papyrus d'Herculanum, et que plusieurs critiques reconnaissent pour des vers du poème de Rabirius, sont d'une grande médiocrité, et qu'ils ne rappellent guère le style ni l'harmonie de Y Enéide. Parlerons-nous de Marcus Furius Bibaculus, de ce poète détestable dont Horace s'est moqué, et qui était l'exagération et l'enflure même? Parlerons-nous d'Aulus Furius d'An tium et de ses Annales? Parlerons-nous d'Anser, le parasite d'Antoine, le détracteur de Yirgile? A ce compte, il nous faudrait ne point passer sous silence Bavins et Mévius, ces deux ennemis de Yirgile, qu'un vers de Virgile a couverts d'un immortel ridicule. Cornélius Sévérus était un autre homme : ses vers sur la mort de Cicéron prouvent qu'il avait du cœur et du talent; mais il n'est point de ceux que Yirgile a connus. Bien loin d'avoir rien fourni à Yirgile, c'est lui qui a dû en partie à Yirgile ce qu'il a été : son poème sur la guerre de Sicile est postérieur à la publication de l'i^/ietefe; son autre poème, celui dont on a admiré ailleurs les magnifiques restes, était aussi une œuvre que Virgile n'avait pu lire. Quoi qu'il en soit, nous transcrirons ici, pour terminer ce chapitre, le jugement de Quintilien sur Corpélius Sévérus : « Cornélius Sévérus est plutôt un bon versificateur qu'un bon poète. Pourtant, s'il eût écrit jusqu'au bout sa Guerre de Sicile dans le style du premier livre, il prétendrait à bon droit à la seconde place. Mais une mort prématurée ne lui permit pas d'atteindre à la perfection : néanmoins les oeuvres de son enfance montrent un
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grand caractère, et une volonté de bien faire admirable, surtout dans un pareil âge. »
vmoiLE.
G^NIE DB TIROILE. ^ VIB DE VIRGILE. — JUGEMENTS DES ANCIENS. — tlR'* GILE PHILOSOPHE. «— PREMIERS ESSAIS POÉTIQUES DE VIRGILE. ^ LES BUCOLIQUES. — VIRGILE ET THÉOGRITE. — STYLE DES ÉGLOGUES. — LES GÉ0R61QUES. — EXCELLENCE LITTÉRAIRE DES GÉORGIQUES. — L*ÉMÉIDE.— VIUGILE ET HOMÈRE. — DIVERS EMPRUNTS DE VIRGILE. •» HÉROS DE L'ENÉIDE. -*- MOEURS DE L'ÉNÉIDE. — STYLE DE l'ÉNÉIDE*
fiente de Tlrslle.
Nous avons dit ce qui manquait d'art à Lucrèce^ ce qui manquait à Catulle d'ampleur et de fécondité. Notre pensée, quand nous signalions ces lacunes, a dû se reporter plus d une fois vers le poëte à qui rien, ou presque rien, n'a manqué ; vers ce Virgile qui fut, non moins que Lucrèce, le favori des muses, et qui fut aussi, non moins que Catulle, un artiste consommé. Nous avons donc noté déjà quelquesunes des vertus qui recommandent ses œuvres à une admiration immortelle. M. Nisard nous a fourni, à propos de Tite Live, une belle page sur la sensibilité de Virgile. Il s'agit maintenant d'entrer dans quelque détail, et d'expliquer pourquoi le nom de Virgile est un des plus grands noms de toutes les littératures, et, avec le nom de Cicéron, le plus grand de toute la littérature romaine.
Virgile a eu plusieurs manières, s'il est permis d'appeler ainsi les caractères divers qui distinguent son style dans ses divers ouvrages. Mais nous prenons le mot manière dans l'acception qu'il a chez les critiques qui étudient les progrès du talent des grands peintres. Le Raphaël de la Trans^ figuration n'est pas le même que le Raphaël continuateur du Pérugin» ou que le Raphaël de VÉcole d'Athènes. Une
page de V Enéide ne ressemble point à une page des Gior^ gigues^ ni une page des Géorgiques à une page des Églogues. Ce qu'il y a de commun et dans les Églogues^ et dans les Géorgiques, et dans Y Enéide^ c'est cette diction pure et irréprochable, ce latin dégagé de toutes les rusticités antiques, de toutes les importations pédantesques ; c'est cette simplicité ingénue, qui s'allie sans effort à l'art le plus savant ; c'est l'absence de toute affectation et de toute recherche, môme là où le poète eut pu sans crime se laisser aller aux séductions du bel esprit ; c'est, comme dit un critique, cet art difficile d'offrir une succession de beautés variées, de réveiller dans un seul trait un grand nombre d'impressions, de ne les épuiser jamais en les prolongeant ; c'est surtout, selon moi, cette imagination puissante, mais toujours réglée, et qui ne perd rien de sa force ni de son éclat, pour se circonscrire sévèrement dans le cercle étroit du bon sens et de la raison ; c'est plus encore : c'est la grâce enchanteresse, c'est le sentiment, c'est le souffle divin ; en un mot, c'est l'âme et le cœur de Virgile. Voilà les ressemblances ; voilà aussi ce qu'on peut nommer le génie de Virgile. Mais les œuvres du poète sont comme ces sœurs dont il dit que leur figure, malgré la conformité de physionomie, n'est pour^ tant pas la même, et fait connaître seulement qu'elles sont sœurs. Nous marquerons plus tard les différences : disons aupiuravant quelques mots de la personne du poëte.
Tle de Tlrgile.
Publius Virgilius Maro naquit près de Mantoue, au village d'Andes, le 15 octobre de l'an 70 avant notre ère. On a la date très-exacte : en style romain, c'est le jour des ides d'octobre de l'an 684 de Rome, et sous le consulat de Pompée et de Crassus. La famille de Virgile n'était ni noble ni riche : elle n'était pourtant pas dénuée absolument des ressources nécessaires; et les études du jeune homme furent aussi complètes que s'il eût été fils d'un chevalier ou même d'un consul. Il passa d'abord quelques années dans les écoles de Crémone. A dix-sept ans, il se rendit à Milan, où il prit la robe virile. C'est à Naples qu'il se perfectionna dans les
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lettres grecques et dans la philosophie. Il ne négligea près* que aucune des sciences alors connues : il possédait à fond, disent ses biographes, les mathématiques , la médecine, Tart vétérinaire.
II débuta dans la poésie par quelques pièces assez médiocres, mais qui lui firent déjà une réputation. Il fut dépouillé de son patrimoine, après la bataille de Philippes, quand Octave distribua à ses vétérans les terres de Crémone et de Mantoue. Il vint à Rome faire ses réclamations. Yarius le recommanda à Mécène, et Mécène à Auguste. Ses biens lui furent rendus. Depuis ce temps, il passa sa vie tantôt à Andes, tantôt à Rome, tantôt à Naples, presque uniquement appliqué aux choses de l'esprit, et n'aspirant ni à la fortune ni aux honneurs. Les Bucoliques le mirent de prime abord à un rang très-élevé parmi les poètes latins. Les GéorgiqueSy qu'il écrivit ensuite, l'égalèrent aux plus grands poètes de la Grèce même. Il entreprit bientôt V Enéide^ à la prière d'Auguste. Il y travailla plus de douze ans; mais il ne vécut point assez pour y mettre la dennère main. Quelque temps avant sa mort, il était allé visiter la Grèce, et il avait parcouru les contrées où il fait voyager son héros. C'est dans ce voyage qu'il contracta la maladie qui lui devint fatale. A peine arrivé en Italie, il mourut, à Brindes selon les uns, à Tarente selon d'autres. C'était le 10 des calendes d'octobre de l'an de Rome 736, c'est-à-dire le 21 septembre de l'an 18 avant notre ère. Il était âgé de cinquante-deux ans.
Virgile était d'une complexion délicate, et sa sobriété était extrême. On vante la pureté de ses mœurs, sa modestie, sa bonté, son désintéressement. On croit que c'est de lui que parle Horace, dans les vers où il nous peint un de ses amis, le meilleur de tous les hommes, mais de tournure vulgaire, gauche dans sa démarche, la chevelure en désordre, mal drapé dans sa toge, négligé dans sa chaussure. Sa conversation n'avait rien de remarquable, et ne se sentait nullement de la supériorité de son esprit. Il avait, comme notre Corneille, l'élocution pénible et embarrassée, nonseulement sans élégance, mais sans ces éclairs qui illuminent d'ordinaire la parole des hommes de génie. On conte qu'il
n'essaya qu'une fois en sa vie de parler devant un tribunal, et que son unique plaidoyer n'eut qu'un fort médiocre succès. U composait difiicilement. Voici, dil-on, comment il s'y prenait. Il dictait le matin un grand nombre de vers, et il employait tout le reste de la journée à les corriger, à les réduire, à en faire quatre ou cinq qui le satisfissent ; imitant, selon l'expression qu'on lui prête, l'ourse qui lèche ses petits naissants et leur donne la forme. On conviendra qu'un tel procédé était plus singulier que commode, surtout que fructueux. Mais Virgile était bien en droit d'avoir ses petites bizarreries.
jPagemento dM aneleiui.
La postérité n'avait pas encore commencé pour Virgile, que Rome savait déjà qu'elle possédait le plus grand de ses poètes. Properce, à l'annonce de VÉnéide^ n'hésitait point à s'écrier : « Cédez , écrivains de Rome ; cédez, écrivains de la Grèce ; il naît je ne sais quoi plus grand que V Iliade. » Nous rabattrons ce qu'il y a d'exagéré dans un tel éloge : nous signalons seulement l'admiration d'un contemporain. Ovide disait, non sans raison, que les ouvrages de Virgile comptaient parmi les plus beaux titres de la gloire romaine. Siiius Italiens célébrait comme une fête le jour de la naissance de Virgile, et il allait déposer des couronnes sur le tombeau qu'on voit encore non loin de la grotte de Pausilippe. Les ides d'octobre , selon Martial , étaient consacrées par la naissance de Virgile , comme d'autres jours par la naissance de quelque dieu. Stace terminait la Tkébcâde^ en disant à son épopée : « Ne tente point d'atteindre la divine Enéide; mais suis-la de loin, et adore toujours ses traces. » Quintilien, dans sa revue critique, parle dignement de Virgile : « De même qu'Homère chez les Grecs , de même chez nous Virgile doit figurer en tète, et à ces titres vraiment sacrés. C'est, de tous les poètes de ce genre, grecs ou romains, celui qui se rapproche, sans contredit, le plus d'Homère. Je rapporterai ici les propres termes que, dans ma jeunesse, j'ai recueillis de la bouche d'Afer Domitius. Je lui demandais quel poète, selon lui, était le plus voisin
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<f Homère : Virgile^ me dit-il, est le second, mais plus proche du prunier rang gtie du troisième. Et en effet, si notre poète le cède à cette nature céleste et immortelle, du moins il y a chez lui plus de soin et de diligence, ne fût-ce que parce qu'il lui a fallu travailler davantage ; et toute la supériorité qu'a son rival du côté des qualités sublimes, peut-être Vir* gile la compense«t-il par l'égalité de sa perfection. >»
Tlrglle philosophe.
L'empereur Alexandre Sévère appelait Virgile le Platon des poètes, et il avait placé sa statue, à côté de celle de Cicéron, dans cet oratoire où il consacrait la mémoire des grands hommes. J'ai souvent entendu vanter la profondeur des idées philosophiques de Yii^ile. Il est certain que Virgile avait beaucoup étudié, et qu'il avait l'esprit ouvert à toutes les connaissances; il est certain aussi que les préférences du poète étaient, en général , pour les doctrines de Platon. Mais de là à faire de lui un autre Platon , ou même un platonicien bien convaincu^ il y a plus loin que quelquesmns ne disent. Les louanges dont Virgile comble Lucrèce philosophe prouvent que la doctrine d'Ëpîcure ne lui répugnait pas invinciblement. Mais nous avons des preuves plus directes encore de ses oscillations entre les systèmes contraires. Bossuet si* gnale ce phénomène, dans un passage du Traité de la Concupiscence, a Ainsi, dit-il, voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. Il trouve à propos de décrire, dans son Enéide , l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligence qui anime le monde : il le fera en vers magnifiques. S'il plaît à sa veine poétique , et au feu qui en anime les mouvements, de. décrire le concours d'atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d'en faire sortir l'univers, sans qu'on ait besoin pour las arranger du secours d'une main divine, il sera aussi bon épicurien dans une de ses Églogues^ que bon platonicien dans son poème héroïque. Il a contenté l'oreille , il a étalé le beau tour de son esprit , le beau son de ses vers et la vivacité de ses expressions ; c'est asset à la poésie ; il ne veut pas que la vérité lui soit nécessaire. » Ne soyons pas û sévères que
viaciu. 383
Bossuet. La vérité vraie n'est pas Tobjet indispensable de la poésie. Il est à souhaiter que les poètes y tendent, ou qu'ils la rencontrent : je ne suis pas de ceux qui leur conseille* raient de s'en détourner. Mais les idées ne sont guère pour eux que des matières à versification : qu'ils en changent au gré de leurs impressions mobiles, ou même de leurs ca« prices, il n'y a pas beaucoup à s'en étonner; et je ne m'indigne point que Virgile ait eu plus à cœur le renom d'excellent poète que celui de philosophe conséquent,
Premlertf essaie poétl«ives de Tirglle.
Les débuts poétiques de Virgile annonçaient un talent déjà distingué , sinon le futur auteur des Géorgiques et de Y Enéide. Nous possédons encore quelques-unes des petites pièces qui commencèrent la réputation du poète. La collection intitulée Catalectes est, comme l'indique le titre grec, un choix fait après coup parmi les épigrammes et les autres bluettes qu'on attribuait à Virgile , et dont la plupart avaient été , dit-on , les tâtonnements plus ou moins heureux par quoi il s'était d*abord essayé à rivaliser avec les maîtres. Il n'y a rien , dans ce recueil , qui soit beaucoup au-dessus du médiocre. Il est possible que d'autres que Vii^ile aient à revendiquer la paternité de bon nombre d'entre ces vers. Mais on place, à côté des Catalectes ^ des morceaux plua considérables, et d'un ordre plus élevé, qui portent un caractère d'authenticité assez manifeste. Le Moucheron ^ par exemple , pourrait bien être ce poème demi-bucolique que tous les anciens citent comme une des premières productiona de Virgile, Ce n'est pas un chef-d'œuvre : le style en est parfois obscur, et la versification traînante. Mais il y a du sen^ timent , et quelque chose déjà des grâces naïves » que les Muses, suivant Horace, avaient accordées en don à Virgileu On y trouve aussi les premiers linéaments de ce qui devait être plus tard l'incomparable tableau de la mort d'Eurydice et de la douleur d*Orpbée. Je dois dire seulement que d'excellents critiques pensent que le poème a été gâté par des remaniements et des ioterpolations , et qu'il n*était pas sorti des mains de Virgile tel que nous l'avons aujourd'hui. L'4«^
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grettey la Caharetière^ le Mareium ^ semblent dignes de Virgile. Le premier de ces trois petits poèmes n'est qu'un récit mythologique bien versifié ; mais le second et le troisième ont une originalité assez remarquable. Ce sont des scènes ie la vie vulgaire , mais retracées avec un grand charme. La Cabaretière rappelle ces peintures de Pompéii où se révèle à nous la vie antique, et qui sourient, pour ainsi dire, d'un rayon d'élégance et de beauté. Le Moretum^ bien plus encore. On s'intéresse au pauvre homme qui se lève avant le jour pour préparer ses frugales provisions; on s'intéresse même à cette humble esclave qui l'aide dans ses travaux : on suit d'un œil attentif les détails de l'opération d'où sort le moiretuniy ce mets pour nous si étrange, ce composé d'herbes, d'ail pilé, de fromage et de vin.
lies BneoUquetf.
Avec les Bucoliques^ nous entrons déjà dans le vrai, dans le grand Virgile. Le titre du recueil indique assez de quoi il se compose. Ce sont des poésies pastorales. Le titre d^Églogués y qu'on joint d'ordinaire au premier, n'a par lui-même aucun rapport ni avec la poésie pastorale, ni même avec aucune sorte de poésie. C'est un mot grec, qui signifie tout simplement à peu près la même chose que le mot cataiectes. Il indique que les dix pièces du recueil ne sont pas toutes celles du même genre que l'auteur avait écrites; qu'elles ont été choisies dans un plus grand nombre; que le public a la fleur, et la fleur seule, de l'œuvre première. Ce n'est que par une association d'idées, du reste assez naturelle, que le mot églogue, comme le mot idylle , est devenu synonyme de poème pastoral.
Les dix églogues devraient être rangées un peu autrement qu'elles ne sont, si l'on s'astreignait strictement à l'ordre chronologique. La première selon la date n'est que la deuxième dans les éditions. Elle fut écrite en l'an 42 avant notre ère. Virgile avait alors vingt-huit ans. Mais la dixième est à la fois et la dernière du recueil, et la dernière selon la date. Elle est postérieure de quatre ans environ à la ■^emière.
Virgile et Théoerite.
Virgile écrivait les Bucoliques sous Timpression de ses premières études littéraires, et dans uq temps où il était plus familier peut-être avec les poètes de la décadence grecque, qu'avec ceux de la belle antiquité. Les Alexandrins régnaient partout dans les écoles; Callimaque et Philétas étaient les dieux propices qu'invoquait la muse romaine; et Apollonius balançait la renommée d'Homère. Mais Virgile sut faire un choix parmi ces modèles trop vantés ; et Théo* crite eut sa préférence. Il dit bien quelque part qu'il compose des vers à la façon du poète de Chalcis; mais presque partout on sent Tinfluence du poète de Syracuse. Il est douteux, malgré son témoignage, qu'Euphorion lui ait beaucoup prêté, tandis que Théocrite lui fournit sans cesse, non pas seulement des idées, des expressions, des tours de phrase, des vers entiers, mais des développements, des caractères, jusqu'à des sujets de poèmes. Aussi Virgile n'est-il tombé dans aucun des défauts qu'on est en droit de reprocher aux coryphées de la littérature alexandrine. Il en a pourtant, même d'assez graves, et que nous ne devons point passer sous silence. Voici le pire, qui tenait non pas à son talent , mais aux conditions fâcheuses qu'il lui fallait subir, pour rendre supportables à ses lecteurs des tableaux bucoliques. Il n'avait pas sous les yeux, comme Théocrite, des pâtres musiciens et chanteurs; il lui fallait créer une sorte de monde imaginaire : c'était donc, jusqu'à un certain point, un genre faux qu'il introduisait dans la poésie latine; ou, si l'on veut, il se condamnait à une poésie d^imitation , et il s'exposait à manquer d'inspiration et de vie. Transporter tout entier Théocrite en latin et se faire traducteur, un tel génie ne pouvait songer à se réduire à ce iftétier quasi-servile; et le goût des contemporains se fût médiocrement accommodé de toutes les naïvetés, de toutes les crudités de la verve sicilienne. Il transforma donc Théocrite; il ne voulut être bucolique qu'en apparence; ses bergers et ses chevriers furent autre chose que des Tityres et des Mé* libée3 : en un mot, au lieu de pastorales, il donna aux Ro*
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mains des allégories. Voilà comment il put se vanter d*avoir rendu les forêts dignes d'un consul; voilà aussi comment il s'est condamné à n'être qu'un faux Théocrite. Ne cherchez donc pas, dans les Églogues, ce qui fait le principal charme des Idylles y cette vivacité , cette rudesse, cette poétique brutalité, cette vérité dramatique; ces caractères qu'un rien décèle, qui se mettent à chaque instant dans un saisissant relief, et où la nature elle-même ne méconnaîtrait pas ses rustiques enfants. Les bergers de Virgile parlent trop bien pour des bergers : on dirait presque qu'ils sortent de la ville, qu'ils rêvent de Rome et de la cour d'Auguste. Ils y songent en effet; ou, si l'on veut, le poète qui les fait parler y songe pour eux. Mais oubliez pour un instant leurs noms, percez les apparences ; entrez dans le dessein de Virgile : cette poésie est vraie et vivante , pleine de passion et d'enthousiasme, et elle mérite à son tour l'admiration des hommes. Mais pourquoi Virgile a-t-il prétendu la faire accepter pour de la poésie bucolique?
style des lÉgloguetf.
Le style des Églogues est très-peu bucolique : je viens d'expliquer pourquoi ; je n'ai pas entendu par là excuser Virgile. J'ajoute que ce style pèche quelquefois par le vague et par une certaine obscurité. Si ce n'était un blasphème, j'oserais presque assurer que Virgile ne s'est pas toujours rendu un compte suffisamment exact de ce qu'il voulait nous dire. J'aime mieux croire qu'il savait fort bien ce qu'il disait; mais rien ne m'empêchera de regretter qu'il ait trop compté sur l'intelligence et la pénétration du lecteur. Quand les idées en valent la peine, on éprouve une sorte de jouissance à les découvrir en fouillant sous les nK)ts; mais ces semblants de pâtres pourraient bien n'avoir quelquefois que des semblants d'idées. Je ne m'étonne donc pas qu'ils n'en serrent que médiocrement l'expression , et que leurs phrases s'embarrassent de parenthèses, ou traînent quelquefois des queues trop longues. L'épithète n'est pas toujours caractéristique ; le mot ne fait pas toujours image ; le poète ne sait point encore faire valoir les termes l'un par l'autre ,
mettre un tableau entier dans* un vers, et faire succéder sans cesse les tableaux aux tableaux. Il y viendra plus tard : en attendant, il a déjà toutes les élégances; il a Tabondance, la facilité, la fluidité, Tharmonie. Que dis-je? il fait pressentir çà et là tantôt les Géorgiques futures, tantôt la future Enéide, C'est surtout dans les églogues les moins bucoliques qu'il s'est montré plus d'une fois grand poëte. Les Muses de Sicile semblent avoir exaucé une de ses prières : elles ne lui ont point su trop mauvais gré d'avoir laissé là pour un instant leurs Thyrsis et leurs Damœtas.
lies C(éorgtf|ue0.
Virgile avait plus de trente ans, quand il commença les Géorgiques. Il entreprit ce poëme à la prière de Mécène, son protecteur, et il consacra sept années entières à exécuter et à parfaire son œuvre. Les Géorgiques n'ont guère plus de deux mille vers; mais ce n'est pas à la longueur d'un poëme que se mesure le génie de son auteur. La postérité s'inquiète médiocrement de savoir si peu de vers ont coûté beaucoup de jours : elle jouit de leur beauté, elle admire leurs perfections ; que lui importe le reste?
Le mot Géorgiques est un mot grec, qui signifie les travaux de la terre. Le poëme de Virgile n'est pas seulement un recueil de leçons sur la culture : il comprend à peu près ce que nous entendons par économie rurale. J'ai dit ailleurs que Virgile avait suivi, en général, le plan de l'ouvrage de Varron. Le premier livre des Géorgiques est consacré aux préceptes relatifs à la culture proprement dite. Il s'agit, dans le second livre, de l'arboriculture, et particulièrement de la culture de la vigne; dans le troisième, il s'agit de l'élève des bestiaux, et, dans le quatrième, des soins qu'exigent les abeilles. Le poète n'a pas voulu épuiser tout son sujet. 11 a volontairement omis plus d'un point important qu'il eût pu y faire entrer, ou même qui semblait en faire partie intégrante. Ainsi il n'a pas voulu traiter des jardins : il a laissé à d'autres après lui à retracer les préceptes de la science où excellait son vieillard de Tarente.
Ce n'est point seulement à Varron que Virgile a fait des
emprunts. Le vieux Caton est pour son contingent dans les GéorgiqueSf et, comme lui, Hésiode, Nicandre, Aratus, Xénophon, Aristote, que sais-je encore? Néanmoins les Georgiques sont plus qu'un résumé de la science antique sur le sujet traité par Virgile. Yirgile ajoute, à ce qu'il a puisé dans les livres, les résultats de sa propre expérience : aussi a-t-il mérité de devenir lui-même une autorité chez les anciens. Pline et Columelle citent fréquemment Virgile, à l'appui de leurs opinions.
Virgile semble se donner quelque part comme un imitateur d'Hésiode. Mais le poëme des Œuvres et Jours n'a presque rien de commun avec les Géorgiques, Ce n'est pas pour certains vers imités çà et là, c'est plutôt, comme le remarque un critique, à cause de la similitude du genre, qu'il a pu dire avec vérité : « Je chante, dans les villes romaines, un chant ascréen ^ »
Bxeellenee lUtératre des «éorglquefl*
Le style des Géorgiques n'a aucun des défauts que nous avons essayé de relever dans celui des Églogues. Aussi bien le sujet était vraiment digne de Virgile et de son génie. Nous voyons ici le poëte dans sa maturité, et complètement maître de son art et de lui-même. Rien de lâche ni de décousu*; nulle redondance, nul mot inutile; les transitions mêmes sont invisibles, ou plutôt on ne les aperçoit qu'à la lumière des idées. Partout une plénitude de sens qui permet à la réflexion cette joie des trouvailles dont j'ai parlé. Ici, on peut creuser à son aise, et toujours avec la certitude du succès. Et cette concentration de la pensée ne nuit pas un instant ni à la rapidité, ni à la souplesse des mouvements : cette poésie si savante est encore la grâce et la facilité mêmes. Tout s'anime, sous l'heureuse main de l'enchanteur; tout, jusqu'à la fleur, jusqu'au brin d'herbe; et la vie qui circule dans l'univers semble avoir passé tout entière dans le poëme. La langue rend au gré de Virgile tout ce que ses termes, tout ce que ses sons peuvent donner d'images,