Géorgiques ^\\Yre II, vers
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d*énergie pittoresque, d'expressive harmonie. Variété infinie des tours, coupes hardies et pourtant naturelles, effets imprévus, tout ce qui peut charmer et surprendre, tout ce qui saisit Tâme et réveille, toutes les satisfactions de Toreille, du goût et de Tesprit; il n'y a pas de trésors que Virgile ne nous prodigue, et avec une intarissable abondance. Cherchez, parmi ces deux mille ver^, un vers, un seul vers où il n'y ait pas quelque chose à admirer : ce vers, vous ne le rencontrerez pas. C'çst donc la perfection absolue : non ; c'est la perfection de ce qu'a voulu faire le poète. L'absolu n'est pas de ce monde. Je vais plus loin ; j'oserai dire que je regrette quelque chose, parmi tant de beautés, quand je me rappelle et l'aimable laisser-aller d'Hésiode, et les éclairs de Lucrèce, et la majesté de Parménide. Mais à quoi bon rêver un autre Virgile? Les Géorgiques sont le chef-d'œuvre de la poésie didactique : n'est-ce point assez? A d'autres le sublime, et des grâces encore plus naïves. Contentons-nous du beau continu et sans mélange ; et adorons le génie de celui qui fut tout à la fois un si grand poète et un si grand artiste. C'est quand on lit les vers.de Delille en regard de ceux de Virgile, qu'on sent profondément la désespérante perfection des Gèorgiqîies, et les impuissances radicales de notre idiome, et surtout de notre système de poésie. L'œuvre du poëte français est bien remarquable : on peut dire que Delille y a déployé toutes les ressources de son talent et de son esprit, toutes celles, peut s'en faut, de notre versification et de notre langue. C'est la plus belle des traductions. Elle a les charmes d'une production originale. Si l'on oublie un instant qu'il y a eu un Virgile, on n'y voit guère que merveilles. Mais rapprochez la copie du ihodèle, et votre enchantement cessera bientôt. Notre alexandrin n'est qu un petit vers, à côté du magnifique et majestueux hexamètre. On a beau, comme Delille, en varier les coupes et les tours; cette variété se réduit toujours à un petit nombre de figures distinctes. L'hexamètre n'a pas seulement la variété qui provient des mouvements divers de la phrase ; il a celle de ses pieds ; il a celle de sa longueur, qu'on porte à volonté de treize à quatorze, à quinze, à seize, à dix-sept syllabes.
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Un autre avantage de l'hexamètre, c'est qu'il existe par luimême; c'est qu'un vers seul est bien réellement un vers : nos alexandrins, comme tous nos vers français, ne sont des vers véritables que par le fait de la rime, c'est-à-dire qu'à condition d'être au moins deux. Aussi, que d'embarras, que d'obstacles , dès qu'on entreprend de lutter, avec un instrument imparfait et discord, contre le plus expressif et le plus complet des instruments ! Delilie lui-même en est la preuve. Tantôt c'est une épithète nécessaire, qu'il ne peut rendre; tantôt c'en est une autre, qu'il est forcé d'altérer; Ici, l'image pâlit; là, elle est remplacée par une expression vulgaire; ailleurs, des vers entiers de l'original ont disparu; ailleurs, la rime a amené des vers de remplissage : presque partout, presque toujours, excès ou défaut , sécheresse ou redondance. C'est, si l'on veut, Virgile; mais c'est l'abbé Delilie bien plus encore. Les Géorgiques du poète français sont aux Géorgiques du poète latin ce qu'une statuette de plâtre est à la Vénus de Milo, ou à l'Apollon du Belvédère. II ne suffit pas, pour estimer Virgile à sa valeur, de lire, ou même de méditer, ce qu'on nomme les épisodes des Géorgiques. Voilà de longues années que mon devoir me commande l'étude de ce beau poème, et son interprétation dans tous les détails. Plus j'approfondis, et plus j'admire; et ce que j'admire, c'est tout le poème d'un bout à l'autre. Le grand Homère quelquefois sommeille, mais non jamais Virgile. Ne medemandezdoncpas cequ'ilfaut choisir; faites comme moi et comme bien d'autres : li^ez tout, méditez tout; quand vous serez au dernier vers, reconunencez; et puis après, lisez et méditez encore.
Virgile avait trente-huit ans quand il mit la première main à V Enéide. Les Géorgiques venaient de montrer ses talents dans toute leur puissance. Ses études de tout genre l'avaient admirablement préparé à la grande œuvre de l'épopée. Il connaissait à fond les monuments de l'histoire; il s'était curieusement informé des traditions de son pays ; la littérature de la Grèce n'avait pas plus de secrets pour lui que
celle même de Rome ; il était tout à la fois et le plus savant des hommes et le plus accompli des poètes. On dit que, dans sa jeunesse, il avait commencé un poème héroïque sur les hauts faits des rois d'Albe. Si la chose est vraie , il sentait bien sa vocation : un poète comme lui était fait visiblement pour marcher sur les traces d'Homère ; un homme de tant de savoir et de goût ne pouvait choisir qu'un sujet national. Âlbe, c'était déjà Rome ; mais Virgile devait trouver un sujet plus intéressant et plus vaste , le plus grand et le plus beau que pût traiter un Romain , et peut-être le seul sujet com* plet d'épopée que pussent fournir les annales de l'Italie. Voici, en quelques mots, ce qui remplit les douze livres de VEnéide.
Après la prise de Troie , £née , suivi de tous les Troyens qui avaient échappé aux fera ou à l'esclavage, cherche à gagner ritalie, où les destins lui promettent un grand empire. Sept ans entiers ils errent sur les mers; une tempête les pousse des côtes de la Sicile à celles de Carthage. Didon re* lient quelque temps Énée auprès d'elle ; mais les dieux ont parlé, et le héros s'éloigne de l'Afrique. Arrivé en Itahe, et après avoir visité aux enfers l'ombre de son père» Ënée deniande au roi Latinus la main de sa fille Lavinie; mais Lavinie a été promise à Turnus, roi des Rutules : les Troyens âont forcés de soutenir une guerre, à laquelle prennent part contre eux divers peuples du Latium et de l'Ëtrurie. Plusieurs batailles se donnent, mais sans rien décider : à la fin , Ënée et Turnus conviennent de lutter en combat singulier. Le prix du combat doit être Lavinie : Ënée triomphe de son rival.
11 n'est pas besoin de beaucoup de réflexions , pour comprendre tout ce qu'un pareil sujet offrait d'intérêt à des Romains. Nul peuple , plus que le peuple romain, ne fut amoureux de son antiquité et de sa noblesse; nul ne poussa jamais plus loin l'ambition de relever son origine. Il n'y avait guère de famille patricienne qui ne se vantât de descendre de quelqu'un des compagnons d'Énée. Auguste descendait d'Énée lui-même, par Iule ou Ascagne , et par la famille Julia, sortie, disait-on, d'Iule. L'événement chanté
par Virgile n'était point une fiction, mais un fait réel, attesté du moins par des monuments dignes de foi. Plus d'un historien avait conté , avant que Virgile le chantât, et Tarrivée des Troyens en Italie, et la réception que Latinus leur avait faite, et la rivalité de Turnus et d'Ënée , et les combats que les Troyens avaient eu à soutenir contre des peuples redoutables. Quant aux rapports d'Énée et de Didon, Tanachronisme était consacré, si je puis ainsi dire, depuis que le poète Névius avait mis en présence le prince troyen et la reine de Carthage. Les Romains s'étaient accoutumés à faire remonter jusqu'aux temps héroïques les origines de cette haine qui divisa si longtemps les deux grandes cités , et qui finit par être fatale à la cité africaine. Qu'importait d'ailleurs que les érudits fissent leurs réserves? Le lecteur ordinaire ne s'inquiétait que du vraisemblable : à ses yeux, c'était le vrai; d'ailleurs, ce n'est pas pour un mensonge historique comme celui de Virgile , qu'il eût songé à dévouer un poète aux dieux infernaux.
Le sujet de Virgile avait un autre avantage. Placé dans un convenable lointain ; il se prêtait de lui-même au merveilleux. Je veux dire que le poëte n'avait pas de violence à faire au lecteur, pour lui faire admettre l'intervention de la Providence dans les choses humaines , et une intervention continuelle, visible, palpable. Les motifs-des actions des personnages, les causes des événements, toutes les passions, tous les sentiments, revêtaient naturellement, à cette distance, un corps, un esprit, un visage. Il est possible que Virgile ait employé le merveilleux beaucoup plus en artiste qu'en croyant : ce qu'on ne saurait contester, c'est que ce merveilleux s'accorde admirablement avec la nature des faits contés dans VÉnéide; c'est qu'il n'est pas réduit à l'état d'une simple machine épique ; c'est qu'il est manifestement une condition essentielle du sujet. Supprimez le merveilleux , et VÉnéide ne sera plus guère qu'un corps sans âme.
Le temps où Virgile écrivait VÉnéide était le plus favorable que jamais poëte romain eût pu désirer pour une pareille entreprise. Cette puissance romaine, qui se reposait de ses longues guerres dans la contemplation de sa grandeur; ce
besoin d'ordre qui possédait toutes les âmes , et qui montrait à tous les yeux le rôle de fondateur comme le plus beau de tous les rôles ; n'était-ce pas plus qu'il n'en fallait pour inspirer à Virgile la passion de son sujet, et pour animer le poète de cet espoir du succès , sans lequel il n'y a guère d'efifort persévérant? Ajoutez qu'il y avait, dans le public, un goût général pour les choses de l'esprit et pour la poésie : « Savants ou ignorants, disait Horace, nous écrivons indisffeinctement des poèmes. » On traduisait les Grecs ; on les imitait : tous voulaient rivaliser avec eux. Aussi, quand on apprit que le chantre des Géorgiques se préparait à chanter les origines du peuple romain , l'attente fut grande , et Rome compta sur un chef-d'œuvre. On parlait de V Enéide , commencée à peine, comme on eût pu parler d'un poème déjà en possession de la renommée. C'était la merveille de la littérature latine; c'était la merveille des merveilles. Nous avons entendu l'explosion de l'enthousiasme de Properce.
TlrgUe ei Homère.
Homère avait été mieux partagé encore. Au temps où il composait V Iliade et V Odyssée ^ les noms d'Achille, d'Hector^ d'Ulysse, de tous ses héros, étaient vivants dans la mémoire des hommes; on n'avait oublié ni leurs exploits ni leurs malheurs : le plus humble des Grecs eût été en état de conter les combats que s'étaient livrés, sous les murs de Troie, la Grèce et l'Asie , ou les longues courses errantes des chefs victorieux à travers toutes les mers. Mais ces héros, qui avaient fait de si grandes choses , ils étaient déjà dans un suffisant lointain, et on se les représentait comme des mortels d'une nature supérieure. On les mettait en société, continuelle avec les dieux mêmes : chaque héros était l'objet particulier de la faveur de quelque divinité ou de sa haine. Un étonnant succès , c'était l'œuvre de la protection d'un dieu ; un étonnant revers, c'était encore un dieu qui y avait précipité la victime. Les poètes s'emparaient de ces conceptions populaires: ils les développaient, ils les agrandissaient; ils leur donnaient un caractère plus noble et plus grave. Homère fut l'heureux héritier des trésors amassés par eux,
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et préparés par tout un peuple. Il disposa, en un mot, du plus riche fond d'épopée qui soit jamais échu à aucun poète. .
Quant à Virgile, ni les traditions romaines ni la poésie des siècles antérieurs ne lui fournissait assez pour qu'il se bornât, comme fait Homère , à raconter en idéalisant. Il lui fallait créer , bien plus encore que se souvenir ; il lui fallait vivifier ces indications vagues, ces généalogies, ces noms, qui étaient presque toute sa matière. La fiction proprement dite est par elle-même pauvre et stérile ; les faits seuls et les croyances échauffent et fécondent Timagination. Voilà ce qui explique Timpuissance de Virgile à nous donner des caractères aussi complets que ceux d'Achille, d'Hector ou d'Ulysse. Il sentait bien cette impuissance : aussi n'essayat-il pas de se soutenir constamment par ses propres forces. Il s'appuya sur les Grecs, et particulièrement sur Homère. Les six premiers chants de VÉnéide sont comme une Odyssée en raccourci ; les six derniers sont une sorte à' Iliade. Il était naturel que lé poëte peignît les voyages d'Énée avec lès couleurs dont Homère avait peint les voyages d'Ulysse. Il ne l'était pas moins que les luttes des Troyens contre leurs ennemis d'Italie rappelassent celles qui s'étaient livrées sous les murs d'Ilion ; et qu'Achille , Hector, Patrocle , Ajax, que d'autres héros encore prétassent quelques-uns de leurs traits à Turnus, à Pallas, à presque toutes les figures que Virgile fait apparaître devant nos yeux. On peut même dire qu'il y a de V Odyssée et de V Iliade dans toute VÉnéide. Partout où ie poëte latin peut faire entrer les pensées et les images du poëte grec , il n'hésite pas à se les approprier.
Nous avons expliqué ailleurs avec quel empire Homère disposait de sa langue, avec quelle merveilleuse souplesse le vers obéissait à tous les besoins de son sentiment et de sa pensée. Virgile avait affaire à un idiome plus rebelle. Plaute et Térence, Cicéron et Salluste, Lucrèce et Catulle en avaient fixé les caractères. La grammaire était là, sans cesse prête à réprimer un essor trop audacieux. Le poëte devait se plier à une foule d'exigences, qui n'avaient jamais entravé Homère. Ajoutez que l'hexamètre latin , dont nous vantions tout à
rheure les ^vertus, par comparaison avec notre versifica* tion barbare, n'a ni la ductilité ni la grâce de rbexamètre grec. Ce vers, tel que Catulle l'avait perfectionné, tel qu'on l'employait au temps de Virgile dans le poème héroïque, tel que Virgile lui-même l'avait employé depuis les Eglogttes^ depuis le Moucheron même, était soumis à des règles assez sévères. Il devait être coupé, suspendu, de telle manière plu* tôt que de telle autre ; il ne pouvait finir par tels ou tels mots, par telles ou telles syllabes. Ce n'est que par un chef-d'œuvre d'industrie que Virgile pouvait triompher complètement et de sa langue et de son vers. Disons à sa gloire que son triomphe fut complet.
Dlvertf emprunto de Tlrglle.
Ce n*est pas seulement Homère que Virgile appela à son secours, et qui l'aida à enrichir une matière indigente. Il y avait, chez les Grecs, une foule de pOêmes intitulés Retours^ ou étaient racontées les aventures des chefs de l'armée grecque depuis leur départ de Troie. Heyne conjecture , avec beaucoup de vraisemblance, que Virgile tira un grand parti de ces épopées; aujourd'hui perdues. Macrobe nous apprend que le deuxième livre de Y Enéide était copié, presque mot à mot (ce sont ses propres expressions), du poème de ce Pisandre dont le nom se trouve parmi ceux des auteurs d'épopées mentionnés dans le canon alexandrin. On ne saurait nier que le quatrième livre n'ait dû beaucoup à la Médée d'Euripide : c'est la même conception, c'est la même situation; et l'amante d'Ënée exprime plus d'une fois les mêmes sentiments que l'amante de Jason, et dans le même langage. Eschyle, Sophocle, Pindare, Apollonius de Rhodes, sont perpétuellement mis à contribution par Virgile. À l'un, Virgile prendra le tableau de l'éruption de l'Etna ; à un autre, celui du calme des nuits mis en contraste avec le trouble de la douleur qui veille; à celui-ci cette comparaison, à celui-là cette pensée, ce mot, cette image. Il ne s'interdit pas même d'emprunter, ou, si l'on veut, de dérober, aux écrivains de son pays. Catulle, Lucrèce, Ennius, d'autres plus ou moins connus, fournissent des mots, des tours, des portions de vers,
jusqu'à des vers entiers. Virgile mettait déjà en pratique le principe si franchement exprimé depuis par Molière : il prenait son bien partout où il le trouvait.
Mais avec quel art se sont fondues dans le poëme toutes ces richesses étrangères ! Comme Virgile se les est rendues siennes ! Comme il se les est assimilées ! Cesse-t-il un seul instant d'être lui-même? S'aperçoit-on jamais d'aucun défaut de continuité? Cherchez les sutures ; vous ne les trouverez pas. V Enéide n'a rien de commun avec les ouvrages faits de pièces de rapport. Les érudits sont en état, jusqu'à un certain point, de constater que là le poète a été original, qu'ici il s'est souvenu et il a copié : un simple lecteur ne voit partout et toujours qu'une œuvre de génie.
Héros de l^nélde*
Le héros principal de V Enéide^ c'est Énée : il ne l'est pourtant que de nom. Derrière Énée est Rome^ Rome et ses destinées futures. Enée n'est que l'instrument d'un grand fait providentiel : les dieux fondent par ses mains. Le héros efface sa personne; il obéit religieusement aux ordres du ciel ; il est le pieux Ënée : voilà le trait principal de son caractère. Tout, dans VEnéide^ est fait pour Rome, en vue de Rome et de son histoire. C'est dire pourquoi Ënée ressemble si peu à {'idéal qu'on se forme d'ordinaire d'un héros d'épopée. Il y a une autre considération qui peut servir à expliquer pourquoi Virgile nous le peint si froid, si doux, et presque impassible. Le monde venait de reprendre son équilibre, et s'était raffermi sous la puissante main d'Auguste; la paix et Tabondance avaient reparu enfin dans l'Italie. Virgile, qui avait souffert des maux de la guerre civile, se sentit pénétré , pour l'auteur de tous ces i)iens, d'une admiration profonde. 11 regardait Auguste comme un homme prédestiné au bonheur de l'univers. Il s'était écrié jadis, dans la crainte de le voir ravi par la mort avant l'accomplissement de sa grande œuvre : « Dieux, permettez du moins à ce jeune homme de relever le siècle tombé en ruines M » Auguste, maître du monde pacifié; Auguste,
i. Géorgiques, livr« I, vere 500-501.
fondateur d'un empire par la volonté des dieux, apparaissait à Virgile, que dis-je ? au peuple romain tout entier, comme le plus grand, le plus solennel , le plus sublime des caractères. Virgile , en peignant Ënée , transporta, involontairement peut-être , certainement sans nulle intention de flatterie , les traits qu'il avait sous les yeux dans Timage de son héros. Cet Ënée, qui agit plus souvent enflamine qu'en guerrier ; cet homme étranger à presque toutes les passions humaines; cet époux, qui perd sa femme presque par sa faute, et presque sans regret; cet amant si peu digne d'inspirer de l'amour, si indifférent et si dur pour Didon, et qui dit paisiblement , dans les enfers , à une infortunée morte d'amour pour lui , qu'il ne croyait pas que son départ dût lui causer tant de peine ; un tel caractère était, malgré tout cela, ou môme à cause de tout cela, une conception propre à intéresser et à charmer les contemporains de Virgile. Quant à nous, nous ne pouvons guère admirer Ënée, ni surtout nous intéresser à lui : c'est sur Didon uniquement que nous portons notre intérêt dans les premiers livres ; et c'est Turnus qui nous passionne dans les derniers.
Nous avons dit ce qui semble excuser Virgile au sujet' d'Énée. Voici où Virgile se montre parfaitement inexcusable. La plupart de ses héros secondaires ne sont rien, ou, si l'on veut, ne sont que des noms. C'est toujours le fidèle Achate, ou le fort Gyas, ou le fort Cloanthe : ce ne sont jamais des hommes. Quelque peu de ressources que les traditions offrissent au poëte, comment son génie n*a-t-il trouvé, pour caractériser ces figures, que quelques épithètes banales? L'histoire ne lui disait pas beaucoup plus sur Mézence ; et pourtant son Mézence est une puissante esquisse, admirable de vigueur et d'originalité. Je ne parle pas de Turnus , dessiné d'après Achille et d'après Hector, ni de Pallas, qui rappelle l'ami du fils de Pelée.
Virgile a mieux réussi, en général , à peindre les femmes que les hommes. Le caractère de Junon est une merveille. La colère de la déesse ; l'éternel ressentiment qui vit dans son âme, comme une blessure toujours saignante; cet orgueil farouche et cette majesté formidable; c'est bien là
répouse de Jupiter , telle que nous nous la figurons, c'està-dire la femme impérieuse élevée à des proportions gigantesques. Didon , même sans Médée , eût été encore le triomphe de Virgile. Il suffit, pour s*en convaincre, de voir à quelle hauteur le poëte latin a su s'élever au-<dessus du poëte grec son modèle, par la vérité de la passion, par la profondeur du sentiment, surtout par la noblesse de la pensée. L'Andromaque de Virgile est plus digne de celle d'Homère que TAndromaque même d'Euripide. Camille, qui ne doit rien ni à Euripide ni à Homère, ni peut-être à aucun poëte, cette jeune guerrière à la fois si audacieuse et si naïve, a tous les charmes et toutes les grâces. Il n'est pas jusqu'à la reine Amata, cette mère violente et cette épouse revêche, qui n'ait aussi sa physionomie. Que n'en puis-je dire autant de la fille d 'Amata? Qu'elle est pâle, qu'elle est faible et peu vivante, cette Lavinie destinée par les dieux à devenir l'épouse d'Ënée ! Peut-être dira-t-on que le poëte a voulu assortir l'insignifiance de l'une à la froideur de l'autre. Il semble néanmoins que celle qui devait unir d'un lien indissoluble le Latium aux restes d'ilion aurait pu paraître avec plus d'éclat dans l'épopée , et d'une manière un peu plus digne de son grand rôle.
nœurtf de riSnétde.
La peinture de la vie extérieure , dans V Enéide , n'a pas cette vérité naïve, cette charmante vivacité, qui nous enchantent dans Y Iliade et dans V Odyssée. Virgile venait à mille ans de distance de l'époque où il avait placé son sujet. Il refaisait le passé à force d'imagination, d'érudition, d'i« mitation ; sans cesse se dressait devant lui l'idée du monde où il vivait lui-même : c'est à travers maintes illusions d'optique qu'il entrevoyait le monde d'autrefois. Il n'y a donc pas beaucoup à s'étonner de quelques disparates, de quelques fausses couleurs, de quelques anachronismes. On peut même pardonner à Virgile d'avoir fait combattre ses guerriers d'après les principes d'une tactique difl'érente de celle d'Homère. Cette tactique, disent quelques-uns, est plus savante ; et ils partent de là pour exalter Virgile aux dépens
du cbantre d* Achille et d'Hector. Nous lisons, par exemple, dans les notes qui accompagnent la prétendue traduction de V Enéide par Deliile , cette flasque et insipide paraphrase , également indigne de Virgile et de Télégant traducteur des Géorgiqties, que Virgile a eu du moins le mérite de faire profiter ses héros de quelques-uns des progrès accomplis depuis l'âge héroïque dans les choses de la guerre. Non* seulement il n'y a pas à louer Virgile de ce qui serait dans tous les cas un anachronisme, mais il faut beaucoup rabattre de cette soi-disant science dont on fait bruit. Ce n'est pas moi qui prononce sur ce point, mais un oracle dont on ne récusera pas la compétence. Le plus grand capitaine des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléon lui-même en personne, s'est diverti un jour à examiner en détail un des livres de \ Enéide; et nous possédons le cifrieux commentaire qu'il a dicté après cet examen. Le livre choisi par l'illustre critique est un des plus admirés , et aux plus justes titres. C'est le deuxième livre. Hé bien. Napoléon a prouvé péremptoirement que tout y est absurde d'un bout à l'autre, en ce qui concerne les opérations militaires. Napo* léon compare Virgile stratégiste à Homère stratégiste ; et ce n'est pas Virgile qui a l'avantage. Homère, selon lui, est un homme qui s'y entend , et qui a fait la guerre ; Virgile , ce sont les propres termes dont il se sert , n'est qu'un régent de collège, qui n'est jamais sorti de chez lui, et qui ne sait pas ce que c'est qu'une armée. A vrai dire, il nous importe assez peu que Virgile ait excellé ou non dans la tactique. Ses soldats peuvent n'être pas de très^bons soldats ; ce sont du moins des hommes, et des hommes intéressants. Il n'en faut pas davantage pour nous forcer d'amnistier le poète. Cependant on ne peut guère nier qu'il manque à ses récits de batailles quelque chose de ce feu , de cette énergie un peu sauvage , qui anime la verve d'Homère. Presque par-* tout, Virgile se borne à copier Homère ; et (Presque toujours il l'affaiblit. Aussi lit-on difficilement jusqu'au bout les chants de V Enéide où il s'agit de combats, tandis qu'on dévore Y Iliade ^ qui n'est guère qu'un long tissu de batailles.
Virgile est un grand peintre des passions humaines. Voilà sa gloire immortelle, sa gloire incontestable et incontestée. Doué par la nature d'une âme honnête et douce, d*une exquise sensibilité, il excelle surtout dans l'expression des affections tendres, Tamitié, l'amour, la reconnaissance, la pitié filiale. Il aime ses semblables, et on voit qu'il les aime. Il y a , dans V Enéide , plus d'un mot qu'on pourrait placer à côté du vers fameux de Ménandre et de Térence. Disons-le pourtant : les tableaux de Virgile ont, en général, moins d'éclat que de vérité, moins de grandeur que de pathétique. Ce n'est pas que la grandeur ni l'éclat y fassent défaut; mais c'est un éclat sobre et tempéré, c'est une grandeur qui at* teint rarement au sublime.
style de rsuélde.
On dit que Virgile, avant de mourir, ordonna par son testament qu'on détruisît \ Enéide^ comme un ouvrage imparfait, et qui n'était pas digne de la postérité. Que comptait-il donc corriger dans son poëme , s'il lui eût été donné de vivre ? Ce n'est sans doute pas la fable : on ne refait pas une épopée par ses fondements. Quelques vers inachevés à parfaire, ce n'était rien; et, pour si peu, Virgile n'eût pas condamné V Enéide aux flammes. C'était donc le style, qu'il se proposait de soumettre à une révision sévère. C'est là pourtant, c'est dans ce qui lui plaisait si peu, qu'il nous a laissé le plus à admirer.
Il était difficile au poëte qui avait écrit les Géorgigues de se montrer supérieur à lui-même en écrivant V Enéide. Virgile du moins ne tomba pas : il fut autre, sinon plus grand ; il eut la perfection du style de Tépopée , comme il avait eu la perfection du style didactique. Sa muse ne perdit rien à changer de ton et à élever la voix : elle sut chanter les événements héroïques et les passions des hommes, comme elle avait su chanter les travaux de la campagne et les mœurs des abeilles. La diction de V Enéide n'est guère moins savante et travaillée que celle des Géorgigues; et il rfy a presque pas un éloge qu'elle ne mérite aussi à son tour. Seulement 'a diversité du genre ne pouvait manquer de s'y manifester
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par €[uelques traits : des récits de voyages et de batailles , des peintures de caractères, des discours développés ne sont pas des leçons ; les épisodes mêmes qui égayent les Géorgiquesy sauf le récit des aventures d'Àristée, n'ont et ne pouvaient avoir qu'une étendue restreinte, et sont de cet ordre sévère que comporte la poésie didactique. Virgile ne s'inspire plus de Lucrèce ni d'Hésiode : il rivalise avec Ho* mère; il n'oublie pas les grands tragiques, qui ont fait revivre sur la scène les antiques héros de l'épopée. Il ne doit guère moins à Euripide qu'au chantre d'Achille et d'Ulysse. Je ne dis pas qu'il ait toute la fougue impétueuse du poète de Y Iliade^ toute l'heureuse abondance du poète de ï Odyssée y tout le pathétique et toute l'éloquence de l'auteur àUphigénie. Il raj)pelle dignement ses modèles. Il raconte avec chaleur et avec grâce ; il fait parler les passions avec une vérité touchante. Si V Enéide pèche un peu par le plan et l'ordonnance, et si les caractères des héros ne sont pas toujours irréprochables, tous ces défauts sont amplement rachetés par le mérite infini des détails , et par les étonnantes merveilles de l'exécution. Je n'excepte pas même de cet éloge les parties du poème où la fable n'offre qu'un médiocre intérêt. Virgile est toujours Virgile , d'un bout à' l'autre de ces douze livres ; mais on a raison de préférer ceux où il. est plus qu'un grand écrivain et un incomparable versificateur ; ceux qui réunissent toutes les perfections et tous les charmes, le deuxième, le quatrième, le sixième, le neuvième. Dès le début du premier livre, on retrouve l'art des Géorgiques; et le dernier vers du poème nous montre encore comment un mot suffit , bien choisi et bien placé, pour révéler le génie, de même qu'à la trace de l'ongle on reconnaît le lion. Il serait superflu de rien citer d'un poème que savent à moitié par cœur ceux même qui n'ont suivi qu'incomplètement le cours des études classiques. Je demande pourtant au lecteur de fixer son attention sur quelqu'un des vers qui sont dans sa mémoire : il comprendra ce que j'ai voulu dire, quand je remarquais que la poésie de Virgile n'est qu'images et tableaux , que le poète est partout et toujours un peintre du premier ordre. Voyez,
402 CHAPITRE XXVï.
ar exemple, l'ordre des idées dans le vers où Virgile décrit es suites du naufrage qui jette Ënée et ses compagnons dur les côtes de l'Afrique. On suppose que vous jetez les yeux sur la mer : quelque chose apparaît; çà et là ce sont des objets en petit nombre; à leur mouvement, vous devinez des hommes qui nagent; ils nagent dans un gouffre immense , c'est-à-dire avec peu d'espoir d'échapper à la mort. Tout cela est exprimé en six mots, et avec une force dont ma paraphrase ne saurait donner une idée : Apparent^ etc. Voilà l'art de Virgile ; et voilà le génie I
LE MONDE D'HORAGE. — VIE d'HORACE. — CARACTÈRE D'HORAGE. -^ HORACK MORALISTE. — OUVRAGES D'HORACE. — EXCELLENCE LITTÉRAIRE DES OU- YRAGES D'HORACE. — HORACE FABULISTE. — LES ODES. — LES SATttlES. — LES ÉPlTRES. — L*ART POÉTIQUE.
Ae inonde d!Horacè.
Nous avons pu parler de Virgile sans nous préoccuper beaucoup des circonstances politiques et sociales au milieu desquelles s'est développé ce grand poëte. Virgile a fleuri sous l'empire d'Auguste ; je suis parfaitement convaincu qu'il est venu à la seule époque où il pouvait être donné à la muse romaine de produire des œuvres parfaites : pourtant il est permis de supposer que Virgile, cinquante ans plus tôt ou cinquante ans plus tard, eût encore été Virgile. Rien n'empêchait un contemporain de Lucîlius, ou un contempo* rain de Sénëque, de chanter les bergers, de rédiger les préceptes de l'économie rurale , de célébrer les hommes de l'antiquité héroïque. Il n'y a guère que le style du poète qui y eût perdu : nous aurions ou un Virgile un peu rude^ un peu dénué d'art sans doute, ou un Virgile un peu plus artiste que de raison, un peu trop spirituel, et sentant déjà
l'afféterie. Ce ne serait pas le grand Virgile; je reconnaiii que ce pourrait être un génie égal à celui de Virgile. Il n'en est pas ainsi d^Horace ; et aucun caprice de Fimagination ne saurait le transporter hors de son siècle, le faire remoii-* ter à une époque moins lettrée et moins élégante, ou le ramener vers le temps de la décadence littéraire. Horace est, si je Tose ainsi dire , le siècle d'Auguste en personne t il en est du moins l'image fidèle, et ses écrits en sont le complet miroir. Avant d'étudier le poète , il est donc nécessaire d'arrêter un instant nos yeux sur le monde où il a vécu.
La guerre civile, qui avait si longtemps déchiré la république, s'était calmée par la défaite de Brutus et de Cassius; elle s'éteignit par la défaite d'Antoine et de Cléopâtre. Les passions politiques s'endormirent peu à peu : les républicains les plus dévoués abdiquèrent^ entre les mains d'Octave, .les espérances de cette liberté qu'ils n'avaient jamais possédée que dans leurs rêves. L'Italie et les provinces respiraient enfin. Au trouble, à la crainte, aux éternelles incertitudes d'une existence agitée, succédait, dans tous les cœurs, le sentiment de la sécurité et du bien-être. Toutefois, plus d'une chose manquait à cette vie nouvelle où Rome semblait se prendre avec tant d'amour et d'énergie.
Il y avait bien longtemps que la religion, ce puissant lien des sociétés, n'était plus rien pour les hommes des classes supérieures, ou n'était qu'un instrument politique, un moyen de gouvernement. Le bas peuple n'avait que des superstitions, mélange d'idées disparates, de pratiques stupides ou barbares, où presque tous les peuples soumis par Rome avaient fourni leur impur contingent. Mais ce qui avait longtemps soutenu les âmes fortes et généreuses, c'était Tamour de la patrie et des vieilles institutions; c'était le respect profond des traditions nationales; c'était le vif sentiment de la grandeur romaine. Voilà pourquoi tant d'hommes s'étaient trouvés encore, jusque dans les plus mauvais jours, capables de nobles actions et de dévouements sublimes. Cette foi du patriotisme périt à son tour, ou lie produisit plus que des souhaits et des paroles. Le découra-
geraent et Tindifférence, tels furent, en général, les sentiments qui remplacèrent les passions, les convictions d'autrefois, presque tout patriotisme, presque toute religion. Quelques hommes énergiques n'avaient pas renoncé com» plétement à eux-mêmes. Le stoïcisme les consolait dans leur solitude ; et , si l'avenir n'avait pour eux ni beaucoup d'espérances ni beaucoup d'illusions, le passé avait ses merveilles, et charmait leur souvenir. D'autres, en grand nombre, se faisaient gloire de n'être que des sceptiques, et professaient ouvertement les doctrines d'Épicure. L'aristocratie était gâtée à fond : l'abus des richesses l'avait réduite au dernier degré de la corruption ; mais cette corruption n'était pas encore l'avilissement complet : un certain vernis d'élégance lui donnait du moins un aspect supportable. L'instruction n'était pas méprisée : ces petits-maîtres, j'ai presque dit ces femmelettes, étaient nourris de littérature et de philosophie. Pauvre philosophie , et souvent non moins pauvre littérature! mais enfin c'était quelque chose de plus que rien. Quant au peuple, il était l'ignorance et la barbarie mêmes. Uniquement livré à ses appétits sensuels, heureux de n'avoir plus à s'occuper du gouvernement, il ne demandait déjà que ce qu'il eut toujours de ses maîtres : du pain et les spectacles du cirque. Les vertus romaines n'étaient plus que de l'histoire. Rome n'était plus dans Rome ; les Romains n'étaient plus des Romains. « Octave eut pour lui, dit un spirituel critique , leur corruption , son nom , et surtout l'impuissance des derniers républicains. S'il n'avait point, pour lui frayer le chemin de l'empire, les victoires de César, il n'avait point non plus, dans son passé, ces aventures qui font accuser d'ambition, et qui excitent les soupçons des peuples défiants : il avait su dissimuler même ses qualités ; et, quand il fut empereur, il prit soin de ménager les susceptibilités de l'opinion. Triumvir, il n'avait pris le pouvoir que sous le prétexte de continuer la république ; empereur, il n'en prononçait le nom qu'avec respect. Le rapide affermissement d'Auguste, après la bataille d'Àctium, prouve combien peu de racines la république conservait encore dans la société romaine. Le parti pompéien fut inoffensif et se tint à l'écart; les repu-
blîcains, plus remuants, conspirèrent sans succès ; Auguste régna, et Rome pacifiée retrouva sa grandeur *. »
Quintus fioratius Flaccus naquit à Vénilse , en Apulie , sous le consulat de Lucius Aurélius Cotta et de Lucius Manlius Torquatus , le 6 des ides de décembre de Fan de Rome 689, c'est-à-dire le 8 décembre de Tan 66 avant notre ère. Son père était un affranchi, qui avait amassé quelque fortune dans le métier de receveur des criées, ou, selon quelques-uns, dans le commerce des salaisons. Quand le jeune Horace eut douze ans , le père alla se fixer à Rome , et se consacra tout entier à l'éducation de son fils. Il lui donna les maîtres les plus habiles, et il le préserva , par une active surveillance, des vices de la jeunesse déréglée des écoles. Après le cours ordinaire des études, Horace partit pour Athènes. Il y compléta son éducation littéraire ; il y suivit les cours des philosophes qui enseignaient la doctrine d'Ëpicure, et de ceux qui perpétuaient, dans TAcadémie, le scepticisme des Carnéade et des Arcésilas. Il y fit connaissance d'une foule de jeunes gens de familles distinguées : le fils de Cicéron était son condisciple. C'est à Athènes , dit-on, qu'il vit Brutus, et qu'il se prit pour lui d'une admiration enthousiaste. Brutus n'eut pas de peine à l'enrôler sous ses drapeaux. Horace combattait à Philippes avec le titre et les fonctions de tribun des soldats. Il s'accusa plus tard d'avoir jeté son bouclier, pour mieux fuir au moment de la déroute : nul doute qu'il se soit un peu calomnié , ne fût-ce que pour ressembler davantage à son poëte favori Alcée ; ne fût-ce que pour flatter délicatement Auguste , en lui faisant entendre qu'il n'y avait pas de courage qui pût tenir contre sa fortune, et résister, comme Horace le dit ailleurs, à la vigueur de son bras. Il renonça pour jamais au métier des armes, fit sa paix avec le vainqueur, et revint en Italie. Son père était mort, son patrimoine confisqué. Il trouva pourtant moyen d'acheter une charge de scribe dans les bureaux