‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 96 sur 124 · MARTIAL · texte numérisé non relu

MARTIAL

cents, n'en fait pas moins des réflexions fort sensées sur rénormité d*un pareil recueil. Il trouve que c'est beaucoup d'épigrammes; et il ajoute, avec quelque raison, qu'on en pourrait retrancher les trois quarts sans rien regretter. Martial n'aurait peut-être pas désavoué le critique , lui qui dit quelque part, en parlant de ses épigrammes, qu'il y en a de bonnes, mais qu'il y en a de médiocres et plus encore de mauvaises. « Lui-même , dit La Harpe , s'accuse en plus d'un endroit de cette profusion ; mais cet aveu ne diminue rien de l'importance qu'il a attachée à ces bagatelles. Elles nous sont parvenues dans le plus bel ordre, telles qu'il les avait rangées, et m^e avec les dédicaces en tête de chaque livre. Cela est fort consolant sans doute, mais pas assez pour nous dédommager de la perte de tant d'ouvrages de Tite Live, de Tacite et de Salluste, que le temps n'a pas respectés autant que le recueil de Martial. Le premier livre ' est tout à la louange de Domitien : la postérité lui saurait plus de gré d'une bonne épigramme contre ce tyran. Au reste , ces louanges roulent toutes sur le même sujet : il n'est question que des spectacles que Domitien donnait au peuple; et Martial répète de cent manières qu'ils sont beaucoup plus merveilleux que ceux qu'on donnait auparavant. Cela fait voir quelle importance les Romains attachaient à cette espèce de magnificence, et en même temps combien il était peu difficile de flatter l'amour-propre de Domitien. » Dans les autres livres, jusqu'au douzième inclusivement, les épigrammes viennent à la suite Tune de l'autre, sans aucun ordre que le hasard, ou, si Ton veut, que la volonté capricieuse de l'auteur. Les deux derniers livres portent des titres particuliers : le treizième celui de Xénia, et le quatorzième celui d'Apophoréia; et toutes les épigrammes de ces deux livres, à l'exception de trois, sont toutes de deux vers, ni plus ni moins, et elliss roulent sur des sujets qui ont entre eux une certaine analogie.

Martial écrivit et publia à Rome même presque toutes ses épigrammes. Le douzième livre du recueil fut le seul qu'il

t. La Harpe a tort de dire le prunier livre : c'est le livre préliminaire; c'est, ti l'on ?eut, poar nous le premier, mais il n'en porte pas le titre.

envoya de Bilbilis à Rome. Les Xénia et les Apophoréta , bien que classés à la suite de ce livre , sont d'une époque antérieure, et avaient paru chez Tryphon avant que Martial quittât ritalie.

Caractères de la poésie de Rfartlal.

Il est difficile de ne pas traiter sévèrement un poëte qui semble étranger aux plus simples notions de la morale , et presque à tout sentiment de pudeur. Martial se complaît dans Tobscénité ; il s'y vautre avec une satisfaction manifeste. Encore s'il y portait quelque chose de ce génie créateur qui fait qu'on pardonne à Aristopjiane tant de péchés impardonnables. Mais non! ses épigrainmes ordurières sont précisément les moins bonnes : pour être obscène , comme le remarque fort bien La Harpe , Martial n'en est pas meilleur ; et , condamnable en morale, il ne peut être absous en poésie. Quelques critiques sont plus indulgents. Pour eux Martial est une sorte de moraliste, un satirique au petit pied , qui essayait de corriger à sa manière les vices de son temps, u Martial , dit M. Nisard, jouait le rôle de censeur ; censeur suspect , je l'avoue , et qui .parlait trop en connaisseur des vices qu'il critiquait, mais qui trouvait de temps en temps des accents honnêtes , et un certain dégoût digne de la haute satire. Il y a de l'indignation dans plus d'une de ses épigrammes; et l'on dirait qu'il va prendre au sérieux les turpitudes de ses contemporains. Mais cette indignation finit par une pointe : la colère du poëte expire dans un jeu de mots. On sent que Martial a trop de tolérance pour faire de la satire ; il a quelquefois du mépris, du dégoût, jamais de la haine. Il est presque reconnaissant envers les débauches monstrueuses dont il parle, pour les traits heureux qu'il en tire , et il songe bien plus à faire rire que réfléchir son lecteur. Cette espèce d'insouciance nous blesse , il est vrai : nous ne concevons pas qu'on ne trouve qu'à rire de ce qui fait horreur ; mais telle était la corruption des mœurs , au temps de Martial, que les grands vices pour lesquels la satire se réserve, et qui, dans tout autre temps , marquent d'une "îertaine célébrité d'ignominie le très-petit nombre de ceux

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qui en sont atteints , étaient communs à tous les Romains, et tombaient par là dans le domaine de Tépigramme, du cancan , petites armes qui ne s'emploient d'ordinaire que contre les manies, les préjugés et les travers d'une époque. Tout ce qu'on pouvait exiger de Martial, vivant au milieu de ces vices, dans leur intimité, et peut-être dans leur confidence , c'est'que, ne pouvant pas être leur ennemi ouvert, il ne fût pas leur flatteur, et qu'il eût assez de courage pour faire rire de ceux qu'il n'avait pas le pouvoir de déshonorer. Or, il a rempli cette tâche , quelquefois avec vigueur, quelquefois avec un sentiment qui n'a pas dû sortir d'une âme dépravée. » Je voudrais que cette apologie fût aussi fondée qu'elle est ingénieuse. Martial serait encore un assez pauvre personnage, puisqu'on reconnaît qu'il avait sa part, et sa bonne part , de toutes les corruptions dont il se faisait le soi-disant censeur. Il n*avait pas le bras d'Hercule, et il n'était pas fait pour terrasser le vice. Cela est parfaitement incontestable ; mais ce qui ne l'est pas, ce qui est même le contraire delà vérité, c'est que la satire, au temps de Martial, fût nécessairement réduite à la petite guerre et aux coups d'épingle. Le savant critique a oublié un instant que Martial était le contemporain de Juvénal, et que cette satire, qu'il proclame impossible à une pareille époque , n'a jamais été ni plus énergique ni plus foudroyante ; efficace , c'est une autre affaire. M. Nîsard explique ailleurs pourquoi, après avoir lu Martial , il s'est senti naturellement emporté à l'indulgence. C'est que Martial lui peignait Rome au vif, dans toutes ses hontes, dans tous ses avilissements, et qu'il l'avait singulièrement amusé de ses pointes sur les mœurs des chevaliers , des sénateurs et des valets. C'est quelque chose d'être l'image fidèle et naïve d'une époque, même de l'époque de Domitien. Mais nous ne cherchons pas si l'on peut tirer du recueil de Martial toute une piquante galerie d'originaux : nous nous demandons si Martial a fait de ses talents un digne et honnête usage. Force nous est bien de répondre que non. Après cela, je n'éprouve aucune répugnance à reconnaître qu'il est arrivé plus d'une fois à Martial de sentir et d'exprimer de nobles pensées, et qu'il ne va pas toujours

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au gré d'un vil instinct : il n'est pas même étranger à cer* taines délicatesses de Tàme ; et quelquefois les vers de ce poëte impur sont pleins d'une douce mélancolie. Il y en a aussi, et en très-bon nombre, qui sont tout simplement des vers spirituels et agréables, et où la pruderie la plus farouche ne saurait trouver à redire. Les meilleures épigrammes de Martial sont même les plus irréprochables, celles, comme dit La Harpe , qu'on peut citer partout. La Harpe prend pour exemple celle-ci , qui peut servir de leçon , suivant la remarque du critique , à Paris comme à Rome , et qui ne corrigera personne , ni à Rome ni à Paris. £lle s'adresse à un avocat : « Il ne s'agit ni de violence , ni de meurtre , ni de poison; mais je suis en procèis pour trois chevreaux. Ma plainte, c'est que mon voisin me les a dérobés. Voilà ce que le juge veut qu'on lui démontre. £t toi, tu fais retentir, d'une voix éclatante et avec un geste emphatique, Cannes, et la guerre de Mithridate, et les parjures de la fureur punique, et les Sylla, et les Marins, et les Mucius. Parle un peu, Postumus, de mes trois chevreaux ^ »

Ces petites pièces , si nettes et si sobres , rappellent assez bien, quoi qu'en disent certains exclusifs, la savante et discrète manière de Catulle. Martial excelle, comme Catulle, à manier les rhythmes les plus divers; comme lui, il triomphe surtout dans l'hendécasyllabe ; comme lui aussi , il sait l'art d'enfermer beaucoup de sens en peu de mots. C'est l'esprit et la lime de Catulle, sinon toute sa perfection et toute sa grâce. Aussi Pline le Jeune, en apprenant la mort de Martial, a-t-il pu dire, sans se faire tort auprès des gens de goût, et sans qu'on le pût taxer d'ami indulgent à l'excès : u C'était un homme spirituel, piquant, vif, qui avait , en écrivant , beaucoup de sel , beaucoup de fiel , et non moins de candeur*. » C'est cette candeur qui fait le charme des vers de Martial ; et si Martial mérite d'être lu, ce n'est pas parce qu'il fut malin , c'est parce qu'il fit sans l'être, comme dirait Boileau, ses plus grandes malices.

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