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Perse, Satires, satire V, vers (32 et suitaïUs

tous les philosophes : il avait peur, selon Tacite, que rien d'honorable pût nulle part se présenter à ses yeux. Parmi ceux qui durent obéir à Tédit du Néron chauve, comme eût dit Juvénal, se trouvait un certain Calénus. Calénus était Fépoux d'une poétesse, nommée Sulpicia. Martial et d'autres auteurs ont célébré le talent de cette femme , la pureté de sa vie, son dévouement pour son époux. L'exil de Calénus la fit sortir du calme habituel de ses pensées : elle quitta un instant les jeux poétiques pour la poésie de la colère, et elle écrivit une satire contre le tyran. Nous avons cette satire. L'œuvre de Sulpicia pourrait être plus éloquente et plus passionnée; ce style de femme pourrait avoir plus de nerf et de précision. Mais il y a quelques beaux vers; et, malgré certaines expressions de mauvais goût, l'auteur ne dévie que peu des traditions classiques. Elle affecte même les expressions de Virgile et d'Horace; elle va jusqu'à citer textuellement Virgile : il est vrai que c'est à faux, ou du moins qu'elle a suppcfôé Jupiter s'adressant à Junon là où il s'adresse à Vénus; mais ne doit-on pas lui savoir gré de ses efforts pour se maintenir dans le courant d'où tant d'exemples la poussaient à sortir?

Voici le commencement de la satire de Sulpicia. Je le cite, non pas comme le plus beau passage, mais parce que Sulpicia y donne quelques renseignements sur ses autres compositions. « Muse, permets-moi de traiter brièvement ce sujet, dans le rhythme qui te sert à chanter les héros et les armes. Car je me suis réfugiée vers toi; et avec toi je veux méditer sur de mystérieux desseins. Aussi je ne cours plus en vers phaleuces; j'abandonne et l'ïambe trimètre, et le scazon au pied brisé, qui apprit du poète de Clazomène à exprimer les violences de la colère. Et tous ces essais , tous ces milliers de jeux , ces leçons par quoi j'enseignais aux Romaines à défier les femmes de la Grèce , et à assaisonner des plaisanteries toujours nouvelles, je les délaisse sans retour. C'est toi que j'invoque, toi la première et la plus éloquente des neuf sœurs : descends aux prières de ta servante , et exauce-moi. Dis-moi , Calliope.... »

JuTéital.

Dédmus Junius Juvénalis naquit en Tan 42., à Aquinuiu, dans le pays des Yolsques. 11 était fils, où, selon quelquesuns , pupille d'un affranchi , qui lui laissa une assez belle fortune. Jusqu'à Tâge de quarante ans environ , il s'abstint de rien écrire. On croit qu'il s'assit longtemps sur les bancs des rhéteurs, et qu'il brilla, dans sa jeunesse, par son talent oratoire, ou, si l'on veut, par sa facilité à développer des sujets de déclamations. J'ai rappelé ailleurs le passage où il dit que lui aussi il a conseillé à Sylla de rentrer dans la vie privée, et de dormir d'un sommeil profond. Son premier essai satirique, qui se retrouve en partie dans la satire sep* tième, fut une attaque fort vive contre un histrion, favori de Domitien. Ses amis particuliers, à qui il lut ses vers, le saluèrent poète, et l'encouragèrent, par leurs applaudisse* ments, à continuer une œuvre si bien commencée. On ne peut pas dire que Juvénal consacra à la poésie tout son âge mûr et toute sa^ vieillesse , car il a vécu fort longtemps et assez peu écrit ; mais la poésie devint désormais une des affaires de sa vie, et môme la plus importante, tandis qu'au* paravant c'avait été probablement la déclamation. Il se contenta, pendant bien longtemps, du suffrage de ses amis, ou des bravos du public d'élite qui fréquentait les salles de lecture : ce n'est qu'à l'âge de quatre-vingts ans environ > qu'il publia le recueil de ses satires. On conte qu'Adrien s'offensa , pour son Antinous , du trait lancé jadis contre l'histrion de Domitien, et qu'il jugea à propos de se venger. Il nomma le vieillard octogénaire commandant d'une cohorte; et la cohorte que Juvénal devait commander n'était ni à Rome ni en Italie, mais presque au bout du monde ; à Syène, selon les uns; en Libye, selon d'autres; selon d'autres en-* core, dans la Pentapole d'Afrique, ou dans les Oasis; mais toujours aux extrêmes confins de l'empire. Juvénal se résigna à l'étrange faveur dont il était l'objet ; mais, à peine arrivé à son poste, il mourut, de chagriu, dit-on, mais aussi un peu, je crois, du changement de climat et surtout de vieillesse.

11 nous reste de Juvénal quinze satires entières, et soixante vers d'une seizième. Ces satires sont rangées probablement dans Tordre où Juvénal les avait disposées pour la publication, mais non pas suivant la date de leur composition respective. Il y a, dans la septième, comme nous Tavons dit, au moins quelques vers écrits sous Domitien, et les premiers qu'ait faits Juvénal. La première satire n'est qu'une préface rédigée après coup, une sorte de résumé des divers sujets traités dans les autres. Ce n'est pas certainement avant d'avoir écrit des satires, que Juvénal a eu l'idée d'en composer une, pour expliquer au lecteur comment il se fait qu'il écrive des satires. Quant aux autres, il ne serait pas très-facile de déterminer leur succession chronologique; mais on s'aperçoit sans beaucoup de peine qu'il y a, dans le recueil, plus d'une interversion, outre les deux que j'ai signalées.

Crénle de ^uTénal*

Une ricbe et puissante imagination, une grande force de volonté, 'l'amour passionné du bien et du beau, une habileté consommée dans l'art de frapper et de saisir les esprits ; voilà ce qui a valu à Juvénal d'être compté parmi les plus grands poètes, non pas seulement de Rome, mais de tous les temps. « On pourrait faire, dit M. Nisard, avec les portraits du poète, une histoire domestique de Rome, dans les premiers siècles de l'empire. Son livre est un admirable complément de celui de Tacite : c'est la chronique privée d'une époque dont Tacite a écrit l'histoire publique. » Le même critique fait observer qu'il ne faut accorder ni à l'un ni à l'autre une absolue confiance : te Ces deux génies, ajoute-t-il, ont tant besoin d'événements sombres, et sont si à l'aise dans le désordre et le crime, qu'on peut les soupçonner, sans faire injure à leur probité, d'avoir vu plus de choses avec leur imagination qu'avec leurs yeux. » Il faut dire, en effet, que Juvénal n'a, le plus souvent, que des colères posthumes, qu'une indignation rétrospective. Ceux qu'il attaque avec le plus de rudesse ne sont pas des vivants ; ce qu'il s'eit proposé surtout, c'est de voir, selon son exprès-

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sion même, ce qu'on pouvait se permettre contre les hommes dont la cendre reposait le long de la voie Flaminienneet de la voie Latine. Juvénal transportait dans la satire les procédés de la déclamation ; mais, grâce au prestige d'un esprit créateur, tous ces morts revivent, toutes ces figures deviennent autant de types immortels. Juvénal a eu les accents de la véritable éloquence, en apostrophant des ombres; mais ces ombres qu'il évoque prennent plus de réalité à sa voix que n'en ont les vivants mêmes. C'est dire que Juvénal a été doué au souverain degré du don de poésie.

Les satires de Juvénal ne sont pas, comme celles d'Horace, des causeries où le poète vole presque à tout objet, mais des constructions savantes, des dissertations , de véritables discours. Ces discours témoignent d'une force de volonté incomparable, (t Qui voit le commencement, dit M. Nisard , voit le milieu et la fin. On n'y est point arrêté par ces phrases d'attente , qui donnent à la pensée le temps de venir , ni refroidi par ces transitions qui ressemblent à des anneaux de fil dans une chaîne d'or. Juvénal attaque sa matière à l'endroit vif; il entre à pleines voiles dans son sujet : tl faut le suivre et courir avec lui , rire et s'émouvoir au pas de course, enfin s'abandonner au torrent sans se demander où l'on va. » On croirait volontiers que Juvénal lui-même cède à une impulsion irrésistible ; mais , en y regardant bien , on reconnaît qu'il se possède pleinement, et que son essor est toujours exactement calculé d'avance. C'est un artiste qui a la claire conscience de toutes ses ressources , et qui sait ce qu'il veut et aussi ce qu'il peut. Chacun de ses poèmes semble avoir été conçu et exécuté sans interruption , par un effort unique, par un jet vigoureux de son esprit. C'est une illusion; mais l'illusion , comme le remarque M. Nisard , est complète. « Je suis sûr, dit le critique, qu'il s'y reprenait souvent, et qu'on put le surprendre plus d'une fois , à certaines heures, dans le quartier de Suburra, à la porte d'un riche patron ou d'une belle courtisane, entre le commencement et la fin de sa magnifique déclamation sur l'inanité de nos vœux et de nos ambitions ; mais , soit artifice de composition , soit plutôt puissante haleine , Juvénal savait si bien renouer son inspi*

ration d'aujourd'hui à sou inspiration d'hier, que la jointure ne s'y fait pas sentir, et .que les transitions n'y rompent jamais l'entraînement général de l'ouvrage. » Voilà ce que Perse n'avait point , lui qui coud péniblement , ou seulement juxtapose, ses idées une à une; voilà ce qui manque à Horace même, mais ce qu'Horace rachète par mille grâces, par mille qualités sérieuses et charmantes.

Juvénal fut-il l'homme de ses vers , ou doit-on le compter parmi ces auteurs qui ne se parent d'austérité qu'avec le public, et qui font bon marché, dans leur for intérieur, ou même dans leur vie privée , des maximes qu'ils prêchent avec tant d'ardeur? Le peu qu'on sait sur la personne du poète ne permet pas de décider la question par des témoignages. Que si Martial, son ami, lui adresse des vers qui n'ont rien de chaste , qu'en peut-on conclure? J'en conclurais que Martial , en écrivant ces vers , s'est laissé aller à ses instincts , et non pas que les mœurs de Juvénal étaient mau-* vaises. Juvénal n'est pas le premier qui ait aimé un mauvais sujet , et laissé toute liberté devant lui aux spirituelles gaillardises d'un espiègle. Est-ce dans les écrits mêmes de Juvénal qu'on trouverait des preuves suffisantes, pour réduire Juvénal à n'être qu'un déclamateur de génie , et pour lui infliger le nom de satirique indifférent. L'indignation fait ses vers : il le dit, et je le crois , et je le sens. Où aurait-il trouvé, sinon dans son âme , cette haine amère et implacable dont il poursuit le vice? On a beau dire; les prescriptions de la rhétorique , même à la plus forte dose , ni tout l'art du monde ne suppléent point la nature ; et Juvénal a des cris qui émeuvent mes entrailles. Ces cris sont partis de son cœur. Seulement, l'art est venu en aide à la nature, et le poète a complété l'homme. Une forte tête, celte énergique volonté dont je parlais tout à l'heure, domine et régit les passions de Juvénal, même les plus véhémentes. C'est volontairement que Juvénal pousse jusqu'à Texcès, pour parler comme Boileau, sa mordante hyperbole. Blâmons-le, s'il nous plaît, d'avoir trop voulu étonner, subjuguer son lecteur ; d'avoir visé sans cesse à la plus grande somme d'effets possible; mais ne nions pas, contre l'évidence , une indi-

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gnation qui s'échappe en si magnifiques et si terribles éclats. Ces affreuses vérités qui remplissent ses ouvrages , il n'aurait pas su les exprimer avec cette éloquence , s'il ne les eût bien senties. S'il n'était qu'un déclamateur , nous pourrions avoir à louer les ressources de son esprit ; nous n'aurions point à admirer tant de beautés sublimes, toutes ces qualités dont sa poésie étincelle.

IStyle de ^uvénal.

M. Nisard , qui soutient , et avec des raisons fort spécieuses, le paradoxe que nous venons de combattre, ne laisse pas de rendre au talent de Juvénal pleine et entière justice. Voici, par exemple, comment il parle de son style : « C'est le style le plus original de l'époque de la décadence; il semble que la langue latine ait fait un dernier effort, pour se prêter au rude génie de son dernier poëte.... Dans le style de Juvénal , tout est arrêté , tout est vigoureux ; il n'y a pas plus de jour entre tes mots qu'entre les idées, tant le dis-* cours se presse, et tant les plans sont serrés. Point de phrases d'attente, point de chevilles, point de choses lâchées : ce style pécherait plutôt par la roideur et le trop-plein que par la négligence et le vide. Il peut y avoir des analogies entre la poésie de Juvénal et celle de ses contemporains; il n'y a pas d'imitation. On n'y sent pas la mémoire des mots , par laquelle on imite : à l'âge où Juvénal écrit, ou l'on n'a plus cette mémoire , ou l'on ne l'a pas du tout. De même, s'il s'élève jusqu'au style des anciens , il ne leur fait pas d'emprunt... Les endroits où le style de Juvénal est le plus franc, et où sa poésie est vraiment sœur de la poésie d'Horace , ce sont ses descriptions des vices monstrueux de son temps. Là où il touche , après Horace , à queîque vérité de la philosophie morale , son style n'a p^ cette aisance noble, ce calme du discours socratique, qui convient si bien aux choses de philosophie. Mais, dans la peinture des saturnales dont il était le témoin, sa langue, plus expressive et plus colorée que celle de Martial , est aussi précise et populaire. Il semble accomplir alors une sorte de mission ; il enrichit l'histoire des corruptions humaines ; il parle au nom

de la morale épouvantée; il fait une œuvre nécessaire, et, pour tout ce qui est nécessaire , pour tout ce qui peut servir à ce que je me suis permis d'appeler l'éducation éternelle de rhumanité , il n'y a pas d'exemple , je le répète , qu'une langue ait manqué au poëte. La langue de Juvénal est alors aussi belle, aussi pure, aussi classique, que celle de Virgile et d'Horace. « Je dois dire que M. Nisard fait aussi quelques réserves, et qu'il signale plus^'une défaillance dans ce talent si viriL Mais nous n'éprouvons aucun embarras à reconnaître que Juvénal n'est pas toujours inspiré, et qu'il est quelquefois, selon la juste expression du critique, déclamatoire sans être éloquent , haletant sans être chaud.

citations.

Que citerons-nous dans Juvénal ? D n'y a pas de poète qui se prête mieux à fournir des morceaux détachés. Nous avons presque l'embarras du choix. Montrerons-nous Juvé^ nal poussant à bout la luxure latine, et vendant Messaline aux portefaix de Rome? Briserons -nous avec lui la statue de Séjan? Quel tableau prendre, parmi tous ces tableaux de gloutonneries , d'impuretés , d'empoisonnements , d'adultères, d'horreurs de toute espèce? M. Nisard a eu le bon goût d'insister particulièrement sur le côté le moins connu et le plus aimable de la poésie de Juvénal* 11 nous montre , à la fin de son étude sur le poète, Juvénal déridé et sou* riant. Car Juvénal sacrifie de temps en temps aux Grâces. Il a, quand il lui convient, autant d'esprit que personne, et du phis charmant esprit. Maints traits jetés çà et là à travers ses plus sérieux discours , en fournissent suffisamment la preuve ; et voici deux passages où sa muse un peu guindée» comme dit le critique, semble se détendre. La poésie, dit encore M. Nisard, en est molle et facile, comme celle de Tibulle, comme celle des Églogues. Le premier passage est à propos d'une fête que Juvénal prépare pour le retour d'un ami. «Allons, esclaves, du recueillement et du silence : parez le temple de festons ; répandez la farine sur les couteaux sacrés ; recouvrez d'un gazon vert l'autel où flottent les bandelettes. Je vais vous suivre; et, dès que j'aurai

accompli , comme il convient , la pieuse cérémonie , je reviendrai dans ma maison, couronner de fleurs mes petits pénates de cire fragile et luisante. Là, j'apaiserai notre Jupiter; j'offrirai de Tencens à mes Lares paternels, et je répandrai toutes les cojiileurs de la violette. Tout brille; à ma porte se dressent de longs rameaux, et les lampes matinales annoncent la fête. Mais garde-toi de suspecter ces apprêts, Corvinus. Catulle, dont je célèbre le retour par tant de sacrifices, a troi^ petits héritiers ^ » Dans l'autre passage, c'est Umbricius qui s'interrompt ainsi au milieu de ses imprécations contre les embarras de Rome : « Si tu as le courage de t'arracher aux jeux du Cirque , tu achètes la plus riante maison à Sore , à Fabratère ou à Frusinone , pour le prix que te coûte ici le loyer annuel d'un trou ténébreux. Là , tu as un petit jardin , un puits peu profond , où tu peux puiser sans le secours d'une corde , et dont tu n'as pas de peine à verser l'eau sur tes légumes naissants. Vis ami du boyau ; cultive de tes mains un jardin qui fournisse au régal de cent pythagoriciens. C'est quelque chose , en quelque lieu, en quelque coin que ce soit, de s'être fait le possesseur, ne fût-ce que d'un lézard *. »

L'histoire de la satire après Horace est tout entière dans les noms de Valérius Caton, de Perse, de Turnus, de Sulpicia, de Juvénal. Ce n'est pas que nous ne puissions mentionner d'autres noms encore , soit contemporains de ceux-là, soit appartenant aux siècles qui suivirent. Mais il n'y en a pas un seul qui soit vraiment célèbre, excepté celui deCornutus; non que Cornutus ait jamais passé pour un grand poète, mais parce qu'il a été un homme de noble caractère , et parce qu'il a été le maître de Perse et de Lucain. Nous ne retrouverons plus la satire; mais nous verrons encore l'esprit satirique. C'est lui qui anime presque toute la poésie de Martial; c'est lui qui inspirera, jusque dans les derniers jours de la littérature latine, les plus beaux vers de Claudien et de Rutilius.

1. JuVénal, Satires^ satire XII, yers 83 et suivants. '2, Juvénal, Satires^ satire IIT, vers 223 et suivants.

HARTIAL.

L'éPIGRAMME APRÈS CATULLE. — TIE DE HARTIAL. — ÉPIGRAIIMES DE HAR- TIAL. — CARACTÈRES DE LA POÉSIE DE HARTIAL. — STYLE DE HARTIAL.

Ii^éplgramiiie aprém Catulle.

Catulle avait excellé dans Tépigramme. Plus d*un parmi ses contemporains en tourna passablement quelqu'une. On se rappelle les vers de Jules César sur Térence. Les deux frères Cicéron, sans être de grands poètes, savaient aiguiser et versifier un mot heureux. Ce talent de bien dire de petites choses devint presque vulgaire à Rome, au siècle d'Auguste, quand le goût de la poésie eut envahi toute la ville, et qu'on vit, selon l'expression d'Horace, ignorants et savants écrire des poèmes. Il n'est guère d'homme de quelque esprit qui ne soit cité comme ayant laissé des épigrammes^ et même de bonnes épigrammes. Auguste en faisait de fort piquantes , sinon de fort chastes. Nous en avons une 4e Mécène, qui est pleine de bonhomie et de grâce, et que La Fontaine a éternisée. Je n'ai pas besoin de rappeler que Virgile , qu'Ovide , que presque tous les poètes fameux avaient été aussi des épigrammatistes à leurs heures. Je remarque seulement qu'un catalogue complet de tous les amateurs qui , poètes ou non, se sont crus en état de rédiger en vers quelque petite malice, ou quelque trait agréable, serait une liste presque sans fin. Mais, parmi tous ces noms, il y en a bien peu qui vaillent d'être cités. Peu importe au lecteur Lentulus Gétulicus , ou Sentius Augurinus, ou tel autre. L'empereur Adrien, qui a adressé de si jolis vers à son âme, mériterait presque seul une exception. Ce n'est pas que V Anthologie latine ne contienne quelquefois , sous les noms les plus ignorés, des pièces assez gentilles ; mais cette petite poésie ne nous arrêtera pas. Martial nous appelle, Martial qui est presque le génie même de l'épigramme; un poète de grand renom, et dont nous devons signaler avec quelque détail les qualités et les défauts.

Tie de martial.

Marcus Yalérius Martialis naquit en Tan 40, à Bilbilis, ville d'Espagne, dans la province de Tarragone. A Tàge de vingt et un ans , il quitta son pays et vint à Rome* 11 ne voulait d'abord qu'y perfectionner son éducation ; mais il finit par s^y fixer, et il y demeura trente-cinq années. Il ne fit jamais d'autre métier que celui de poète. Grâce aux largesses de quelques patrons opulents, et surtout de Domitien Jupiter, il vécut entre la misère et Taisance, mais toujours plus voisin de la pauvreté que de la richesse. Les honneurs ne lui manquèrent pas : Domitien le nomma chevalier, et lui accord^ certains privilèges plus ou moins enviables. En même temps il devenait célèbre dans tout Tempire, et sa renommée d'écrivain atteignait, à l'en croire, les plus hautes ; non pas seulement celles du siècle, mais celles des temps passés. Il y a ici sans doute un peu de vanterie espagnole; mais il est incontestable que Martial eut de beaux succès littéraires, et qu'il prit rang, dès ses débuts, parmi les poètes aimés du public. À cinqtÉmte-six ans, veuf et sans famille, il sentît renaître en lui l'amour du sol natal, et il retourna à Bilbilis. Là il contracta un second, ou, selon quelques-uns, un troisième mariage, qui assura son existence contre les mauvaises chances de la fortune. Quand il était parti de Rome , il avait fallu que son ami Pline le Jeune lui payât les frais du voyage : Marcella, sa nouvelle femme, lui apporta en dot de quoi faire à peu près, dans Bilbilis, une figure de chevalier. Mais il ne jouit pas longtemps des biens si tard acquis. On ne sait pas la date exacte de sa mort ; mais on sait qu'il ne dépassa pas beaucoup la soixantaine.

^plsraminefi de martial.

Martial n'a jamais écrit ni voulu écrire que des épigrammes. Il y en a quinze cents environ dans son recueil, et elles sont divisées en quatorze livres, sans compter le livre préliminaire, intitulé Spectacles. La Harpe, qui se trompe sur les chiffres réels des livres et des épigrammes , puisqu'il diminue l'un de deux ou trois et l'autre de trois

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