‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 98 sur 124 · PSEUDO-VIRGILIENS · texte numérisé non relu

PSEUDO-VIRGILIENS

RÉACTION CLASSIQUE. — VALÉRICS FLACCUS. — SILIUS ITALICUS. —STAGE.— SALÉIOS BASSUS. — TÉRENTIANUS MAURDS. — COLVHELLE. — AUTRES POETES CONTEMPORAINS.

Béaetloii eUMstqae.

L'école de Sénèque et de Lucain était dans tout l'éclat de sa victoire, à l'époque où Martial sentit sa vocation de poëte. Un heureux instinct, un grand bon sens, la nature particulière de son talent, préservèrent l'Espagnol de Bîlbilis de presque tous les défauts mis à la mode par les deux Espagnols de Cordoue. Il donna, sans y penser peut-être, le signal d'une réaction classique. Quintilien, son ami, commença bientôt une guerre systématique et savante contre le faux goût et la fausse éloquence. Les grands modèles furent remis en honneur : Cicéron détrôna Sénèque , et Lucain fit place à Virgile. Il y eut des poètes qui se proclamèrent hautement, publiquement les disciples du chantre des Géorgiques et de V Enéide. Ce sont ceux que je nomme les pseudo-virgiliens, entre autres Valérius Flaccus, Silius Italiens et Stace. Ces poètes, avec beaucoup d'esprit et beaucoup de talent, n'ont été poètes qu'à demi : leurs poèmes sont des œuvres sans vie; des merveilles, si l'on veut, de versification, mais distillant, si je l'ose ainsi dire, la fadeur et l'ennui. Il y aurait de l'injustice à stigmatiser ces auteurs du titre de méchants écrivains : ce sont plutôt des neutres. Je

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dirais volontiers qu'ils n'existent pas. Us n'ont pas même ce style après lequel ils ont tant couru. Virgile est resté Virgile, et ne leur a point livré ses secrets. Là où l'inspiration manque, comme le remarque un critique, il n'y a plus de netteté dans la langue, ni de justesse dans les images. La réaction fut donc inféconde, au moins quant à la poésie : nous dirons plus tard ce qu'elle produisit dans la prose. On se dégoûtait du style bizarre ; on avait soif de naturel et de simplicité; mais où était la croyance, où était la vérité capable d'inspirer un style qui répondît à cette ambition? Pour qu'un pareil style fût possible, il fallait autre chose qu'un effort de volonté : il fallait des idées, des sentiments qui le rendissent nécessaire ; il fallait de grandes âmes en qui pussent se purifier, s'élever, se diviniser, pour ainsi dire, ces sentiments, et ces pensées ; des hommes, en un mot, dignes de recevoir le souffle sacré, à la fois grands cœurs et grands génies.

ITalérliu Vlaecns.

Il suffit presque d'indiquer le titre de l'épopée de Valérius Flaccus, et le nom de l'auteur qui lui en a fourni la matière, pour savoir à quoi s'en tenir et sur le goût du poète et sur la nature de son talent. Le poème de Valérius Flaccus est intitulé Argonautiques^ et ce poème est une imitation , ou plutôt une amplification, des Argonautiques d'Apollonius de Rhodes. L'épopée du grammairien alexandrin n'a que quatre chants ; l'épopée de son imitateur en avait plus du double, puisqu'il en reste sept livres entiers et une partie du huitième, et que ces huit livres n'étaient pas tout l'ouvrage.

Valérius Flaccus suit, dans l'ensemble, la même marche qu'Apollonius. Comme lui, il remonte à la mission imposée à Jason par Pélias , et il se traîne à pas lents, beaucoup plus occupé des aventures du voyage que de la conquête de la Toison d'or. Dans les deux poèmes, ce sont les mêmes personnages , entrant en scène de la même façon ; ce sont les mêmes mythes, rangés dans 1 emême ordre. Nulle différence non plus entre les caractères tracés par les deux poètes :

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c'est toujours, comme le remarque un critique» un Jasou qu'on ne peut guère admirer, une Médée qu'on ne peut guère aimer. Et quand le poète latin semble mettre du sien dans son ouvrage, c'est Pindare, c'est Homère, ce sont les mythologues, c'est toute l'ancienne littérature qui fournit en réalité la matière : Yalérius, d'un bout à l'autre, n'y est que pour la main-d'œuvre. Apollonius de Rhodes était à peu près l'ombre d'Homère : Valérius Flaccus est le néant môme, l'ombre d'une ombre I Ses prétentions virgiliennes ne sont que des prétentions : à part quelques descriptions ingénieuses, il n'y a rien, dans toutes les Argonautiques , qui rappelle, même de loin, ni l'art de Virgile, ni son style, ni sa langue. La langue de Valérius Flaccus, selon l'expression d'un critique, n'est point, comme celle de Virgile, une pure et chaste vierge; c'est une coquette précieusement attifée : le poète vise*t-il à la force, il perd de sa clarté; et le lecteur ne gagne à sa concision que le plaisir de deviner des énig-^ mes. Son élégance est une fausse élégance; ses hardiesses n'aboutissent pas, ou n'aboutissent qu'à des nouveautés suspectes; son éloquence est presque toujoums hors des voies naturelles du beau et du vrai ; enfin toute sa manière dé* nonce à la fois et pénurie d'imagination et absence de goût. L'homme d'esprit qui a versifié cette insipide épopée est à peu près inconnu. On croit qu'il était de Padoue. Il mourut assez jeune, en l'an 88. Ce qui ferait supposer qu'il ne manqua pas de réputation en son temps, c'est cette mention de Quintilien : a Nous avons beaucoup perdu naguère en Valérius Flaccus. » Il est probable que Quintilien faisait une médiocre estime de ce prétendu poète ; mais il aura voulu ne point heurter l'opinion générale : sa phrase témoigne, selon moi , et de l'illusion des Romains, et des embarras du rhéteur, et de son adresse à sous-entendre, ou même , quand il y a quelque intérêt, à parler pour ne rien dire.

SlUns Italleas.

Caïus Siiius Italiens, né, selon les uns, en Italie, selon les autres, en Espagne, fut un personnage considérable. Il fut nommé au consulat en l'an 67, et une seconde fois sous Ves-

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pasien. Dans sa vieillesse, il quitta les affaires publiques, et il se retira sur ses terres de Campanie. C'est là qu*il mourut, durant les premières années du règne de Trajan. Les Romains le regardaient comme un grand orateur et un grand poète. Quelques-uns ne faisaient pas de difficulté de le com^ parer à Cicéron et à Homère. On reconnaît bien là cet étepnel aveuglement des hommes à Tégard de leurs contemporains, et cette impuissance absolue où nous sommes de priser à leur réelle valeur les œuvres nées sous nos yeux. Nous ne savons rien sur Téloquence de Silius, sinon que cet orateur avait pris Cicéron pour modèle : c'était donc au moins un homme de bon sens. Quant à sa poésie, nous en pouvons juger par les Puniques,

Les Puniques sont une épopée historique en dix-sept livres. Silius raconte la deuxième guerre punique, depuis ses débuts jusqu'au triomphe de Scipion. « Silius, dit M. Nisard, qui avait très-peu d'imagination, a fait de l'érudition sérieuse: il a suppléé les omissions de Tite Live ; en sorte qu'on ne pourrait faire une histoire complète des guerres puniques, sans consulter Silius Italiens. Seulement, pour se persuader à lui-même et pour faire croire aux autres qu'il compose un poème, et non qu'il versifie l'histoire, il emprunte aux vieilles recettes de l'épopée des machines ou des fictions glacées , qui rendent la lecture de son poème insupportable. » Silius, malgré ses défauts, est très-supérieur à Yalérius Flaccus. Ce n'est pas dire beaucoup sans doute ; mais il y a du feu et du mouvement dans ses tableaux de batailles ; son style est assez simple, et ne dément qu'à moitié la prétention du poète de rester fidèle aux traditions de Virgile ; enfin Silius est un bon versificateur : c'est même là son mérite le plus incontestable. Je n'ose pas dire que Silius Italicus ait droit d'être compté comme un héritier légitime du chantre de \ Enéide, Hais il faut lui savoir gré d'être en général un assez bon écrivain, et d'avoir été vraiment poète à ses heures. Je sais tout ce que Tite Live pourrait revendiquer dans la plupart des beautés dont on est d'abord tenté de faire honneur à Silius ; mais c'est quelque chose que le poète des Puniques n'ait pas toujours été indigne d'un tel prosateur. Les Puniques ne sont

pas un chef-d'œuvre ; ce n'est pas môme une grande œuvre ; le bon n'y compense pas le médiocre, tant s'en faut, ni même le mauvais; mais il y a, à travers trop de pages nauséabondes, des pages à lire et même à admirer : il ne s'agit que de choisir. Silius a manqué de génie ; je le regrette, car il avait une belle âme : il avait la passion du bien et du beau, un vif enthousiasme et presque une sorte de culte pour les héros de la pensée, surtout pour Virgile et pour Cicéron. On conte qu'il avait acheté une des maisons de campsrgne autrefois possédées par Cicéron , et un domaine , près de Naples , où se trouvait le tombeau de Virgile. Malheureusement, comme le remarque un critique, cela était plus aisé (j'ajoute, pour un homme riche comme Silius) que de ressembler à l'un ou à l'autre.

Voici un de ces morceaux où Silius a déployé des qualités distinguées, et qui sauveront du naufrage une certaine part de sa réputation. C'est le portrait d'Annibal : « Par caractère, Ânnibal était avide de mouvement et incapable de garder sa foi ; consommé dans la ruse , mais déviant de l'équité. Armé, il bravait audacieusement les dieux. Son courage indomptable lui fait mépriser une paix avantageuse : jusqu'au fond de ses entrailles, brûle la soif du sang humain. D'ailleurs, verdoyant de jeunesse, il ambitionne d'effacer le souvenir des Égates, honte de ses pères, et d'engloutir les traités dans les mers de la Sicile. Junon l'anime encore, et tourmente son cœur de l'espérance de la gloire. Et déjà , dans les visions de ses songes, ou il pénètre au Capitole, ou il s'avance à pas rapides à travers les sommets des Alpes. Souvent aussi ses serviteurs, au seuil de sa porte, éveillés dans leur sommeil , tremblèrent à la voix terrible qui troublait le vaste silence ; et ils trouvèrent le guerrier inondé de sueur, livrant des combats futurs et faisant des guerres imaginaires*. »

Publius Papinius Statius, né à Naples en l'an 61 , était fils d'un grammairien instruit, qui lui-même avait réussi dans la

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