Silius ItaHcuB^ Pwiiques, livre I, vers 56 et suivants
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poésie. Stace le père, ayant transporté son séjour à Rome, y fut un des maîtres deDomitien, et y fit une certaine figure. Stace le fils fut un enfant très-précoce, et même une sorte de prodige. Bien longtemps avant Tâge d'homme, il était déjà célèbre pour son talent poétique, et surtout pour sa facilité à improviser des vers. Personne n'eut jamais des succès plus brillants que Stace. Il remportait la couronne dans tous les concours ; dans les lectures publiques, il soulevait d'immenses et unanimes applaudissements. Le mauvais état de sa santé le força de renoncer de bonne heure aux triomphes accoutumés. Il se retira dans une maison de campagne, aux environs de sa ville natale. Il y languit tristement jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère. Il mourut en l'an 96, n'ayant pas encore atteint sa trente-sixième année.
Il y a un passage de Juvénal qui pourra donner une idée de la réputation dont Stace jouissait de son vivant,. et de l'effet extraordinaire de ses lectures : « On court pour entendre une voix agréable déclamant ce poëme aimé du public, la Thébaïde. Stace a mis la joie dans la ville, en fixant son jour. Tant il sait captiver les cœurs par ses charmes ; tant il sait passionner tout un auditoire 1 Mais , après que les bancs ont retenti, à se briser, des applaudissements provoqués par ses vers , il souffre de la faim , à moins qu'il né vende à Paris les prémices de son Agave ^. »
Nous n'avons pas toutes les poésies de Stace. La tragédie dont Agave était l'héroïne, tragédie imitée probablement des Bacchantes d'Euripide, n'existe plus. D'autres ouvrages ont eu le même sort ; mais ce qui nous reste est encore très-considérable. Il y a une épopée entière , qui n'a pas moins de douze livres, cette Thébaïde tant applaudie jadis ; il y a deux livres d'une autre épopée, intitulée Achilléide, qui n'a jamais été terminée par le poëte; il y a les Silves^ collection de trente-deux petits poëmes , de forme et d'importance diverses, distribués en cinq livres.
1 . Juvénal, Satires, satire VII, vers 82 et suivants. Je remarque seulement sur ces vers que le mot esurit est plus qu'une hyperbole, et que Stace ne connut jamais le besoin.
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Le sujet de la Thébaïde est la guerre de Poiynice contre son frère Étéocle. Selon toute apparence ^ Stace s'est beau« coup servi de la Théhaide d*Àntîmachus, et des autres poèmes grecs inspirés par ces antiques catastrophes. Conome les Argonautiques de Valérius Flaccus, la Thébaidee^i avant tout une œuvre d'érudition mythologique. « Stace et Valérius Flaccus, dit M« Nisard, ont tiré de là toute la substance de leurs poèmes. Ils relèvent, par toute la Grèce, tous les temples que la guerre ou le temps y ont détruits; ils con* sacrent de nouveau tous les lieux consacrés; ils refont les généalogies avec plus de soin que ces généalogistes aux gages des grandes maisons , lesquels recevaient un salaire pour entasser les quartiers, et pour cacher la tête de la faaiille dans les nuages de la barbarie. Travail immense, si Ton considère combien les traditions sont obscures et contradic-* toires. Évidemment Stace et Valérius Flaccus croyaient avoir retrouvé la poésie grecque, ayant retrouvé son personnel de dieux et de héros. » J'ajoute que Stace n'est ni plus habile que Valérius à disposer ses matériaux mythologiques, à en tirer parti, à ménager et à graduer l'intérêt de son poème, à trouver et à préparer les épisodes, à fondre dans un tout harmonieux les emprunts qu'il fait à ses devanciers. Mais, comme le remarque un critique , il a plus de feu dans l'ima* gination et saisit plus vivement les objets. Quelques-uns de ses caractères sont esquissés, dans certaines parties, avec une sorte de force. Ses descriptions de batailles ne sont pas inférieures à celles de Silius Italicus. Quelques-unes, comme dit M. Nisard, sont remuantes, et sans faux luxe de morts extraordinaires et de blessures ridicules. Le même critique rend également justice à ses comparaisons. Il fait mieux; il en cite qui sont fort belles , et dignes, par plus d'un point, du grand art de Virgile. N'importe : ce n'est pas la Thébaide qu'il faut lire, si l'on cherche dans la poésie des émotions, des sentiments, un cœur et une âme, autre chose qu'une imagination opulente et un brillant esprit. Stace disait, on s'en souvient peut-être , qu'il ne voulait que suivre de loin et adorer les traces de V Enéide, Je trouve qu'il a un peu trop religieusement accompli son dessein. Ce virgilien est, à btm
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des égards, l'antipode même de Virgile. A vrai dire, Stace est plutôt, qu'il le sache ou qu'il Tignore, unovidien qu'un virgilien. M. Nisard a eu parfaitement raison de signaler une étroite parenté entre Stace et Ovide. Il remarque que ces deux poètes sont des versificateurs que jamais rien n'embarrasse, et capables d'exprimer en vers tout ce qu'il leur plaît de dire. « Mais, continue le critique, la muse d'Ovide tire une certaine aisance aimable et naturelle de l'époque favorisée où il écrit. L'esprit est plus une qualité de l'homme chez Ovide, c'est plus une qualité de l'écrivain chez Stace* Ovide a plus d'esprit qu'il n'en fait ; Stace en fait plus qu'il n'en a. Dans l'un, c'est la pensée surtout qui est spirituelle; dans l'autre, c'est plus souvent l'expression. Quand je lis Ovide, je cherche la pensée sérieuse qu'il a pu cacher sous ces formes faciles et légères; je cherche si ce poète exilé d# la cour n'a pas été disgracié pour une certaine indépendance philosophique, bien plus que pour d'indiscrètes amours. Quand je lis Stace, je n'y soupçonne jamais d'idées utiles ni d'arrière-pensées indépendantes. Ce qui m'y intéresse, c'est seulement l'habileté de l'écrivain; c'est, le dirai-je, cette fatalité qui fait qu'un poète qui ne nous apprend rien , qui n'est bon à rien, qui n'entre pour rien dans l'éducation de rhumanité, qui chante la chevelure d'un eunuque, un platane, le lion de César, a pourtant été doué, à un degré élevé, de ces quahtés qui, à certaines époques privilégiées, révèlent au poète les vérités d'un intérêt éternel, et lui suggèrent l'expression qui les fait durer. » M. Nisard , en écrivant ces lignes, avait particulièrement en vue l'auteur des Silves; mais Stace, poète héroïque, n'a guère que les qualités et les défauts de Stace chantre du lion de Domitien, ou du platane d'Âtédius Mélior, ou de la chevelure d'Éarinus. Je ne dirai rien de YAchilléide, sinon que ce fragment ou cette ébauche ajoute peu de chose à la gloire épique de Stace. Le talent du poète y est, ni plus ni moins, ce qu'il est dans la Thébaïde : c'est le même abus de l'érudition my* thologique, le même luxe d'imagination stérile, le même art à la fois savant et impuissant. Quant aux Silves^ Stace n'avait pas besoin , pour les écrire, de l'ftme de Virgile ou
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du génie d'Homère. Les sujets de ces petits poèmes sent des néants ; et c'est pour cette raison précisément qu'il les a si bien traités. Stace n'était jamais plus à l'aise que lorsqu'il s'agissait de dire ce qui ne valait pas la peine d'être dit. Nonseulement il le disait, mais il le disait supérieurement, avec toute sorte d'esprit et de charme. Je me trompe. Il y manque l'esprit véritable, à savoir la raison piquante et ornée; il y manque le naturel et le sentiment, cette grâce et ce charme suprême. « C'est une bonne fortune pour Stace, dit M. Nisard, d'avoir à traiter un très-petit sujet. Sa grande réputation vient surtout de ce qu'il sait tirer quelque chose de rien. Pour un poète qui trouve à faire des vers par centaines sur un arbre, sur des bains, sur les larmes d'un ami , une chevelure d'eunuque pouvait être la matière d'une épopée. La pièce de Stace sur les cheveux d'Éarinus est un poème complet. Ce poème est plein de grâce et d'esprit ; mais c'est de la grâce où il n'y a pas de sentiment , et de l'esprit où il n'y a pas de raison. Il faut moins y chercher des pensées que d'agréables effets de style, des vers harmonieux, une poésie d'images et de rhythme plutôt que d'idées; de l'improvisation italienne étincelante ; un jeu de la mémoire dans une tête vive. >» Ce jugement est sévère, mais parfaitement fondé ; et ce que le critique dit du poème sur les cheveux que l'eunuque de Domitien avait consacrés à Ësculape, on peut le dire également de chacune des pièces qui forment le recueil des Silves, Le mérite principal , sinon unique, de tous ces poèmes, c'est le style, et quel style encore! du Virgile frelaté, de l'Ovide embelli, c'est-à-dire des fleurs d'une beauté suspecte ajoutées à trop de fleurs ! Stace est à Yirgile et à Ovide ce que Delille est à Racine et à Voltaire. Martial s'est essayé plusieurs fois sur les mêmes sujets que Stace, et Martial a été piteusement vaincu. C'est que Martial était de ceux qui ne savent bien dire que quand ils ont vraiment à dire. Aussi ne lui ferai-je point un crime d'avoir composé jusqu'à quatre épigrammes , toutes les quatre détestables, à propos du sacrifice d'Éarinus. « C'est presque un honneur pour Martial, dit M. Nisard , d'avoir été ^- mal inspiré pour de si pauvres choses. Il faut lui rendre
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cette justice, que, s'il ne trouve que des flatteries sans délicatesse et sans sel pour César lui-même, il est encore plus malheureux pour les eunuques et les valets de César. »
Nous ne citerons rien de Stace. Ce qui précède explique suffisamment pourquoi. Stace traduit n*est plus Stace. Que resterait-il dans ma prose, que reste-t-il dans celle même de ses meilleurs traducteurs, une fois cette poésie dépouillé^ de son rhythme, de son charme musical, de toutes ses élégances? Je ne me sens pas le courage d'une lutte impossible contre des phrases et des mots. Ceux qui aiment l'esprit pour Tesprit, le style pour le style, et, comme on dit chez nous , Tart pour l'art, sauront bien aller chercher Toriginal.
Salélns Basons.
Quelques-uns rangent, parmi les œuvres de Stace, V Éloge de Calpurnius Pison, petit poème de deux cent soixante et un hexamètres. J'ai lu avec soin cette prétendue silve , et je n'y ai rien aperçu ni de la manière de Stace, ni surtout de son esprit et de ses ressources de tout genre. V Éloge de Calpur^ nius Pison est parfaitement insipide. Le poëte, ou plutôt le versificateur , ne sort pas un instant du lieu commun le plus vulgaire. Ainsi, après avoir dit que Pison a les talents les plus variés , et qu'il sait se plier , selon l'occasion , aux travaux les plus divers et même aux plaisirs, il ajoute : « On n'aime pas toujours l'éloquence au front ridé; la troupe guerrière ne reste pas toujours en armes, et le clairon terrible ne retentit pas jour et nuit ; le Cretois n'est pas toujours l'arc en main, visant au but, mais il le détend et en ôte la corde; le soldat arrache le casque de sa tête, l'épée de son flanc. La nature elle-même a ses vicissitudes : elle varie sa marche réglée , et elle développe l'année par les changements du feuillage. Des nuages pluvieux et menaçants ne voilent pas toujours la sérénité du ciel et l'éclat des astres. L'hiver a son repos, et sèche au printemps son humide chevelure; le printemps fuit devant l'été; l'automne, fécond en fruits , presse le départ de l'été, et disparaîtra devant les brouillards et les pluies. Que dis-je? le père même des dieux cache ses
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armes enflammées, et, retournant aui festins de la table de Ganymèdd , II prend la coupe de cette main qui a porté la foudre ^ » Et d'autres développements de la même richesse. Ce n'est pas ainsi que Stace féconde ses sujets, même les plus stériles. Il est vrai que l'auteur du poëme dit qu'il n'a que vingt ans : on peut donc lui passer ses tautologies enfantines. Mais je suis bien sûr que Slace , à vingt ans, était un artiste autrement habile que le.panégyristede Pison. Autre difficulté pour ceux qui attribuent V Eloge de Calpurniu9 Pison au poète des Silves, Quel est ce Pison que Stace aurait célébré, pour tâcher de s'en faire un Mécène? Ce n'est pas, certes, le Pison de la fameuse conspiration, qui mourut dans un temps où Stace était encore à la bavette. Or, ce Pison est le seul à qui s'applique exactement le portrait fait par le poète, sauf les petites exagérations permises à un panégyriste. Enfin, le pauvre diable qui adresse cette humble supplique à un riche patron , et qui semble surtout viser à sa bourse, ne me représente nullement le fils du célèbre grammairien de Naples, du maître de Domitien; le poète si fêté dès ses débuts ; un homme qui n'eut jamais besoin, quoi que semble dire Juvénal, de rien vendre à Paris, pour se préserver de la misère.
Ce poète qui n'est pas Stace, quel est-il donc? On a imaginé de le chercher jusque dans le siècle d'Auguste; on a fait de son Pison le père de ces deux Pisons à qui Horace s'adresse dans VArt poétique^ ou l'un de ces deux Pisons; on a nommé Ovide, on a nommé Virgile même. Hypothèses cent fois plus inadmissibles que celle des partisans de Stace; et pour toute sorte de raisons qu'on me dispensera de déduire. Je remarquerai seulement que le prétendu Virgile, et un Virgile de vingt ans, rappelle à son protecteur que le poète de V Enéide n'eût jamais rivalisé avec Homère , si Mécène n'avait accueilli sa muse. D'autres, en désespoir de cause, se sont rabattus sur Lucain : aussi peu sensément, à mon gré. Lucain était l'ami de Calpnrnius Pison, et non pas son protégé. Lucain, avec sa grande fortune, Lucain le fa*