‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 15 sur 48 · PINDARE · texte numérisé non relu

PINDARE

nide , Myriis et la fameuse Corinne de Tlièbes , qui ré<jla son imagination el sa fougue emportée. Bientôt la renommée de Findare se répandit dans toute la Grèce et dans tous les pays de race hellénique. Les rois de Sicile, de Cyrènc, de Macédoine, de Thessalie, toutes les cités libres , toutes les familles opulentes se disputèrent son amitié et ses chants, qui devinrent leurs archives, leurs titres de noblesse. Dès lors, sa longue carrière, terminée à quatre-vingts ans, fut comme une fètc continuelle ; et le respect dont on l'entoura vivant sauva plus tard sa maison de l'incendie, lorsque les Lacédémoniens , et plus tard Alexandre, ravagèrent et brûlèrent la ville de Thèbes.

Des nombreuse poésies de Pindare, il ne reste en entier que ses chants épiniciens, c'est-à-dire composés pour des vainqueurs aux différents jeux de la Grèce. Ces jeux étaient les Olympiques , célébrés tous les quatre ans à Pise ou Olympie, dans l'Elide, en l'honneur de Jupiter; les Pijlhiques, institués à Delphes en l'honneur d'Apollon Pythien : ils revenaient aussi tous les quatre ans; les KéméenSy célébrés tous les trois ans dans une prairie de l'Argolide en mémoire d'Hercule, vainqueur du lion de Némée; les hthmiques, ainsi nommés de l'isthme de Corinthe, et établis par Thésée en l'honneur de Neptune. Les noms des jeux ont servi à diviser en quatre parties les chants de victoire coutposés par Pindare, et écrits pour la plupart en dialecte doricn, le plus sonore et le plus musical de tous.

Ces diverses poésies, qui forment un recueil de quarante-cinq pièces, ont, au premier aspect, un air de ressemblance qu'on ne saurait nier, mais c'est une

raison d'admirer davantage la souplesse de talent, l'inépuisable fécondité du poëte qui répand une variété merveilleuse sur cette uniformité. « Son génie vigoureux, dit l'auleur du Voyage d' Anacharsis , ne s'annonce que par des mouvements irréguliers, fiers et impétueux. Les dieux sont-ils l'objet de ses chants, il s'élève comme un aigle jusqu'au pied de leurs trônes; si ce sont les hommes, il se précipite dans la lice comme un coursier fougueux : dans les cieux, sur la terre, il roule, pour ainsi dire, un torrent d'images sublimes, de métaphores hardies, de pensées fortes et de maximes étincelantes de lumière. Pourquoi voit-on quelquefois ce torrent franchir ses bornes, rentrer dans son lit, eu sortir avec plus de fureur, y revenir pour achever paisiblement sa carrière? C'est qu'alors, semblable à un lion qui s'élance à plusieurs reprises en des sentiers détournés et ne se repose qu'après avoir saisi sa proie , Pindare poursuit avec acharnement un objet qui paraît et disparaît à ses regards. Il court, il vole sur les traces de la gloire : il est tourmenté du besoin de la montrer à sa nation. Quand elle n'éclate pas assez dans les vainqueurs qu'il célèbre, il va la chercher dans leurs aïeux, dans les instituteurs des jeux, partout où il en reluit des rayons, quil a le secret de joindre à ceux dont il couronne ses héros : à leur aspect, il tombe dans un délire que rien ne peut arrêter ; il assimile leur éclat à celui de l'astre du jour; il place l'homme qui les a recueillis au faîte du bonheur : si cet homme joint les richesses à la beauté, il le place sur le trône même de Jupiter ; mais , pour le prémunir contre l'orgueil, il se hâte de lui rappeler que, revêtu

PIINDARE. 135

d'un corps mortel, la terre sera bientôt son dernier vêtement. »

C'est là, en effet, un des côtés les plus beaux du génie de Pindare, et ce qui explique pourquoi l'un de nos plus éminents critiques le compare à Bossuet. Comme le grand orateur de la chaire chrétienne, il a l'instinct de la grandeur sous toutes les formes, un goût pour les choses éclatantes, depuis les phénomènes de la nature jusqu'aux pompes de la puissance et de la richesse humaines, mais il a aussi ce ferme jugement en contraste avec l'imagination éblouie, ce retour sévère et triste qui abat ce qu'elle avait d'abord admiré , et se donne le spectacle de deux grandeurs également senties, celle du monument et celle de la ruine. De là le sentiment religieux, très-marqué, très-profond de la poésie pindarique, les sentences pleines de force qu'il sème partout avec profusion , ces leçons de sagesse qu'il lance comme une flèche rapide, et qui pénètrent d'autant plus que le tour en est simple, bref, incisif. Et ce qui ne frappe pas moins dans ce poëte, que l'on accuse en vain d'obscurité, c'est l'union singulière de l'imagination la plus hardie, de la plus haute exaltation de l'esprit avec le calme et la douceur la plus parfaite, avec un naturel et une netteté vraiment exquise. Son feu rayonne, mais n'éblouit pas : sa poésie est un miroir où se réfléchissent, dans toute leur pureté, les diverses impressions d'une belle âme.

Voici deux morceaux, d'un genre distinct, qui peuvent donner une idée du génie varié de Pindare.

Le premier est la peinture du géant Typhon, écrasé par Jupiter sous les rochers de l'Etna.

Nous rempruntons à la première pythiquc, adressée i:u roi de Syracuse, Hiéron.

Lyro d'or, également chérie d' Apollon et des Muscs aux noirs cheveux, c'est à toi qu'au début de la fête obéit la danse brillante; c'est (le loi que les aèdes attendent le signal, quand les accords harmonieux préludent aux hymnes et aux évolutions du chœur, et c'est toi qui éteins le feu éternel de la foudre aux traits acérés : l'aigle s'endort au ciel sur le sceptre de Jupiter, et il laisse pendre languissammcnt ses deux ailes rapides.

Ce souverain des oiseaux, alors que tu répands sur sa tête anguleuse un sombre nuage, qui clôt doucement sa paupière : il soulève son dos humide, vaincu par les accords. Mars luimême, le dieu violent, rejette au loin sa tranchante épée : un mol assoupissement se glisse dans son cœur : c'est que tes traits charment les àmcs divines, dirigés par Ja sagesse du fils de Latone et par les Muses au vaste sein.

Tous ceux que n'aime point Jupiter entendent avec effroi la voix des Piérides, sur la terre et sur la mer indomptable, et aussi celui qui gît dans l'affreux Tartare, l'ennemi des dieux, Typhon aux cent tètes, que nourrit jadis un antre fameux de la Cilicie : aujourd'hui, les rivages de Cumes battus par les flots et les champs de la Sicile écrasent sa poitrine velue; et sur lui pèse la colonne du ciel, l'Etna, qui se couronne de frimas et qui nourrit une neige éternelle.

De ses entrailles jaillissent des sources sacrées d'un feu dont on n'ose approcher : pendant le jour, ces fleuves ardents roulent des flots dune fumée noirâtre; mais, pendant la nuit, la flamme, épanduc en spirales d'un rouge sanglant, entraîne des rochers qu'elle porte avec fracas jusqu'aux vastes plaines de la nier : et c'est le monstre gisant qui lance vers le ciel des jets d'un feu terrible : prodige étonnant à voir, étonnant à entendre !

Ceux qui passent disent que Typhon est là, lié par mie double chaîne aux sommets couverts d'un noir ombrage et à la base de l'Etna, où un lit de roches aiguës déchire sou dos renversé. Ah! puissé-je ne jamais te déplaire, ô Jupiter! toi qui règnes sur la montagne dont le front se dresse au-dessus d'une fertile contrée !

PLNDARE. 137

Le second morceau est la description des Iles Fortunées, séjour éternel des âmes pieuses : elle est tirée de la seconde olympique : le poëte s'adresse à Théron d'Agrigente, vainqueur à la course des chars.

Quand la richesse est embellie par les vertus, elle rend capable de tout entreprendre, elle inspire une ardeur inquiète et sans bornes. C'est un astre étincelant : c'est pour Thomme le flambeau de la vérité.

Quiconque a richesse et vertu, celui-là connaît l'avenir : il sait que les âmes des coupables qui meurent ici-bas sont aussitôt punies et que les crimes commis dans cet empire de Jupiter sont jugés sous la terre par un tribunal dont la rigueur est inflexible.

Mais durant la nuit et durant le jour, les justes, éclairés par un soleil éternel, mènent une vie exempte de travail, sans fatiguer leurs bras à fouiller la terre ou les profondeurs des mers, pour y chercher la nourriture accoutumée. Ceux qui ont gardé la foi des serments vivent mêlés aux mortels aimés des dieux, sans jamais ver.<er de larmes, tandis que les autres souffrent des maux qu'on ne saurait voir.

Puis, quand les hommes, après avoir habité trois fois dans l'un et l'autre monde, ont eu la force de tenir leur àme éloignée de toute injustice, alors ils suivent la route de Jupiter jusqu'à la tour de Saturne, et ils sont reçus dans l'île des bienheureux, que caressent les brises de l'Océan et où rayonnent des fleurs d'or, nées les unes de la terre sur des arbres étincelanfs, les autres au sein de l'onde, et ils en tressent des guirlandes pour leurs fêtes et pour leurs bras.

Pindare, dans un de ses poëmes , s'écrie qu'il s'estimera le plus lienreux des hommes, si, parvenu aux noirs confins de la vie, il laisse à ses enfants le plus précieux des héritages, celui d'une bonne renommée. Son vœu a été exaucé : il a travaillé toute sa vie à faire briller la gloire des autres dans la postérité, et la postérité le paye de ses travaux en plaçant sur son front une glorieuse couronne.

Page 1