IDÉE GÉNÉRALE DE LA LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE
Il est un livre qui précède et qui domine toutes les autres littératures, et dans lequel l'inspiration, manifestée par des accents qu'on ne retrouve point ailleurs, réalise la perfection du génie portée jusqu'à son idéal : ce livre, c'est la Bible, le livre par excellence, le livre divin. Tout ce que Tàme humaine peut concevoir ou exprimer de doux et de tendre, de terrible et de sublime, se rencontre dans l'Ecriture, avec une admirable simplicité de langage et de ton : la grandeur de cette œuvre unique est dans le sujet et dans les idées. Origine du monde, tradition des merveilles de Dieu, vérités augustes , saintes , éternelles de la morale , actions de grâces adressées au Libérateur d'Israël, peinture des mœurs pastorales dans leur naïveté primitive, effusions exquises de la tendresse, soupirs de la
douleur, amertumes du repentir, enthousiasme prophétique, vue distincte du Messie Rédempteur des hommes : tel est le fond des livres hébraïques, et, pour exprimer cette abondante variété d'idées, un style tout rayonnant d'images, une poésie colorée des feux du soleil oriental. Rien de pareil ne se rencontre chez les autres peuples.
On peut croire que les Hébreux avaient déjà une littérature poétique quand ils habitaient l'Egypte, mais c'est seulement dans le désert qu elle commence à se développer. La vocation de Moïse, la lutte de ce grand homme avec le pharaon et les sages de l'Egypte, la fuite du peuple hébreu à travers les eaux de la mer, les colonnes de feu et de nuages , l'établissement d'une législation nouvelle, les miracles arrivés en Arabie, et cet espoir, ce regard incessant, qui désire, qui voit d'avance la Terre Promise, composent une sorte d'épopée, à laquelle viennent se mêler des chœurs de reconnaissance ou de triomphe, qui en rehaussent l'intérêt et qui en animent le récit. Il semble toutefois que les horizons de la poésie des Hébreux s'étendent davantage quand ils entrent dans cette terre de Chanaan, qu'avaient jadis possédée leurs ancêtres. Là tout leur parle d'Abraham, d'Isaac, de Jacob et de Joseph : ils y trouvent les puits que ces patriarches ont creusés dans ces pays secs pour abreuver leurs familles et leurs troupeaux, les monts où ils ont offert des sacrifices, les pierres qu'ils ont entassées pour servir de monuments à leur postérité, les tombeaux oii reposent leurs cendres. Ainsi les moindres objets leur rappellent la vie patriarcale de ces hommes merveilleux , les visions
étonnantes qu'ils ont eues, les promesses que Dieu a faites à son peuple d'élection. Sans compter ces souvenirs, les beaux paysages syriens, en déroulant devant eux des perspectives , tantôt riantes et douces , tantôt rudes et sévères, récréent leurs regards désolés par la nudité monotone du désert de Pharan ou des plaines de Moab. A mesure qu'ils avancent dans la contrée bénie, où ils vont s'établir, laissant à gaucbe la mer Morte, traversant le Jourdain et suivant une marcbe progressive vers les régions du Carmel et du Liban, ils respirent, ils se sentent plus libres, plus ^rcis à cbanter, à exprimer leur bonheur en joyeux accents. Ils se voient enfin arrivés dans cette terre de promission, dont l'Écriture a dit que découlent le lait et le miel. Ils se partagent ce territoire fortuné : ils y dressent, non plus des tentes de passage, comme dans les sables du désert, mais des demeures fixes pour leurs enfants et pour leurs femmes, des étables pour leurs troupeaux de grand et de menu bétail ; ils y sèment du blé, ils y plantent des vignes, des oliviers, des figuiers, des palmiers : toute la région ajoute à ses beautés naturelles celles d'une culture intelligente et industrieuse. Leur poésie se revêt alors de cette double couleur, empruntée soit aux divers aspects du ciel et de la terre, soit à la vue des travaux que la main de l'homme se plaît à répandre sur les montagnes, les collines, les vallées et les champs.
Au nord , c'est le Liban , dont les sommets neigeux, d'une blancheur qui étonne les navigateurs de la côte phénicienne, les cèdres et les pins qui lui servent d'ornement et de couronne , les marbres précieux que l'on
tire de ses carrières, fournissent constamment aux Hébreux des images pour peindre tantôt la force, la vigueur, la dignité virile, tantôt le peuple juif, Jérusalem ou bien son temple. Vers le couchant, c'est le Carmel, qui, avec ses vallons verdoyants, ses forêts de haute futaie, ses bocages touffus, ses sources vives, la diversité de son gibier et de ses hôtes fauves, la pureté de son air, la bonté de ses fruits , Texcellence de ses vignes, la vue délicieuse qu'il offre sur la mer et sur la terre, est sans cesse comparé aux traits gracieux, à la physionomie douce et charmante de la femme. Le reste du pays n'a pas moins d'éloquence pour le cœur et pour l'esprit des poètes hébreux. Les pluies régulières et abondantes qui rafraîchissent la Samarie, dont les plaines ondulées ont peu de ruisseaux, mais où paissent de nombreux troupeaux au milieu de gras pâturages; les cultures fertiles, les riches plantations de la Galilée, oii tous les produits abondent, où les villes et les bourgs se multiplient sur un terrain fécond et habilement exploité; les efforts que font les laborieux habitants de la Pérée pour dompter une terre dure, âpre et agreste, qui leur refuse toute espèce de fruits doux, et pour couvrir ce sol ingrat d'arbres et de fleurs, qui se désaltèrent à l'eau des torrents et des fontaines ; enfin les sites moins riants de la Judée sur lesquels cependant le torrent de Cédron, la vallée de Mambré et les riches palmiers de Jéricho répandent une variété qui en adoucit les teintes sèches et attristées, tandis que Jérusalem y projette partout un rayonnement de grandeur majestueuse et divine, tous ces tableaux offerts parle sol même ou créés par l'activité humaine , se pro-
(luisent, à chaque instant, sous toutes sortes d'images, dans les poésies hébraïques.
Qu'on se figure aussi tout ce que l'imagination contemplative, rêveuse, et cependant enthousiaste et mobile, de ce peuple facile à exalter, pouvait ajouter aux scènes de la nature. Que de choses lui disaient ces gazons couverts de fleurs peintes des nuances les plus vives, les jacinthes, les roses, les lis semés à pleines mains sur les collines et dans les vallons ; les horizons bleus de la mer, la surface calme ou agitée du lac de Génézareth avec ses environs magnifiques baignés par le Jourdain ; les grands aigles planant à des hauteurs inouïes dans une atmosphère nette et pure ; les béliers et les taureaux, symbole de force ou de puissance tyrannique, qui bondissent dans les prairies; les serpents, types de la ruse et de la perfidie, qui glissent dans les halliers et sous les grandes herbes; les lions, les ours, les léopards , personnification des persécuteurs et des larrons , qui descendent de leur retraite pour enlever quelque génisse ou quelque brebis au pasteur ! Toutes ces images qui frappent les regards et Tesprit des poètes hébreux passent dans leur langage figuré, parabolique. La lumière du soleil, les astres de la nuit, les feux de l'aurore, tout humide de rosée, les brises du printemps, leur fournissent des comparaisons pour exprimer tantôt la magnificence, la majesté, tantôt la joie, les sentiments doux, les caresses tendres; la nuit, les ténèbres, l'épaisseur lugubre du chaos, la foudre, la grêle, les torrents déchaînés , leur offrent des images tout opposées. Combien de figures ils empruntent encore à leur vie commune , à leurs mœurs pastorales et agricoles !
Le blé battu par le fléau ou broyé sous des chariots, le raisin foulé sous la roue du pressoir, leur servent à montrer Forgueilleux et le criminel écrasés par la vengeance divine. Ici, Dieu trace ses jugements, comme un arpenteur, avec le compas et l'équerre; là, il est comparé à un laboureur qui sème ou qui vanne son grain; ailleurs, il menace de détruire Jérusalem, et il est comme un homme qui passe Téponge sur la coupe qu'il nettoie. Les vêtements de lin, de soie ou de bysse, quelquefois ornés de franges, de broderies, et retenus par des agrafes d'or, l'art de les tisser et d'en ajuster les diverses parties, les robes, les tuniques, flottantes ou serrées par une ceinture, les bracelets, les colliers, les pendants d'oreilles, les pierreries, les riches sandales des femmes opulentes , sont encore pour les poètes hébreux une source abondante de métaphores et d'allégories. Nous ne nous arrêterons pas à celles qu'ils tirent de leur vie domestique ou de leurs relations de commerce avec les autres peuples, de leurs ameublements, de leur nourriture de chaque jour; mais il faut noter les tours imagés qu'ils empruntent aux choses saintes , aux cérémonies du culte , aux vêtements des prêtres, aux ornements pontificaux, aux rideaux du tabernacle, aux voiles du sanctuaire : on les rencontre à chaque pas dans les cantiques , dans les psaumes et dans les prophéties.
Ainsi tout s'unit chez les Hébreux, climat, pays, souvenirs des ancêtres , génie propre de la nation , habitudes quotidiennes, pour créer à la langue de leurs poètes des trésors d'images neuves, hardies, saisissantes, uniques dans leur espèce, que les orateurs chré-
tiens saint Basile, saint Grégoire, Bossuet, Fénelon, et les poètes modernes Danle, Racine, Milton, Klopstock, viennent tour à tour leur demander, sans jamais en épuiser la collection toujours jeune, toujours variée. Ni les œuvres lyriques des Grecs, ni celles des Romains n'ont cette richesse et cette couleur : c'est un monde à part. Peut-être, en raison même de cette sorte d'isolement, a-t-on parfois peine à saisir le caractère propre de la littérature sacrée; mais, si l'on se transporte par la pensée au milieu de la Palestine, devant cette nature que nous avons essayé de décrire, et si l'on s'imprègne de l'esprit et des mœurs de celte race sémitique, si différente de la nôtre, on ne sera pas étonné, mais ravi des saillies vives et impétueuses , des élans rapides, des transports violents, des mouvements soudains de haine, de colère, d'indignation, de pitié, d'amour, d'orgueil et de désespoir, et, pour les produire au dehors , des expressions enflammées du style oriental : on s'habituera à cette vivacité brusque , étrange , qui supprime les liaisons , accumule les ellipses, prodigue les métaphores les plus inattendues, les plus éloignées du génie des autres langues; on se prendra d'admiration pour ce je ne sais quoi d'extraordinaire, de surnaturel, de merveilleux, de prompt, de foudroyant dans les transports de la véhémence, et puis aussi d'attendrissant, de doux, de gracieux, de mélancolique dans les plaintes, les regrets, les soupirs et les pleurs , et l'on se demandera s'il se voit rien de semblable dans l'antiquité classique, si les beautés d'Homère, de Pindare et d'Horace effacent celles de Moïse, de David, d'Isaïe, de Jérémie et d'Ezéchiel.