‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 46 sur 48 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

rien n'est moins démontré que cette assertion biographique. Il reste de Juvénal seize satires , dans lesquelles il flagelle d'une lanière sanglante les hypocrites, les femmes perfides, les parasites, les ambitieuv, les parvenus, le luxe de la table, la superstition et la corruption éhontée de la triste époque dont il avait le spectacle sous les yeux , frappant indistinctement quiconque s'était écarté des voies de la morale et du sentier de l'honneur. « Juvénal, a dit son traducteur Dusaulx , n'est pas un poëte comme Horace , souple , variable, muni de cette indifférence philosophique qui s'amuse à persifler le vice, à reprendre quelques travers de peu de conséquence, et dont le style, voisin du langage ordinaire , coule au gré d'un instinct voluptueux ; c'est un censeur incorruptible qui dit ce qu'il sent, ce qu'il pense; c'est un poëte bouillant et qui s'élève quelquefois, avec son sujet, jusqu'au ton de la tragédie. « A un tel homme on ne saurait demander de la sobriété, de la réserve, de la mesure : la colère n'en garde point. Or, c'est la colère, Xindignation qui fait le vers de Juvénal; disons mieux, c'est un zèle ardent pour la vertu, les mœurs et la liberté; c'est la résolution courageuse de sacrifier, s'il le faut, à la vérité son sang et sa vie. De là ces écarts de goût, ces élans d'une fougueuse hyperbole, qui ne recule ni devant l'horreur des plus hideux tableaux, ni devant la crudité des mots qui les retracent; mais aussi que de vers frappés avec une énergie de burin qui les inscrit dans la pensée ! que de tours d'une allure si franche et si virile qu'ils semblent se graver en relief dans le souvenir !

Pline rAncien , ou le Naturaliste, a le mérite d'avoir produit une œuvre unique dans la littérature romaine. " Son Histoire nalureUc, dit Buffon , est un vaste recueil encyclopédique qui comprend , indépendamment de l'histoire des animaux , des plantes et des minéraux , l'histoire du ciel et de la terre, la médecine, le commerce , la navigation , l'histoire des arts lihéraux et mécaniques, l'origine des usages, enfin toutes les sciences naturelles et tous les arts humains; et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que dans chaque partie Pline est également grand. L'élévation des idées, la noblesse du style, relèvent encore sa profonde érudition. Nonseulement il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, mais il avait cette facilité de penser en grand qui multiplie la science; il avait cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l'élégance et le goût, et il communique à ses lecteurs une certaine libcrlé d'esprit, une hardiesse de penser qui est le germe de la philosophie. Son ouvrage, tout aussi varié que la nature, la peint toujours en beau : c'est, si l'on veut, une compilation de tout ce qui avait été fait d'excellent et d'utile à savoir; mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d'une manière si neuve, qu'elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières. » Il est difficile d'ajouter quelque chose à une pareille appréciation , à un si bel hommage rendu à Pline l'Ancien par un juge si compétent. Disons seulement quelques mots de sa biographie. Il naquit l'an 23 de notre ère à Côme, ville de la Gaule Cisalpine, qui fut aussi plus tard la patrie de Volta. Après avoir servi en

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Germanie et écrit l'histoire des guerres des Romains dans ce pays, il fut chargé par Vespasien du gouvernement de TEspagne, et placé plus tard par Titus à la tête de la flotte stationnée à Misène. Il occupait ce poste, lorsque eut lieu la première éruption du Vésuve, qui détruisit Herculanum , Pompéi et Stabies , l'an 79 après Jésus-Christ. Il voulut s'approcher de trop près pour étudier ce grand phénomène, et il périt asphyxié par la vapeur.

Elevé par son oncle, qui l'adopta pour fils, Pline le Jeune, né à Corne l'an 62 de l'ère chrétienne, avait dix-sept ans au moment où son oncle mourut. Il suivit avec succès la carrière du barreau, fut successivement préteur urbain , tribun du peuple , préfet du trésor, consul et proconsul. Bienfaiteur de Quintilien , son maître, ami intime de Tacite, protecteur de Suétone et de Martial, employant sa fortune à fonder des écoles et des bibliothèques, à bàlir des temples, à traiter généreusement ses esclaves , Pline le Jeune est un des plus grands hommes de bien de son époque; c'est aussi l'un des écrivains les plus aimables de l'antiquité et l'un des plus goûtés dans les temps modernes. Pourquoi? Parce que , dans l'abaissement de l'empire , il fut du petit nombre de ces esprits fermes qui demeurèrent fidèles à tout ce qui honore la vie : les lettres et la dignité du caractère. Peut-être serait-on fondé à lui reprocher des éloges outrés dans son Panégijrique de Trajan; mais il faut considérer qu'il était l'ami de l'empereur dont il ftiisait l'éloge, que ce panégyrique ne fut pas prononcé tel qu'il a été ensuite écrit et poli par Pline , et enfin que , si la forme est pompeuse ,

solennelle, chargée d'antithèses et d'effets oratoires, le fond est réel et confirmé par la vérité de l'histoire. Cependant la véritable gloire littéraire de Pline le Jeune , ce sont ses Lettres, au nombre de plus de trois cents , recueillies en dix livres : correspondance singulièrement précieuse pour la littérature , causerie élégante, parfois maniérée, mais toujours intéressante, qui permet de suivre le mouvement intellectuel de cette époque , d'assister aux lectures publiques , où l'on admirait de brillantes renommées aujourd'hui tombées dans l'oubli ; tableaux piquants , scènes d'intérieur, où les petits faits deviennent de grands événements, grâce aux charmes du style et à la magie du pinceau; mais par moments aussi coup d'oeil philosophique jeté sur les maux et sur les douleurs de la vie, expression touchante de regrets sincères et de mélancolique pitié.

L'homme de goût par excellence à cette époque où le goût s'altère et se corrompt pour toujours , c'est Quintilien. Son influence fut telle, qu'il retarda, par la réaction que son bon sens opéra dans l'art oratoire, la chute précipitée des lettres latines. Sa naissance espagnole ne nuisit point à la pureté solide de ses doctrines, à la sûreté de sa critique, et, après avoir enseigné, avec un grand éclat pour sa renommée et un grand profit pour ses auditeurs , les préceptes de l'éloquence, il les formula dans son Education de Vorateur, qui est le meilleur livre en ce genre. On sait l'estime toute particulière que Uollin faisait de cet excellent ouvrage : la lecture du livre ne sert qu'à conCrmer cette haute opinion. Quintilien commence presque dès

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le berceau l'éducation du futur orateur, et comme Cicéron , le maître suprême de tout enseignement oratoire, exige, d'une part, que celui qui se livre à Téloquence ne soit étranger à aucune science, à aucun art, et, de l'autre, qu'il soit avant tout homme de bien, il s'ensuit que le manuel de Quintilien est une vaste encyclopédie littéraire et morale, oii toutes les questions d'instruction sont traitées avec une certitude de méthode et une clarté lumineuse de style que l'on ne saurait trop louer. On voit que l'auteur y a déposé la longue expérience d'un enseignement public commencé sous Vespasien, continué sous le règne des successeurs de ce prince, et fécondé par de profondes méditations et une lecture très-variée.

Après les grands noms que nous venons de citer, la littérature romaine s'abime dans les ténèbres où s'était perdue avant elle la littérature grecque. Elles ne sont point mortes cependant; mais, semblables à ces flambeaux que Lucrèce nous représente transmis de main en main par ceux qui courent dans les jeux sacrés, elles rallumeront, à travers le moyen âge, la lumière intellectuelle chez les peuples barbares , et l'humanité , se façonnant de nouveaux idiomes, rentrera conGante et forte dans les voies de la pensée, qu'elle parcourt sans cesse sous le regard de Dieu.

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