‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 45 sur 48 · SÉNÉQUE · texte numérisé non relu

SÉNÉQUE

de riiomme. Pline l'Ancien est l'écrivain de l'anliquité qui a le plus approché de la vérité dans les sciences. Il est permis de manquer de goût, comme Juvénal, quand on essaye de réveiller l'horreur du crime dans une nation engourdie : c'est l'excès du malheur qui retrempe les âmes. » Arrêtons quelque temps nos regards sur ces derniers représentants d'une littérature et d'un monde qui glissent sur le penchant de la ruine.

Une ohservation qui frappe d'abord en voyant la lisle des principaux écrivains de cette période , c'est que plusieurs d'entre eux sont d'origine espagnole , et par conséquent portés de leur nature vers le tour pittoresque et le style imagé, mais aussi vers l'emphase, « Si nous comparons, dit Quintilien, le langage antique au nôtre, nous voyons que presque tout ce que nous disons n'est que figure. » C'est l'excès où sont tombés Sénèque, Lucain et Quintilien lui-merne. Seulement, on ne peut nier que cette prédisposition et cette nationalité, qui les faisaient différents du monde grec et italien , n'aient donné quelque chose d'original à leur génie et à leurs ouvrages.

Né à Cordoue l'an 2 ou 3 après Jésus-Christ, Sénèque fut amené très -jeune à Rome par son père Marcus Anna^us Seneca , l'un des rhéteurs les plus distingués de l'antiquité. Après de brillants débuts au barreau , il entra dans la vie publique , fut exilé par Claude et rappelé par Agrippine pour être le précepteur de Néron. On sait le peu de fruit que sa philosophie tira des dispositions de son élève, qui l'enveloppa dans la conspiration de Pison et lui envoya l'ordre de mourir, Sénèque se fît ouvrir les veines dans un bain, et

donna l'exemple d'une mort vraiment stoïque, l'an 65 après Jésus-Christ. Les opinions sont partagées sur son caractère, mais on ne saurait contester que, s'il n'a pas atteint lui-même à la perfection idéale de la vertu, il en retrace l'image dans ses écrits avec une chaleur si entraînante et une foi si convaincue, qu'on l'a cru initié à la religion chrétienne. Et de fait, le souffle de l'esprit nouveau semble animer sa Consolation à Heliie, ses traités De la Providence, De la Clémence, Des Bienfaits, De la Colère, De la Constance du sage. De la Brièveté de la vie, De la Vie heureuse. Une connaissance approfondie du cœur humain, une foule d'idées pratiques, des paroles généreuses en faveur des esclaves et des gladiateurs , des aspirations sincères vers la fraternité universelle, recommandent ses Lettres à Lucilius comme un de ses meilleurs ouvrages. Ses Questions naturelles révèlent un grand fonds de connaissances physiques, et donnent une haute idée de la richesse d'observations que les anciens avaient accumulées au sujet des phénomènes de la nature. VApokolohyntose, ou Métamorphose de Claude en citrouille, est une satire virulente, sinon spirituelle , du gouvernement de ce prince imbécile ; mais on doute que Sénèque l'ait réellement composée. Ce qui lui appartient en propre , après ses ouvrages philosophiques, ce sont ses neuf tragédies, dont on lui a contesté la paternité sans raisons concluantes. Faites pour être lues, ces diverses pièces, qui sont des imitations libres de Sophocle et d'Euripide, et dont voici les litres, Hercule furieux, Thijesle, les Phéniciennes , Hippolyte, OEdipe, les Troijennes, Médée, Agamemnon, Hercule au mont OEta , offrent, malgré des défauts

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choquants , des beautés de premier ordre , que Corneille, Racine et Crébillon se sont appropriées. Tel est, du reste, le caractère des écrits de Sénèque : imagination pleine de vigueur, ampleur dans les vues et vives couleurs dans le style , mais absence fréquente de mesure et de goût.

Lucain, neveu de Sénèque, naquit à Cordoue l'an 38 après Jésus-Christ. Formé à Rome dans les écoles des rhéteurs et des philosophes , il se livra exclusivement à la poésie, devint favori de Néron, fut enveloppé, comme son oncle, dans la conspiration de Pison, et forcé de s'ouvrir les veines. On sait que ce jeune homme , mort à trente-deux ans , avait composé plusieurs poëmes. Le seul qui nous reste de lui, la Pharsale, donne une haute idée de son talent, et fait regretter vivement qu'il n'ait pas eu le temps de l'achever et de le polir. Il est vrai que Lucain n'en eût pas effacé les défauts , qui tenaient à la nature même de son esprit, une exubérance d'imagination qui prend les mots pour les idées, le ton verbeux d'un rhéteur, la chaleur artiGcielle subslituée au véritable feu de la poésie ; mais il eût pu déi^lopper et conduire à leur point de maturité les nobles sentiments , les accents passionnés , les comparaisons originales , les descriptions heureuses, et ce dessin des caractères, qui donnent à son poëme une valeur sérieuse et une place à part dans l'histoire de la poésie épique. Lucain, en effet, a eu le mérite de comprendre que certaines périodes historiques sont du domaine de l'épopée, que la grandeur véritable de certains héros peut suppléer au merveilleux et aux inventions fabuleuses, et que, en pre-

nant pour sujet de récit les guerres civiles de Rome , on pouvait donner à César, à Pompée, à Caton, à Labiénus, une tournure, un genre de caractère différent de celui des divinités ou des héros que Virgile et Homère ont fait figurer dans leurs poésies. C'est par là que le nom de Lucain mérite d'être cité après celui de ses deux illustres devanciers. « Il n'y a dans son poëme, dit Voltaire, aucune description brillante comme dans Homère; il n'a point connu, comme Virgile, l'art de narrer et de ne rien dire de trop ; il n'a ni son élégance, ni son harmonie. Mais aussi vous trouvez dans la Pharsale des beautés qui ne sont ni dans \ Iliade ni dans XEnéide. Au milieu de ses déclamations ampoulées , il y a de ces pensées mâles et hardies , de ces maximes politiques dont Corneille est rempli. Quelquesuns de ses discours ont la majesté de ceux de Tite-Live et la force de Tacite; il peint comme Salluste; en un mot , il est grand partout oii il ne veut point être poëte. Une seule ligne telle que celle-ci, en parlant de César :

Croyant n'avoir rien fait, s'il lui restait à faire, vaut bien assurément une description poétique. »

Juvénal, né l'an 42 après Jésus-Christ à Aquinum, ville du pays des Volsques , était l'enfant ou le fils adoptif d'un riche affranchi. Elevé à Rome à l'école des rhéteurs, où il se distingua par la vigueur et par la force de ses œuvres déclamatoires, il ne se fit connaître comme poëte satirique qu'au déclin de sa vie , qu'il prolongea jusqu'au delà de quatre-vingts ans. On dit qu'il fut exilé en Egypte par Adrien , pour s'être moqué du comédien Paris, favori de l'empereur; mais

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